Le développement : définition, mesure et enjeux d'un concept central
Réduire le développement à la seule richesse produite serait une erreur classique.
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Réduire le développement à la seule richesse produite serait une erreur classique. Un pays peut voir son produit intérieur brut gonfler d'année en année sans que l'espérance de vie, l'accès à l'école ou la qualité de l'eau potable progressent d'un pouce. Le développement désigne précisément ce qui manque à cette lecture purement comptable : l'amélioration durable des conditions de vie d'une population, l'élargissement des possibilités offertes à chacun, la transformation qualitative d'une société tout entière. C'est un processus, non un stock.
Comprendre le développement, c'est donc apprendre à distinguer la croissance — phénomène quantitatif, hausse de la production — d'une évolution plus profonde qui touche à la santé, à l'éducation, aux institutions et aux inégalités. C'est aussi mesurer les écarts considérables qui séparent les sociétés du globe, interroger la pertinence des indicateurs qui prétendent les capturer, et affronter la question devenue incontournable de la soutenabilité : un développement qui épuise la planète peut-il seulement mériter son nom ? Autant de débats que ce parcours se propose d'éclairer.
Qu'est-ce que le développement ?
Le développement se définit comme l'ensemble des transformations économiques, sociales et culturelles qui accompagnent et prolongent la croissance, en améliorant durablement les conditions de vie d'une population. L'économiste François Perroux en donnait une formule restée célèbre : c'est la combinaison des changements mentaux et sociaux d'une population qui la rendent apte à faire croître, cumulativement et durablement, son produit réel global. L'accent est mis sur le mot durablement : le développement suppose que les progrès s'inscrivent dans le temps long et se diffusent à l'ensemble du corps social.
La distinction avec la croissance est fondamentale. La croissance est un phénomène strictement quantitatif : l'augmentation soutenue de la production de biens et de services, mesurée par le produit intérieur brut. Le développement, lui, est qualitatif : il englobe l'élévation du niveau d'instruction, l'allongement de l'espérance de vie, le recul de la mortalité infantile, l'accès aux soins, l'émancipation des femmes, la mise en place d'institutions stables. La croissance peut nourrir le développement, mais elle ne s'y confond pas : une richesse mal répartie ou captée par une minorité peut laisser un pays pauvre dans son immense majorité.
À retenir Croissance n'est pas développement. La croissance mesure la quantité de richesses produites ; le développement décrit l'amélioration qualitative et durable des conditions de vie. On peut avoir de la croissance sans développement (une rente pétrolière accaparée par quelques-uns) et, plus rarement, un développement humain qui progresse malgré une croissance modeste. Distinguer les deux est le premier réflexe d'une bonne copie. |
L'économiste Amartya Sen a profondément renouvelé la notion en proposant de penser le développement comme un élargissement des capabilités, c'est-à-dire des libertés réelles dont disposent les individus pour mener la vie qu'ils ont raison de valoriser. Dans cette perspective, développer un pays ne consiste pas seulement à accroître ses revenus, mais à donner à ses habitants les moyens concrets de se nourrir, de se soigner, de s'instruire et de participer à la vie collective. Le développement devient alors synonyme de liberté substantielle.
Comment mesure-t-on le développement ?
Mesurer le développement suppose de choisir des indicateurs, et ce choix n'est jamais neutre : il oriente le regard. Longtemps, un seul chiffre a dominé ; on lui a peu à peu adjoint des mesures plus fines, censées capter la dimension humaine du phénomène.
Le PIB par habitant : un premier repère limité
Le produit intérieur brut par habitant rapporte la richesse produite dans un pays au nombre de ses habitants. Exprimé en parité de pouvoir d'achat pour permettre les comparaisons internationales, il offre un premier repère commode du niveau de vie moyen. Mais ses limites sont bien connues : il s'agit d'une moyenne, qui masque les inégalités de répartition ; il ignore l'économie non marchande, le travail domestique ou le bénévolat ; il compte positivement des dépenses qui réparent des dégâts (pollution, accidents) ; et il ne dit rien de la santé, de l'éducation ou de l'état de l'environnement.
L'indice de développement humain (IDH)
Pour dépasser cette vision purement monétaire, le Programme des Nations unies pour le développement a créé en 1990 l'indice de développement humain, inspiré des travaux d'Amartya Sen et de Mahbub ul Haq. Compris entre 0 et 1, l'IDH synthétise trois dimensions jugées essentielles : une vie longue et en bonne santé, l'accès au savoir et un niveau de vie décent. Un pays proche de 1 est très développé ; un pays proche de 0 est en grande difficulté.
Dimension | Ce qu'elle mesure | Indicateur retenu |
Santé | Une vie longue et en bonne santé | Espérance de vie à la naissance |
Éducation | L'accès au savoir | Durée de scolarisation (attendue et moyenne) |
Niveau de vie | Les ressources matérielles | Revenu national brut par habitant |
Les trois composantes de l'indice de développement humain.
L'IDH a le mérite de rappeler que le développement est d'abord humain. Il reste toutefois imparfait : il ne prend pas en compte les inégalités internes (deux pays de même IDH peuvent être très inégalement répartis), la dimension environnementale, la qualité de la démocratie ou le respect des droits. C'est pourquoi il a été complété par d'autres indices : l'IDH ajusté aux inégalités, l'indice d'inégalités de genre, ou encore des mesures de pauvreté multidimensionnelle qui croisent santé, éducation et niveau de vie.
Attention à la nuance Aucun indicateur n'est parfait. Le PIB par habitant est aveugle aux inégalités et à l'environnement ; l'IDH, plus complet, reste une moyenne qui lisse les écarts internes et ignore la soutenabilité écologique. Une copie solide ne se contente pas de citer un chiffre : elle en discute la construction et les angles morts. |
Développement et sous-développement
La notion de sous-développement est apparue au milieu du XXᵉ siècle pour désigner les pays dont les indicateurs restaient très en deçà de ceux des économies industrialisées. On y observait alors un faisceau de traits récurrents : faiblesse du revenu par habitant, forte mortalité infantile, malnutrition, analphabétisme, poids écrasant de l'agriculture vivrière, dépendance à l'égard de l'exportation de quelques matières premières. Le terme, aujourd'hui jugé péjoratif et unilatéral, a laissé place à des expressions plus neutres comme « pays en développement » ou « pays du Sud ».
Les explications du sous-développement ont opposé plusieurs écoles de pensée. Pour les tenants d'une lecture par les étapes, tout pays traverserait une succession de phases avant d'atteindre la croissance auto-entretenue : le retard ne serait qu'un décalage temporel, appelé à se combler. Pour les théoriciens de la dépendance, au contraire, le sous-développement n'est pas un retard mais le produit d'une insertion inégale dans l'économie mondiale : les pays du centre se seraient développés en partie aux dépens des pays de la périphérie, cantonnés au rôle de fournisseurs de matières premières et de main-d'œuvre bon marché.
L'histoire récente a brouillé ces schémas. Certains pays autrefois qualifiés de sous-développés ont connu un essor spectaculaire et sont devenus des puissances industrielles et technologiques de premier plan, tandis que d'autres restent enlisés dans la pauvreté. La catégorie unique du « tiers-monde », forgée par analogie avec le tiers état, a éclaté en réalités très diverses : pays émergents, pays exportateurs de pétrole, pays les moins avancés. Parler d'un bloc homogène des pays en développement n'a plus guère de sens.
Le clivage Nord-Sud et son dépassement
La lecture du monde en termes de clivage Nord-Sud s'est imposée dans les années 1970 et 1980. Le « Nord » désignait les pays riches et industrialisés, majoritairement situés dans l'hémisphère nord ; le « Sud », l'ensemble des pays pauvres ou en développement. Une ligne imaginaire, parfois appelée limite Nord-Sud, était censée séparer ces deux mondes. Cette grille avait le mérite de la simplicité et pointait une réalité brutale : la concentration de la richesse, de la puissance et de la maîtrise technologique dans un petit nombre de pays.
Mais cette bipartition est devenue trop grossière pour décrire le monde contemporain. Plusieurs évolutions l'ont fait voler en éclats. L'émergence de puissances économiques issues du « Sud » a bouleversé la hiérarchie mondiale ; certaines figurent désormais parmi les toutes premières économies de la planète. Dans le même temps, les inégalités se sont creusées à l'intérieur même des pays, du Nord comme du Sud : on trouve des poches de grande pauvreté dans les pays riches et des élites très aisées dans les pays pauvres. Le clivage ne passe plus seulement entre les nations, mais aussi à l'intérieur de chacune.
Grille de lecture | Principe | Limite principale |
Clivage Nord-Sud | Opposition riches / pauvres selon une ligne géographique | Trop binaire, ignore l'émergence et les inégalités internes |
Émergents / PMA | Distinction selon le dynamisme et le niveau de développement | Frontières floues, catégories hétérogènes |
Approche par les inégalités | Analyse des écarts au sein et entre les pays | Complexe, difficile à cartographier simplement |
Du clivage Nord-Sud à une lecture plus fine du développement.
On préfère aujourd'hui parler d'un monde multipolaire et de gradients de développement plutôt que d'une frontière tranchée. Les catégories se sont affinées : pays développés, pays émergents, pays en développement, pays les moins avancés. Cette complexité rend la cartographie plus délicate, mais elle rend mieux compte de la diversité réelle des trajectoires nationales.
Le développement durable
À partir des années 1970, une critique de fond s'est adressée à l'idée même de développement : à quoi bon élever le niveau de vie si c'est au prix de l'épuisement des ressources et de la dégradation de la planète ? De cette interrogation est né le concept de développement durable, appelé à devenir l'un des maîtres mots de la fin du XXᵉ siècle.
Le rapport Brundtland (1987)
La définition de référence figure dans le rapport Notre avenir à tous, remis en 1987 par la Commission mondiale sur l'environnement et le développement, présidée par Gro Harlem Brundtland. Le développement durable y est défini comme « un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs ». La formule articule deux exigences : la solidarité entre les peuples d'aujourd'hui et la responsabilité envers ceux de demain. Elle introduit l'idée d'équité intergénérationnelle au cœur de la réflexion économique.
Les trois piliers
Le développement durable est communément représenté par l'articulation de trois dimensions, ou piliers, qui doivent être conciliées plutôt qu'opposées :
Le pilier économique : produire des richesses et assurer la prospérité, mais de manière soutenable et sans compromettre l'avenir.
Le pilier social : réduire les inégalités, garantir l'accès de tous aux besoins essentiels et améliorer les conditions de vie.
Le pilier environnemental : préserver les écosystèmes, gérer les ressources naturelles et limiter les atteintes à la planète.
Un développement n'est jugé durable que lorsque ces trois exigences se rencontrent : une croissance qui détruit l'environnement ou creuse les inégalités n'est pas soutenable, pas plus qu'une protection de la nature qui condamnerait des populations à la misère. Toute la difficulté tient à l'équilibre entre des logiques qui entrent souvent en tension.
Les objectifs de développement durable
En septembre 2015, les États membres de l'Organisation des Nations unies ont adopté un programme mondial à l'horizon 2030, articulé autour de 17 objectifs de développement durable (ODD), eux-mêmes déclinés en 169 cibles. Ces objectifs couvrent un champ très large : éradication de la pauvreté et de la faim, accès à la santé et à l'éducation, égalité entre les femmes et les hommes, eau propre, énergie, travail décent, lutte contre le changement climatique, préservation des océans et de la biodiversité, institutions solides et paix. Ils prennent la suite d'un premier ensemble d'objectifs fixés pour l'an 2015 et centrés sur la pauvreté.
Ces objectifs ne sont pas juridiquement contraignants : ils reposent sur l'engagement volontaire des États, dont les progrès font l'objet d'un suivi régulier. Leur portée est autant symbolique que pratique : ils fournissent un cadre commun, un langage partagé et une grille d'évaluation, mais leur réalisation dépend de la volonté politique et des moyens effectivement mobilisés. À mi-parcours, de nombreux objectifs accusaient un retard préoccupant.
Le réflexe gagnant Dater et situer les jalons. Rapport Brundtland en 1987 pour la définition ; adoption des objectifs de développement durable en 2015 pour l'horizon 2030. Savoir replacer ces repères et énoncer les trois piliers permet de traiter avec assurance tout sujet touchant à la soutenabilité du développement. |
Débats et critiques autour du développement
Le concept de développement, longtemps paré des vertus de l'évidence, a suscité des critiques nourries qu'une copie ambitieuse sait mobiliser.
Un modèle universel en question
Une première critique conteste l'idée qu'il existerait une voie unique du développement, calquée sur la trajectoire des pays industrialisés occidentaux, que tous les autres seraient sommés d'imiter. Cette vision, jugée ethnocentrée, néglige la diversité des cultures, des histoires et des rapports à la nature. Elle tend à mesurer toutes les sociétés à l'aune d'un modèle particulier, présenté comme un horizon indépassable. À l'inverse, certains plaident pour des chemins de développement pluriels, respectueux des spécificités locales.
La soutenabilité en débat
Un deuxième débat, technique mais décisif, oppose deux conceptions de la durabilité. Pour les tenants d'une soutenabilité faible, le capital naturel peut être remplacé par du capital produit par l'homme : l'important est de maintenir le stock total de richesse, et le progrès technique compensera l'épuisement des ressources. Pour les partisans d'une soutenabilité forte, certains éléments du patrimoine naturel — climat stable, biodiversité, ressources vitales — sont irremplaçables et doivent être préservés en tant que tels, car aucune innovation ne saurait s'y substituer.
Décroissance et remise en cause
Une critique plus radicale émane des courants de la décroissance, qui contestent l'objectif même d'une croissance perpétuelle sur une planète aux ressources finies. Pour eux, l'expression « développement durable » relèverait de l'oxymore ou du compromis impossible, une façon de repeindre en vert un modèle productiviste sans en changer la logique. À l'opposé, d'autres soulignent que la croissance reste indispensable aux pays pauvres pour sortir de la misère, et qu'on ne saurait leur imposer une sobriété que les pays riches n'ont jamais pratiquée. Le débat oppose ainsi justice sociale mondiale et impératif écologique.
Ces controverses ne condamnent pas la notion de développement : elles l'obligent à se préciser, à intégrer la dimension écologique et à reconnaître la pluralité des trajectoires. Loin d'être un concept figé, le développement demeure un objet de débat vivant, au croisement de l'économie, de la géographie, de la philosophie et de la politique.
Comment mobiliser le développement en dissertation
En ESH comme en géographie, le développement est un thème transversal qui irrigue de nombreux sujets : croissance et bien-être, inégalités mondiales, environnement, mondialisation. Quelques réflexes permettent de l'exploiter avec méthode.
Distinguer clairement croissance (quantitative) et développement (qualitatif et durable) dès l'introduction, pour éviter la confusion la plus fréquente.
Discuter les indicateurs (PIB par habitant, IDH) plutôt que de les citer mécaniquement : montrer ce qu'ils captent et ce qu'ils laissent échapper.
Nuancer le clivage Nord-Sud en rappelant l'émergence de nouvelles puissances et le creusement des inégalités internes.
Mobiliser le développement durable avec ses jalons datés (rapport Brundtland 1987, objectifs de 2015) et ses trois piliers.
Ouvrir sur les débats — modèle universel, soutenabilité faible ou forte, décroissance — pour donner de la hauteur à la copie.
Conclusion
Le développement est bien davantage qu'une affaire de chiffres : c'est la transformation durable et qualitative d'une société, l'élargissement des libertés réelles offertes à ses membres. En apprenant à le distinguer de la croissance, à en discuter les indicateurs et à dépasser les grilles trop simples comme le clivage Nord-Sud, on se donne les moyens de penser avec justesse les inégalités du monde contemporain. Le développement n'est ni un état ni une destination unique, mais un processus pluriel, jamais achevé.
Sa réinvention sous la forme du développement durable, depuis le rapport Brundtland jusqu'aux objectifs de 2015, témoigne d'une prise de conscience majeure : on ne peut plus penser le progrès humain sans penser en même temps la planète qui le rend possible. Reste à concilier trois exigences souvent en tension — l'économique, le social et l'environnemental. C'est tout l'enjeu, et toute la difficulté, du développement au XXIᵉ siècle : un défi que les débats sur la soutenabilité et la décroissance rappellent avec force.






