Courbe de Phillips : explication simple, version augmentée et critiques
Courbe de Phillips expliquée simplement : Phillips 1958, Samuelson et Solow, Friedman et Phelps, NAIRU, anticipations rationnelles, critiques et loi d'Okun.
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La courbe de Phillips est l'outil central du débat sur l'arbitrage entre inflation et chômage, et l'une des notions les plus attendues à l'écrit d'ESH. Elle fait partie des notions présentées dans notre guide ESH en prépa ECG : méthode de dissertation et notions incontournables : on la prend ici pas à pas, de 1958 à l'inflation de 2021-2023, avec un encadré sur la loi d'Okun et une méthode pour la dissertation.
La courbe de Phillips en une phrase
Dans sa version la plus simple, la courbe de Phillips décrit une relation décroissante entre le taux de chômage et le rythme de hausse des salaires ou des prix : quand le chômage est bas, salaires et prix augmentent plus vite. Toute la question est de savoir si elle est stable et exploitable par les pouvoirs publics.
Date | Auteur(s) | Apport |
|---|---|---|
1958 | A. W. Phillips | relation inverse entre chômage et hausse des salaires nominaux au Royaume-Uni, 1861-1957 |
1960 | Paul Samuelson et Robert Solow | passage à l'inflation des prix, « menu » de politique économique |
1967-1968 | Edmund Phelps, Milton Friedman | anticipations adaptatives, courbe augmentée, chômage naturel, verticale de long terme |
1961, puis années 1970 | John Muth, Robert Lucas, Thomas Sargent et Neil Wallace | anticipations rationnelles, inefficacité des politiques anticipées |
1975 | Franco Modigliani et Lucas Papademos | taux de chômage non inflationniste (NIRU, devenu NAIRU) |
1983-1995 | Guillermo Calvo, John Roberts | courbe de Phillips néo-keynésienne |
1958 : la découverte de Phillips
Alban William Phillips, économiste néo-zélandais de la London School of Economics, publie en novembre 1958 dans la revue Economica « The Relation between Unemployment and the Rate of Change of Money Wage Rates in the United Kingdom, 1861-1957 ». Comme son titre l'indique, il étudie les salaires nominaux, pas les prix.
Il ajuste une courbe sur les données de 1861-1913, puis la confronte aux périodes 1913-1948 et 1948-1957. L'équation obtenue s'écrit :
w + 0,900 = 9,638 × u^(−1,394)
où w est le taux de variation annuel des salaires nominaux et u le taux de chômage, tous deux en %.
La relation est décroissante et très convexe. Quand le chômage est faible, les employeurs se disputent la main-d'œuvre et les salaires montent vite ; quand il est élevé, les salaires baissent, mais lentement. Phillips en tire deux ordres de grandeur, qu'il présente comme provisoires : avec des gains de productivité de 2 % par an, les prix resteraient stables pour un chômage d'un peu moins de 2,5 %, et les salaires nominaux pour un chômage d'environ 5,5 %.
1960 : Samuelson et Solow, un « menu » de politique économique
En mai 1960, Paul Samuelson et Robert Solow publient « Analytical Aspects of Anti-Inflation Policy » dans l'American Economic Review. Ils font deux déplacements décisifs :
Des salaires aux prix. Si les prix suivent les coûts salariaux, l'inflation est à peu près égale à la hausse des salaires moins les gains de productivité : on peut relier le chômage à l'inflation.
Du constat à la politique. Appliquée aux États-Unis, leur courbe devient un « menu de choix » entre différents degrés de chômage et de stabilité des prix.
Leurs ordres de grandeur sont restés célèbres : la stabilité des prix demanderait environ 5 à 6 % de chômage, tandis qu'un chômage limité à 3 % pourrait s'accompagner d'une hausse des prix de 4 à 5 % par an.
Retiens la nuance, souvent oubliée : ils raisonnent sur les années immédiatement à venir et avertissent que la courbe pourrait se déplacer, notamment sous l'effet des politiques menées. C'est le même Robert Solow que celui du modèle de croissance de 1956.
Friedman et Phelps : la courbe de Phillips augmentée des anticipations
Le raisonnement
La critique vient de deux économistes, presque en même temps :
Edmund Phelps, avec « Phillips Curves, Expectations of Inflation and Optimal Unemployment over Time » (Economica, août 1967), puis « Money-Wage Dynamics and Labor-Market Equilibrium » (Journal of Political Economy, 1968) ;
Milton Friedman, avec « The Role of Monetary Policy », discours de président de l'American Economic Association prononcé en décembre 1967 et publié dans l'American Economic Review en mars 1968.
Ce qui compte pour les agents, c'est le salaire réel. Une relance les surprend d'abord : les salariés acceptent des hausses de salaire nominal qu'ils croient réelles, et l'emploi augmente. Mais ils corrigent leurs anticipations à partir de l'inflation observée (anticipations adaptatives). Une fois l'inflation anticipée, salaires réels et chômage reviennent à leur niveau initial. Il ne reste que l'inflation. Friedman distingue ainsi un arbitrage temporaire, qui existe toujours, d'un arbitrage permanent, qui n'existe pas.
La formule en texte simple
On note π l'inflation, πᵉ l'inflation anticipée, u le taux de chômage et uₙ le taux de chômage naturel :
π = πᵉ − a × (u − uₙ), avec a > 0
Avec des anticipations adaptatives simples, πᵉ = π(t−1), donc π(t) − π(t−1) = − a × (u − uₙ). Maintenir le chômage sous son niveau naturel ne donne pas une inflation élevée et stable, mais une inflation qui accélère : c'est l'hypothèse « accélérationniste ».
Le graphique décrit en mots
Chômage en abscisse, inflation en ordonnée. À court terme, à anticipations données, la courbe est décroissante, et il en existe une pour chaque niveau d'inflation anticipée : plus πᵉ est élevé, plus elle est haute. À long terme, l'inflation est correctement anticipée (π = πᵉ), donc u = uₙ quel que soit le taux d'inflation : la courbe de long terme est une verticale au niveau du chômage naturel. Une relance fait d'abord glisser l'économie le long de la courbe de court terme, puis l'ajustement des anticipations relève cette courbe et ramène le chômage en uₙ, avec plus d'inflation.
Taux de chômage naturel et NAIRU
Pour Friedman, le taux de chômage naturel est celui que donnerait l'équilibre général walrasien compte tenu des caractéristiques réelles des marchés : imperfections, coût de l'information sur les emplois, coûts de mobilité. « Naturel » ne veut dire ni immuable ni souhaitable : ce taux dépend des institutions.
En 1975, Franco Modigliani et Lucas Papademos (« Targets for Monetary Policy in the Coming Year », Brookings Papers on Economic Activity) proposent une notion plus empirique, le NIRU, taux de chômage non inflationniste. L'acronyme NAIRU (non-accelerating inflation rate of unemployment) s'est ensuite imposé. Les deux termes sont souvent employés l'un pour l'autre ; on les distingue toutefois en présentant le taux naturel comme un concept d'équilibre et le NAIRU comme un repère estimé statistiquement.
Les années 1970 : la stagflation comme test
Après les chocs pétroliers de 1973 et de 1979, inflation et chômage augmentent ensemble : le « menu » de Samuelson et Solow ne fonctionne plus. Pour l'histoire de la courbe, retiens l'interprétation : ces années ont été lues comme une confirmation de Friedman et Phelps (la courbe de court terme monte avec les anticipations), à laquelle s'ajoutent des chocs d'offre qui la déplacent aussi. Friedman reçoit le prix Nobel en 1976, Phelps en 2006.
Les anticipations rationnelles : Muth, Lucas, Sargent et Wallace
John Muth introduit les anticipations rationnelles dans « Rational Expectations and the Theory of Price Movements » (Econometrica, juillet 1961) : les agents utilisent toute l'information disponible et ne commettent pas d'erreurs systématiques. Les nouveaux classiques l'appliquent à la macroéconomie :
Robert Lucas (« Expectations and the Neutrality of Money », 1972) montre qu'un lien entre inflation et activité peut naître de surprises monétaires, mais seulement de surprises ;
Thomas Sargent et Neil Wallace (Journal of Political Economy, 1975) en tirent la proposition d'inefficacité : une règle monétaire systématique, donc anticipée, n'a aucun effet sur la production ;
la critique de Lucas (« Econometric Policy Evaluation: A Critique », 1976) montre qu'une relation estimée sur le passé, comme une courbe de Phillips, change quand la politique change.
La courbe devient verticale même à court terme pour toute politique anticipée.
Cette vision radicale a ses limites. En 1977, Stanley Fischer, ainsi qu'Edmund Phelps et John Taylor, montrent que la politique monétaire retrouve un effet réel, même anticipée, si les salaires ou les prix sont fixés à l'avance (chez Fischer, par des contrats salariaux couvrant plusieurs périodes). Les faits vont dans le même sens : la désinflation menée par Paul Volcker, président de la Fed à partir d'août 1979, s'accompagne d'une forte récession, et le chômage américain atteint 10,8 % fin 1982.
La courbe de Phillips néo-keynésienne
Les nouveaux keynésiens gardent les anticipations rationnelles mais ajoutent des rigidités de prix. Dans le modèle de Guillermo Calvo (« Staggered Prices in a Utility-Maximizing Framework », Journal of Monetary Economics, 1983), chaque entreprise ne révise son prix qu'à des dates aléatoires, et tient donc compte de l'inflation future. John Roberts (Journal of Money, Credit and Banking, 1995) en tire le lien avec la courbe de Phillips :
π(t) = β × E(t)[π(t+1)] + κ × x(t)
où E(t)[π(t+1)] est l'inflation anticipée pour la période suivante, x(t) l'écart de production (production effective moins potentielle), β un facteur d'actualisation proche de 1 et κ la pente.
Deux différences avec la version accélérationniste de Friedman : l'anticipation, rationnelle, porte sur l'inflation de la période suivante au lieu d'être tirée de l'inflation passée, et l'activité est mesurée par l'écart de production.
La courbe de Phillips aujourd'hui : aplatissement puis retour de l'inflation
Avant 2020, une courbe très plate
Dans son « World Economic Outlook » d'avril 2013, le FMI consacre un chapitre à l'inflation restée faible pendant la Grande Récession. Il l'explique par des anticipations restées ancrées sur les cibles des banques centrales et par une courbe de Phillips plus plate. Le 27 août 2020, Jerome Powell, président de la Fed, cite lui aussi cet aplatissement parmi les causes de l'inflation basse.
2021-2023, le retour de l'inflation
Aux États-Unis, les prix à la consommation augmentent de 9,1 % sur les douze mois qui se terminent en juin 2022 (Bureau of Labor Statistics), la plus forte hausse depuis 1981.
Dans la zone euro, l'inflation atteint 10,6 % sur un an en octobre 2022 selon Eurostat, l'énergie apportant la plus forte contribution.
En France, selon l'Insee, les prix à la consommation augmentent de 6,3 % sur un an en février 2023.
Plus raide ou déplacée vers le haut
Dans un discours du 10 mai 2025 à Stanford, Isabel Schnabel, membre du directoire de la BCE, présente deux lectures. Selon la première, la courbe est devenue plus raide et non linéaire : quand le marché du travail est très tendu, les salaires deviennent plus flexibles à la hausse ; elle cite Pierpaolo Benigno et Gauti Eggertsson, pour qui l'inflation s'est emballée aux États-Unis quand les emplois vacants ont dépassé le nombre de chômeurs. Selon la seconde, appuyée sur des travaux récents qui jugent cette non-linéarité fragile aux États-Unis, la courbe ne serait pas devenue plus raide mais se serait déplacée vers le haut avec les anticipations d'inflation. C'est la grille de Friedman et Phelps appliquée à une période très récente.
Les critiques de la courbe de Phillips
Critique | Contenu | Références |
|---|---|---|
Instabilité | la relation se déplace quand les anticipations changent | Friedman (1968), Phelps (1967, 1968) |
Critique de Lucas | une relation estimée sur le passé ne survit pas à un changement de politique | Lucas (1976) |
Inefficacité des politiques anticipées | seules les surprises ont un effet réel | Sargent et Wallace (1975) |
Taux naturel inobservable | le NAIRU s'estime avec une large marge d'erreur et varie dans le temps | Modigliani et Papademos (1975) pour la notion |
Hystérèse | un chômage durable relève le chômage d'équilibre lui-même | Blanchard et Summers (1986) |
Chocs d'offre | énergie et matières premières déplacent la courbe | années 1970, 2021-2023 |
Pente variable | plate avant 2020, peut-être non linéaire en forte tension | FMI (2013), Schnabel (2025) |
Pour Olivier Blanchard et Lawrence Summers (« Hysteresis and the European Unemployment Problem », 1986), une récession durable laisse des traces : la verticale de long terme n'est plus fixe.
Encadré : la loi d'Okun
La loi d'Okun relie le chômage à la production. Arthur Okun, futur président du Council of Economic Advisers américain (1968-1969), la présente dans « Potential GNP: Its Measurement and Significance » (American Statistical Association, 1962). Son constat sur l'après-guerre américain : chaque point de chômage au-dessus de 4 % s'accompagne d'une production réelle inférieure d'environ 3 % à son potentiel.
écart de production (en %) ≈ − 3 × (u − 4)
Les estimations plus récentes donnent souvent un coefficient plus proche de 2 : c'est une régularité empirique, pas une loi stricte. Combinée à la courbe de Phillips, elle relie l'inflation à l'activité, comme l'offre globale du modèle OG-DG.
Comment utiliser la courbe de Phillips en dissertation
Les sujets où elle est attendue
La courbe relève du module 4 du programme d'ESH, « Déséquilibres, régulation et action publique », partie 4.1 « Équilibres et déséquilibres macroéconomiques », point 4.1.1 « L'inflation et le chômage ». Le programme y demande d'exposer les explications issues de l'arbitrage inflation-chômage dans l'ordre de cette fiche : interprétations keynésiennes, puis interprétations classiques avec les anticipations adaptatives, puis rationnelles. Sujets du type :
« Faut-il choisir entre inflation et chômage ? » ;
« La politique monétaire peut-elle réduire le chômage ? » ;
« Les anticipations limitent-elles l'efficacité des politiques économiques ? » ;
« Le retour de l'inflation depuis 2021 remet-il en cause les politiques monétaires ? ».
Où la placer et comment la tracer
L'arbitrage des années 1960 trouve sa place en première partie, sa remise en cause en deuxième, les nuances (rigidités, hystérèse, 2021-2023) en troisième. Pour le graphique : axes nommés, deux courbes de court terme pour deux niveaux d'inflation anticipée, une verticale en uₙ, étapes numérotées et deux phrases de commentaire. Les jurys veulent un graphique au service de la démonstration : dans son rapport 2026, le jury de l'épreuve d'ESH conçue par l'ESSEC et HEC Paris regrette des graphiques aux axes non nommés et des courbes de Phillips de long terme version Friedman et Phelps parfois incohérentes, qui contredisent la démonstration attendue.
Les erreurs à éviter
Confondre salaires et prix : Phillips étudie les salaires nominaux, Samuelson et Solow passent à l'inflation.
Dire que Friedman nie tout arbitrage : il admet un arbitrage de court terme.
Mélanger anticipations adaptatives et rationnelles : les premières regardent le passé, les secondes utilisent toute l'information.
Faire de la stagflation une réfutation de toute courbe de Phillips : elle réfute surtout la version stable des années 1960.
Se tromper de dates : Phillips 1958, Samuelson et Solow 1960, Muth 1961, Okun 1962, Phelps 1967, Friedman 1968, Modigliani et Papademos 1975.
Conclusion
La courbe de Phillips est une histoire d'anticipations : régularité statistique en 1958, menu de politique économique en 1960, arbitrage seulement temporaire chez Friedman et Phelps, inexistant pour une politique anticipée chez les nouveaux classiques, puis réhabilité à court terme par les rigidités nominales. Retiens ses dates, la verticale de long terme et ses critiques : reliée à l'inflation de 2021-2023, elle devient un argument solide pour toute dissertation sur l'inflation ou le chômage.
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