Croissance endogène : définition, auteurs et usage en ESH

Croissance endogène : définition, différences avec Solow, Romer, Lucas, Barro, Aghion-Howitt, modèle AK, politiques économiques et usage en dissertation d'ESH.

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La croissance endogène est l'idée que le progrès technique, moteur de la croissance de long terme, naît de décisions économiques (investir, se former, chercher, innover) au lieu de tomber du ciel. Elle fait partie des notions clés de notre guide ESH en prépa ECG : méthode de dissertation et notions incontournables : ici, tu trouveras sa définition, ses auteurs avec leurs dates exactes, le modèle AK expliqué simplement, et la manière de t'en servir dans une copie.

Croissance endogène : définition

Une théorie de la croissance est endogène quand le taux de croissance de long terme du revenu par tête est expliqué à l'intérieur du modèle, par le comportement des agents. « Endogène » signifie « produit de l'intérieur ».

Le point de départ est une question laissée ouverte par Solow : chez lui, l'accumulation du capital bute sur des rendements décroissants, et seul un progrès technique exogène fait croître le niveau de vie. Le moteur de la croissance reste inexpliqué.

Les théories de la croissance endogène lèvent ce verrou de deux façons, souvent combinées :

  • elles trouvent un facteur accumulable dont les rendements ne s'épuisent pas (connaissances, capital humain, infrastructures) ;

  • elles expliquent le progrès technique par des choix rémunérés : une entreprise innove parce qu'elle espère un profit, un étudiant se forme parce qu'il attend un meilleur revenu.

Le mécanisme commun repose presque toujours sur des externalités positives : ce que produit un agent (une idée, une compétence, une route) profite aussi aux autres sans qu'ils le paient. À l'échelle de l'économie, les rendements cessent alors d'être décroissants.

Croissance exogène et croissance endogène : les différences

Notre fiche sur le modèle de Solow en détaille les hypothèses et le graphique ; voici ce qui change avec la croissance endogène.

Question

Croissance exogène (Solow, 1956)

Croissance endogène (à partir de 1986)

Origine du progrès technique

extérieure au modèle, taux donné

choix des agents : R&D, formation, apprentissage

Rendements du capital au sens large

décroissants

constants ou croissants au niveau global

Effet d'une hausse de l'épargne

effet de niveau seulement

effet possible sur le taux de croissance

Convergence entre pays

convergence conditionnelle

pas de convergence automatique

Rôle des politiques économiques

faible sur la croissance de long terme

potentiellement durable

Nature du marché

concurrence parfaite

externalités, concurrence imparfaite, rentes d'innovation

Retiens surtout la troisième et la cinquième ligne : une décision prise aujourd'hui (investir dans l'éducation, subventionner la recherche) peut modifier durablement le rythme de croissance, et pas seulement le niveau atteint. Ce n'est pas une réfutation de Solow : la croissance endogène prolonge son analyse et explique ce qu'il laissait de côté.

Les précurseurs : Schumpeter, Arrow et Uzawa

Trois références plus anciennes annoncent ces théories :

  • Joseph Schumpeter fait de l'innovation, portée par l'entrepreneur, le moteur de l'évolution du capitalisme, dans « Théorie de l'évolution économique » (publiée fin 1911, datée de 1912) puis « Capitalisme, socialisme et démocratie » (1942), où il popularise l'expression de destruction créatrice. Il ne construit pas de modèle formel de croissance, mais il inspire directement Aghion et Howitt.

  • Kenneth Arrow publie « The Economic Implications of Learning by Doing » dans la Review of Economic Studies en 1962 : la productivité progresse avec l'expérience accumulée en produisant et en investissant. C'est l'apprentissage par la pratique, dont Romer s'inspire.

  • Hirofumi Uzawa introduit un secteur de l'éducation dans un modèle de croissance avec « Optimum Technical Change in an Aggregative Model of Economic Growth » (International Economic Review, 1965), d'où le nom de modèle d'Uzawa-Lucas.

Les auteurs de la croissance endogène

Paul Romer (1986) : les connaissances et leurs externalités

Paul Romer ouvre la voie avec « Increasing Returns and Long-Run Growth », publié dans le Journal of Political Economy en octobre 1986. L'intuition est la suivante :

  • chaque entreprise investit pour accroître ses propres connaissances ;

  • ces connaissances se diffusent aux autres entreprises, qui en profitent gratuitement ;

  • pour l'entreprise seule, les rendements restent décroissants, mais pour l'économie dans son ensemble, ils deviennent constants, voire croissants.

La croissance peut donc durer sans progrès technique tombé du ciel. Et comme chaque entreprise ignore le bénéfice qu'elle apporte aux autres, l'économie investit trop peu par rapport à l'optimum social : l'intervention publique trouve là une justification.

Paul Romer (1990) : les idées et la recherche

Dans « Endogenous Technological Change », publié dans le Journal of Political Economy en octobre 1990, Romer change de mécanisme. La croissance vient désormais d'un secteur de la recherche, qui produit de nouvelles idées, incorporées dans de nouveaux biens intermédiaires.

Deux notions sont à maîtriser :

  • la non-rivalité des idées : une formule ou un procédé peut être utilisé par tous en même temps sans s'épuiser, contrairement à une machine ;

  • l'exclusion partielle : un brevet ou le secret permettent à l'inventeur de tirer un profit temporaire de son idée.

Sans ce profit, personne n'investirait dans la recherche : Romer passe donc de la concurrence parfaite à la concurrence monopolistique. Le taux de croissance dépend du capital humain consacré à la recherche.

D'où un effet d'échelle : plus une économie compte de chercheurs, plus elle croît vite. Charles Jones le critique dans « R&D-Based Models of Economic Growth » (Journal of Political Economy, 1995) : les effectifs de chercheurs ont fortement augmenté dans les pays industrialisés sans accélération durable de la croissance. Ses modèles dits semi-endogènes font dépendre la croissance de long terme de celle de la population.

Robert Lucas (1988) : le capital humain

Robert Lucas publie « On the Mechanics of Economic Development » dans le Journal of Monetary Economics en 1988. Le moteur de la croissance y est le capital humain, c'est-à-dire les compétences et connaissances des individus.

Le mécanisme se résume ainsi :

  • chaque individu partage son temps entre travailler et se former ;

  • le temps consacré à la formation augmente son capital humain, et ce processus ne s'épuise pas ;

  • le niveau moyen de capital humain a en plus un effet externe : on est plus productif entouré de personnes qualifiées.

La croissance dépend alors du temps que la société consacre à l'accumulation de compétences, ce qui aide à comprendre la persistance des écarts de développement entre pays. Lucas reçoit en 1995 le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d'Alfred Nobel, mais pour ses travaux sur les anticipations rationnelles, pas pour la croissance.

Robert Barro (1990) : les dépenses publiques productives

Robert Barro publie « Government Spending in a Simple Model of Endogenous Growth » dans le Journal of Political Economy en octobre 1990. Il ajoute l'État au modèle : les services publics productifs (infrastructures notamment) entrent dans la production des entreprises, à côté du capital privé.

Le raisonnement :

  • ces dépenses publiques sont financées par un impôt proportionnel sur le revenu ;

  • quand l'État dépense peu, une hausse des dépenses productives accroît la croissance ;

  • au-delà d'un certain seuil, l'impôt nécessaire pèse plus sur l'incitation à investir que la dépense ne rapporte, et la croissance baisse.

La relation entre la taille de l'État productif et la croissance a donc la forme d'une courbe en cloche. En dissertation, cet argument dépasse l'opposition sommaire entre « plus d'État » et « moins d'État » : ce qui compte, c'est la nature et le niveau de la dépense.

Aghion et Howitt (1992) : la destruction créatrice modélisée

Philippe Aghion et Peter Howitt publient « A Model of Growth Through Creative Destruction » dans Econometrica en mars 1992. Ils donnent une forme rigoureuse à l'intuition de Schumpeter :

  • la croissance vient d'innovations qui améliorent la qualité des produits existants, dites innovations verticales ;

  • chaque innovation rapporte une rente de monopole à son auteur, jusqu'à ce qu'une innovation suivante la rende obsolète ;

  • l'innovateur détruit donc la rente de son prédécesseur : c'est la destruction créatrice.

Conclusion subtile : la croissance spontanée peut être trop faible (l'innovateur ne capte pas toutes les retombées de son idée) ou trop forte (il ignore la rente qu'il détruit). L'intervention publique n'a donc rien d'automatique.

Pour une présentation accessible en français, lis « Le pouvoir de la destruction créatrice » de Philippe Aghion, Céline Antonin et Simon Bunel (Odile Jacob, 2020).

Deux prix Nobel pour la croissance endogène

La théorie a été consacrée à deux reprises par le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d'Alfred Nobel :

Année

Lauréats

Motif officiel (traduit)

2018

Paul Romer, avec William Nordhaus

Romer pour avoir intégré les innovations technologiques dans l'analyse macroéconomique de long terme ; Nordhaus pour avoir intégré le changement climatique dans cette même analyse

2025

Joel Mokyr pour une moitié ; Philippe Aghion et Peter Howitt pour l'autre

Mokyr pour avoir identifié les conditions préalables d'une croissance soutenue par le progrès technique ; Aghion et Howitt pour la théorie de la croissance soutenue par la destruction créatrice

Joel Mokyr, historien de l'économie à l'université Northwestern, n'est pas un théoricien de la croissance endogène au sens strict. Il explique pourquoi la croissance soutenue est apparue avec la révolution industrielle, en insistant sur la culture scientifique et la circulation des savoirs utiles, notamment dans « A Culture of Growth » (2016). Les modèles disent comment l'innovation produit la croissance ; Mokyr dit à quelles conditions une société devient capable d'innover durablement.

Le modèle AK expliqué simplement

Le modèle AK est la version la plus simple de la croissance endogène. On l'associe surtout à Sergio Rebelo, « Long-Run Policy Analysis and Long-Run Growth » (Journal of Political Economy, 1991). Il tient en trois lignes.

  1. Fonction de production : Y = A·K, où Y est la production, K le capital au sens large (machines, mais aussi connaissances et capital humain) et A une constante positive qui mesure la productivité.

  2. Accumulation du capital : ΔK = s·Y − δ·K, où s est le taux d'épargne et δ le taux de dépréciation.

  3. Taux de croissance : en divisant par K, on obtient g = ΔK/K = s·A − δ. Comme Y est proportionnel à K, la production croît au même taux.

Ce qui change par rapport à Solow, c'est l'absence de rendements décroissants : chaque unité de capital rapporte toujours A. Il n'y a donc pas d'état stationnaire, et la croissance dure tant que s·A dépasse δ.

Un exemple chiffré : avec A = 0,5, s = 0,2 et δ = 0,05, on a g = 0,2 × 0,5 − 0,05 = 0,05, soit une croissance de 5 % par an. Si le taux d'épargne passe à 0,3, la croissance monte à 0,3 × 0,5 − 0,05 = 0,10, soit 10 % par an, et ce durablement. Chez Solow, la même hausse de l'épargne n'aurait relevé que le niveau du revenu par tête.

Implications : la croissance de long terme dépend de comportements et de politiques (la fiscalité qui pèse sur l'investissement), et deux pays qui épargnent différemment ne convergent jamais. Limite : il suppose des rendements exactement constants, ce que rien ne garantit.

Les politiques économiques issues de la croissance endogène

Si la croissance dépend de choix, et si ces choix sont faussés par des externalités, l'État retrouve un rôle de long terme.

Soutenir la recherche et l'innovation

Les connaissances étant non rivales et en partie appropriables, le marché laissé à lui-même investit trop peu en recherche. D'où plusieurs instruments :

  • le financement public de la recherche fondamentale ;

  • les aides fiscales à la R&D des entreprises, comme le crédit d'impôt recherche en France ;

  • un système de brevets, qui protège l'innovateur assez pour l'inciter à chercher, sans bloquer trop longtemps la diffusion des idées.

L'Union européenne vise ainsi 3 % du PIB consacrés à la R&D : objectif fixé au Conseil européen de Barcelone en 2002 pour 2010, repris par la stratégie Europe 2020 et toujours pas atteint par l'Union dans son ensemble.

Investir dans le capital humain

Le modèle de Lucas justifie l'investissement dans l'éducation et la formation continue : à cause de l'effet externe du capital humain, la dépense privée d'éducation est spontanément insuffisante.

Financer des infrastructures productives

Chez Barro, routes, réseaux et autres services publics productifs soutiennent la croissance, à condition que leur financement ne décourage pas trop l'investissement privé.

Organiser la concurrence

L'approche d'Aghion et Howitt ajoute la politique de la concurrence : des entreprises installées qui ne sont pas menacées par de nouveaux entrants innovent peu. Aghion et ses coauteurs montrent aussi que la bonne politique dépend de la distance à la frontière technologique : un pays en rattrapage peut croître en imitant, un pays proche de la frontière doit innover, ce qui suppose une recherche de haut niveau.

Les limites de ces politiques

Garde un regard critique : l'effet d'échelle de Romer n'est pas confirmé par les données (Jones, 1995), les externalités sont difficiles à mesurer, donc le bon niveau d'aide est incertain, et ces modèles ne disent rien, en eux-mêmes, de la soutenabilité environnementale de la croissance, que Nordhaus traite par ailleurs.

Comment utiliser la croissance endogène en dissertation

Les sujets où elle s'impose

La notion est mobilisable dans des sujets du type :

  • « La croissance économique peut-elle être durable ? »

  • « Le progrès technique suffit-il à expliquer la croissance ? »

  • « L'État a-t-il un rôle à jouer dans la croissance économique ? »

  • « Faut-il investir dans l'éducation pour croître ? »

  • « Pourquoi les pays ne convergent-ils pas ? »

Où la placer dans le plan

Le schéma le plus naturel est chronologique et analytique : une première partie sur l'accumulation des facteurs et ses limites (Solow, rendements décroissants, résidu), puis une deuxième partie sur l'endogénéisation du progrès technique (Romer, Lucas, Barro, Aghion-Howitt), et éventuellement une troisième sur les conditions institutionnelles et historiques de la croissance (Mokyr, rôle des institutions, limites écologiques).

Sur un sujet de politique économique, elle fonde plutôt l'intervention publique ; nuance-la avec la courbe en cloche de Barro ou l'ambiguïté du modèle d'Aghion-Howitt.

Les erreurs à éviter

  1. Confondre Paul Romer et David Romer. Le « Romer » de l'article de Mankiw, Romer et Weil (1992), qui défend un modèle de Solow augmenté du capital humain, est David Romer, pas Paul Romer.

  2. Inverser les deux articles de Romer. 1986, c'est l'externalité des connaissances ; 1990, c'est la recherche et la non-rivalité des idées.

  3. Faire de Schumpeter un théoricien de la croissance endogène. C'est un précurseur ; ses intuitions sont formalisées notamment par Aghion et Howitt en 1992.

  4. Dire que la croissance endogène réfute Solow. Elle explique ce que Solow laissait exogène.

FAQ sur la croissance endogène

C'est une croissance dont le moteur, le progrès technique, est expliqué à l'intérieur du modèle par les choix des agents : recherche, formation, investissement, dépenses publiques productives. Grâce aux externalités, les rendements ne s'épuisent pas et la croissance peut s'entretenir.

Dans la croissance exogène (Solow, 1956), le progrès technique est donné de l'extérieur et l'épargne n'a qu'un effet de niveau. Dans la croissance endogène, il résulte de décisions économiques, et les politiques peuvent modifier durablement le taux de croissance.

Paul Romer (1986 et 1990), Robert Lucas (1988), Robert Barro (1990), Sergio Rebelo (1991) pour le modèle AK, Philippe Aghion et Peter Howitt (1992). Arrow (1962) et Uzawa (1965) sont des précurseurs, et Schumpeter une source d'inspiration.

Une entreprise qui finance de la recherche crée un procédé nouveau et en tire un profit ; l'idée se diffuse ensuite et rend d'autres entreprises plus productives. Cette externalité entretient la croissance.

C'est la forme la plus simple de croissance endogène : Y = A·K, sans rendements décroissants. Le taux de croissance vaut s·A − δ : il dépend directement du taux d'épargne, et il n'y a pas d'état stationnaire.

Paul Romer en 2018, avec William Nordhaus. En 2025, Philippe Aghion et Peter Howitt pour la théorie de la croissance par la destruction créatrice, avec Joel Mokyr pour ses travaux historiques sur les conditions de la croissance soutenue.

Conclusion

La croissance endogène répond à la question laissée ouverte par Solow : d'où vient le progrès technique ? Romer y voit les connaissances et la recherche, Lucas le capital humain, Barro les dépenses publiques productives, Aghion et Howitt la destruction créatrice, et le modèle AK en donne la version la plus simple. Retiens les dates, le mécanisme de chaque modèle et les politiques qui en découlent, puis nuance-les avec Jones, Barro et Mokyr : tu tiens une charnière solide pour toute dissertation sur la croissance.

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