Chômage keynésien et chômage classique : différences, causes et débats
Chômage keynésien et chômage classique : définitions, causes, Pigou, Keynes, Malinvaud, analyses récentes, politiques et usage en dissertation d'ESH en prépa.
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Chômage keynésien ou chômage classique : c'est le premier diagnostic à poser dès qu'un sujet d'ESH porte sur l'emploi, et l'une des notions présentées dans notre guide ESH en prépa ECG : méthode de dissertation et notions incontournables. On compare ici les grandes théories du chômage, de Pigou aux analyses récentes, avec un tableau de synthèse, les politiques qui découlent de chaque diagnostic et une méthode pour la dissertation.
Les deux définitions en bref
Le chômage classique vient d'un coût du travail trop élevé par rapport à sa productivité, ou de rigidités qui empêchent le salaire réel de s'ajuster : l'embauche supplémentaire ne serait pas rentable.
Le chômage keynésien vient d'une demande de biens et services insuffisante : les entreprises n'embauchent pas faute de débouchés, alors que l'embauche serait rentable à ce salaire.
Les remèdes sont donc opposés. Baisser le coût du travail soigne un chômage classique mais peut aggraver un chômage keynésien, en réduisant la consommation. Relancer la demande soigne un chômage keynésien mais crée surtout de l'inflation face à un chômage classique.
L'approche classique et néoclassique : un marché du travail qui s'équilibre
Le marché du travail walrasien
Pour les néoclassiques, le travail s'échange sur un marché comme un autre. L'offre de travail des ménages, issue d'un arbitrage entre travail et loisir, augmente avec le salaire réel. La demande des entreprises suit la productivité marginale du travail, décroissante : elle diminue quand le salaire réel monte. Au salaire réel d'équilibre, toute personne qui veut travailler trouve un emploi. Le chômage restant est volontaire (refus de travailler au salaire du marché) ou frictionnel (temps de passage d'un emploi à un autre). La loi des débouchés de Jean-Baptiste Say (« Traité d'économie politique », 1803) écarte en outre toute surproduction générale durable.
Pigou et les rigidités
Arthur Cecil Pigou, dans « The Theory of Unemployment » (1933), en donne la version la plus aboutie. Si la concurrence entre travailleurs était parfaitement libre, les salaires s'ajusteraient de façon que tout le monde soit employé. Un chômage massif signale donc un salaire réel maintenu au-dessus de son niveau d'équilibre, par le salaire minimum, les syndicats ou l'indemnisation. Jacques Rueff avait défendu une thèse proche dans un article au titre explicite, « L'assurance-chômage, cause du chômage permanent » (Revue d'économie politique, 1931), consacré au cas britannique.
Les prolongements après 1968
Le taux de chômage naturel de Milton Friedman (« The Role of Monetary Policy », 1968), que la politique monétaire ne peut pas réduire durablement, est détaillé dans notre fiche sur la courbe de Phillips. Robert Lucas et Leonard Rapping (« Real Wages, Employment, and Inflation », 1969) lisent les variations de l'emploi comme des choix de substitution entre travail présent et futur, donc comme un chômage largement volontaire.
Keynes : la demande effective et le chômage involontaire
Le rejet du second postulat classique
Dans la « Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie » (1936), John Maynard Keynes, qui prend Pigou comme représentant de la théorie classique, accepte le premier postulat de celle-ci (le salaire égale la productivité marginale du travail) mais rejette le second (l'utilité du salaire égale la désutilité marginale de l'emploi). Les travailleurs négocient un salaire nominal et ne choisissent pas leur salaire réel. Keynes admet le chômage frictionnel et le chômage volontaire, mais ajoute le chômage involontaire : des personnes prêtes à travailler au salaire courant ne trouvent pas d'emploi.
La demande effective commande l'emploi
L'emploi ne se fixe pas sur le marché du travail. Il découle de la demande effective, la demande que les entrepreneurs anticipent (consommation et investissement) : ils embauchent ce qu'il faut pour produire ce qu'ils pensent vendre. Avec une propension à consommer faible et un investissement freiné par des anticipations pessimistes, l'économie peut rester en équilibre de sous-emploi. Le marché du travail ne fait qu'enregistrer ce niveau.
Pourquoi baisser les salaires ne suffit pas
Au chapitre 19, consacré aux variations des salaires nominaux, Keynes montre qu'une baisse générale des salaires n'est pas un remède sûr. Les salaires sont un coût pour chaque entreprise, mais un revenu pour l'économie : leur baisse peut réduire la consommation, et en économie fermée son principal effet favorable passe par la baisse du taux d'intérêt, plus simple à obtenir par la politique monétaire. Pigou répond en 1943 (« The Classical Stationary State », Economic Journal) : la baisse des prix accroît la valeur réelle des encaisses, donc la consommation. C'est l'« effet Pigou ».
La lecture de la synthèse
John Hicks (« Mr. Keynes and the “Classics” », 1937) traduit l'analyse dans ce qui deviendra le modèle IS-LM, et Franco Modigliani (« Liquidity Preference and the Theory of Interest and Money », 1944) attribue le sous-emploi à la rigidité des salaires nominaux. C'est la synthèse néoclassique : Keynes à court terme, les classiques à long terme.
Malinvaud et la théorie du déséquilibre : deux chômages selon les marchés
Les fondements
La théorie du déséquilibre étudie des marchés où les prix ne s'ajustent pas instantanément. Don Patinkin (« Money, Interest, and Prices », 1956) montre qu'une entreprise qui ne vend pas toute la production souhaitée réduit sa demande de travail ; Robert Clower (« The Keynesian Counter-Revolution: A Theoretical Appraisal », 1965), qu'un ménage qui ne vend pas tout le travail souhaité réduit sa consommation. Robert Barro et Herschel Grossman (« A General Disequilibrium Model of Income and Employment », 1971) en tirent un modèle complet à deux marchés, biens et travail, et Jean-Pascal Bénassy (« Neo-Keynesian Disequilibrium Theory in a Monetary Economy », 1975) en approfondit la théorie.
Les régimes de Malinvaud
Edmond Malinvaud en tire la synthèse la plus utilisée en prépa dans « The Theory of Unemployment Reconsidered » (1977). Prix et salaires étant fixés à court terme, chaque marché peut connaître une offre ou une demande excédentaire. Le chômage, offre excédentaire de travail, prend alors deux formes selon la situation du marché des biens.
Régime | Marché des biens | Marché du travail | Cause du chômage | Remède |
|---|---|---|---|---|
Chômage keynésien | offre excédentaire : les entreprises manquent de débouchés | offre excédentaire | demande insuffisante | relance de la demande |
Chômage classique | demande excédentaire : les entreprises ne produisent pas assez | offre excédentaire | salaire réel trop élevé, rentabilité insuffisante | baisse du coût réel du travail, restauration des profits |
Inflation contenue | demande excédentaire | demande excédentaire | excès de demande sur les deux marchés | modération de la demande |
Malinvaud juge peu pertinent le quatrième cas (offre excédentaire de biens, demande excédentaire de travail). L'apport est double : « keynésien » et « classique » deviennent deux diagnostics possibles dans un même cadre, et non deux écoles ; une économie peut passer d'un régime à l'autre quand prix et salaires évoluent, si bien qu'une relance utile en chômage keynésien devient inflationniste en chômage classique. Le diagnostic précède la politique.
Les analyses récentes : chômage frictionnel, structurel et d'équilibre
Ces analyses expliquent toutes un chômage durable même à l'équilibre.
La recherche d'emploi et l'appariement
Peter Diamond, Dale Mortensen et Christopher Pissarides reçoivent le prix Nobel d'économie en 2010 pour leur analyse des marchés avec frictions de recherche. Entreprises et chômeurs se cherchent avec une information imparfaite, ce qui prend du temps : emplois vacants et chômeurs coexistent, relation que résume la courbe de Beveridge. Pissarides en donne une présentation de référence dans « Equilibrium Unemployment Theory » (1990). Ce cadre éclaire le chômage frictionnel et le chômage structurel d'inadéquation, quand qualifications ou localisation des chômeurs ne correspondent pas aux postes offerts.
Le salaire d'efficience
Les entreprises ne baissent pas les salaires, même face à des chômeurs prêts à accepter moins, car le salaire influence la productivité. Pour George Akerlof (« Labor Contracts as Partial Gift Exchange », 1982), un salaire supérieur à celui du marché suscite plus d'effort, comme un échange de dons. Pour Carl Shapiro et Joseph Stiglitz (« Equilibrium Unemployment as a Worker Discipline Device », 1984), l'employeur, qui surveille mal l'effort, paie un salaire élevé pour rendre la perte d'emploi coûteuse : le chômage joue un rôle disciplinaire. Exemple souvent cité : la journée à cinq dollars de Henry Ford en 1914. Ce chômage involontaire naît de choix rationnels des entreprises : c'est un chômage d'équilibre.
La théorie insiders-outsiders
Pour Assar Lindbeck et Dennis Snower (« The Insider-Outsider Theory of Employment and Unemployment », 1988), recruter, former et licencier coûte cher. Les salariés en place, les insiders, en tirent un pouvoir de négociation et obtiennent des salaires plus élevés que ce qui suffirait pour embaucher les chômeurs, les outsiders, qui ne se font pas embaucher en proposant de travailler moins cher. D'où le dualisme du marché du travail.
L'hystérèse du chômage
Olivier Blanchard et Lawrence Summers (« Hysteresis and the European Unemployment Problem », 1986) expliquent pourquoi le chômage européen reste élevé après les chocs des années 1970 et 1980 : un choc temporaire a des effets durables. Les chômeurs de longue durée perdent en capital humain, et les insiders négocient sans tenir compte des chômeurs. Voilà pourquoi un chômage keynésien peut devenir structurel : s'il dure, il relève le chômage d'équilibre lui-même, d'où l'intérêt d'agir vite face aux récessions.
Le chômage d'équilibre et le NAIRU
Richard Layard, Stephen Nickell et Richard Jackman (« Unemployment: Macroeconomic Performance and the Labour Market », 1991) rassemblent ces apports dans un modèle de fixation des salaires et des prix, le modèle WS-PS des manuels. Le chômage d'équilibre rend compatibles le salaire réel visé par les salariés et celui que permettent les marges des entreprises ; il dépend des institutions. On le rapproche du NAIRU, le taux de chômage qui n'accélère pas l'inflation.
Le tableau comparatif des théories du chômage
Approche | Auteurs et dates | Cause du chômage | Nature du chômage | Politique préconisée |
|---|---|---|---|---|
Classique et néoclassique | Say (1803), Rueff (1931), Pigou (1933) | salaire réel trop élevé, rigidités | volontaire ou dû aux rigidités | flexibilité des salaires, baisse du coût du travail |
Keynésienne | Keynes (1936) | demande effective insuffisante | involontaire | relance budgétaire et monétaire |
Synthèse | Hicks (1937), Modigliani (1944) | rigidité des salaires nominaux à court terme | involontaire à court terme | relance à court terme, marché à long terme |
Déséquilibre | Barro et Grossman (1971), Bénassy (1975), Malinvaud (1977) | keynésien ou classique selon les marchés | les deux, selon le régime | diagnostic d'abord, puis relance ou baisse du coût réel du travail |
Taux naturel | Friedman (1968), Lucas et Rapping (1969) | imperfections du marché, choix des agents | volontaire, d'équilibre | réformes structurelles, pas de relance monétaire durable |
Frictionnel et structurel | Diamond, Mortensen, Pissarides (Nobel 2010) | coûts de recherche, inadéquation | frictionnel, structurel | intermédiation, formation, mobilité |
Salaire d'efficience | Akerlof (1982), Shapiro et Stiglitz (1984) | salaire fixé au-dessus de l'équilibre pour motiver | involontaire, d'équilibre | pas de remède simple : baisser les salaires réduirait l'effort |
Insiders-outsiders | Lindbeck et Snower (1988) | pouvoir des salariés en place | involontaire, durable | baisse des coûts de rotation, formation des outsiders |
Hystérèse | Blanchard et Summers (1986) | chômage passé qui se perpétue | conjoncturel devenu structurel | réaction rapide, accompagnement des chômeurs de longue durée |
Quelles politiques pour quel diagnostic
Face à un chômage classique
La priorité est d'abaisser le coût du travail ou d'accroître sa flexibilité : modération salariale, assouplissement des règles d'embauche et de licenciement, baisse des cotisations sociales. En France, des allègements de cotisations patronales sur les bas salaires sont appliqués depuis 1993 pour favoriser l'embauche des moins qualifiés. Ces politiques agissent sur la rentabilité des entreprises, pas sur leurs débouchés.
Le débat empirique reste vif. David Card et Alan Krueger (« Minimum Wages and Employment: A Case Study of the Fast-Food Industry in New Jersey and Pennsylvania », 1994) ne trouvent pas de baisse de l'emploi dans la restauration rapide du New Jersey après une hausse du salaire minimum, en comparaison avec la Pennsylvanie voisine. Card a reçu le prix Nobel en 2021, notamment pour ces travaux. Ce résultat interdit d'affirmer mécaniquement qu'une hausse du salaire minimum détruit des emplois.
Face à un chômage keynésien
La priorité est de soutenir la demande : dépenses publiques, baisses d'impôts, baisse des taux d'intérêt, stabilisateurs automatiques, avec l'effet amplificateur du multiplicateur. En 2020, l'activité partielle, très largement utilisée, a préservé emplois et revenus, puis le plan France Relance de 100 milliards d'euros a été présenté en septembre. Limites : contrainte extérieure, effet d'éviction, dette publique, inflation près du plein emploi.
Face aux chômages frictionnel, structurel et d'équilibre
Les politiques structurelles visent le marché du travail lui-même : intermédiation (France Travail a remplacé Pôle emploi le 1er janvier 2024), formation professionnelle, mobilité, accompagnement des chômeurs de longue durée contre l'hystérèse, règles d'indemnisation. Leur effet est lent et difficile à mesurer.
Ce que disent les chiffres récents
Selon l'Insee (Informations rapides n° 192 du 7 août 2026), le taux de chômage au sens du BIT atteint 8,3 % de la population active au deuxième trimestre 2026 en France, Mayotte incluse, soit 2,7 millions de chômeurs.
Indicateur Insee, 2e trimestre 2026 | Valeur |
|---|---|
Taux de chômage BIT | 8,3 % (+0,2 point sur un trimestre, +0,7 point sur un an) |
Taux de chômage des 15-24 ans | 21,6 % |
Taux de chômage de longue durée | 2,1 % de la population active, soit 671 000 personnes |
Halo autour du chômage | 1,9 million de personnes |
Ces chiffres ne disent pas à eux seuls si le chômage est keynésien ou classique : à toi de les interpréter. Le chômage de longue durée renvoie à l'hystérèse, le chômage élevé des jeunes au dualisme insiders-outsiders et à l'appariement, et le halo, qui regroupe des personnes souhaitant travailler sans être comptées comme chômeurs, rappelle que le taux de chômage ne mesure pas tout le sous-emploi. Ne confonds pas ce taux avec le nombre d'inscrits à France Travail, qui repose sur une autre définition.
Utiliser ces théories en dissertation d'ESH
Où elles se situent dans le programme
Le chômage relève du module 4 du programme d'ESH, « Déséquilibres, régulation et action publique », point 4.1.1 « L'inflation et le chômage ». Le programme demande de montrer que la nature et l'intensité du chômage ont beaucoup varié dans le temps et dans l'espace, d'aborder les différentes approches théoriques, puis les analyses les plus récentes. Les politiques qui en découlent relèvent de la partie 4.2, « L'intervention économique des pouvoirs publics ». Distingue aussi le chômage, question de court terme et de marché du travail, de la croissance de long terme, que le modèle de Solow étudie en supposant le plein emploi des facteurs.
Les sujets où ces théories sont attendues
« Le chômage est-il toujours involontaire ? » ;
« Le coût du travail explique-t-il le chômage ? » ;
« Faut-il flexibiliser le marché du travail pour réduire le chômage ? » ;
« Peut-on lutter contre le chômage par la relance ? » ;
« Le chômage est-il un phénomène conjoncturel ou structurel ? ».
Un plan efficace suit la logique du diagnostic : causes du côté de l'offre, puis de la demande, enfin dépassement avec Malinvaud et les analyses récentes.
Les erreurs à éviter
Confondre les deux sens de « classique ». Chez Malinvaud, le chômage classique est un régime de déséquilibre, pas une référence à Smith ou Ricardo.
Dire que Keynes nie le chômage volontaire. Il l'admet et ajoute le chômage involontaire.
Assimiler toujours chômage keynésien et chômage conjoncturel. L'hystérèse montre qu'un chômage de demande peut devenir structurel.
Réciter un catalogue ou citer sans dater. Chaque théorie, datée, doit répondre au sujet et déboucher sur une politique.
Conclusion
Opposer chômage keynésien et chômage classique, c'est opposer deux diagnostics, une demande insuffisante et un coût du travail trop élevé, aux remèdes inverses. Malinvaud a montré qu'ils coexistent dans un même cadre et peuvent se succéder, et les analyses récentes (appariement, salaire d'efficience, insiders-outsiders, hystérèse) expliquent pourquoi le chômage persiste même à l'équilibre. Auteurs datés, tableau des régimes, lien entre diagnostic et politique : c'est la colonne vertébrale de toute dissertation sur l'emploi.
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