Le président de la Banque centrale européenne : pouvoirs, limites et enjeux d'une fonction au sommet de la zone euro

Toutes les six semaines, une salle de conférence de la Sonnemannstrasse à Francfort concentre l'attention des marchés financiers mondiaux.

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Toutes les six semaines, une salle de conférence de la Sonnemannstrasse à Francfort concentre l'attention des marchés financiers mondiaux. Une personne y lit une déclaration de politique monétaire soigneusement pesée, puis répond aux journalistes pendant trois quarts d'heure. Chaque inflexion de vocabulaire est disséquée, chaque adverbe retiré par rapport à la déclaration précédente devient un signal. Cette personne est, depuis le 1er novembre 2019, Christine Lagarde, quatrième présidente de la Banque centrale européenne.

La fonction fascine parce qu'elle semble concentrer un pouvoir considérable : fixer le prix de l'argent pour près de 350 millions d'Européens, sans avoir jamais été élue. L'impression est en partie trompeuse. Le président de la BCE ne décide pas seul : il ne dispose que d'une voix au sein d'un conseil des gouverneurs qui compte vingt-sept membres, et le traité lui confie moins un pouvoir de décision qu'un pouvoir d'agenda, de représentation et de mise en récit. Son influence réelle tient à sa capacité à construire un consensus dans une institution fédérale traversée de divergences nationales, et à orienter les anticipations des agents par la seule force de la parole publique.

Comprendre cette fonction, c'est comprendre l'architecture de l'union monétaire, ses fondements théoriques — indépendance, crédibilité, incohérence temporelle — et les crises qui l'ont façonnée. Pour un étudiant de classe préparatoire, le sujet est doublement rentable : il fournit une matière factuelle dense sur l'histoire monétaire européenne depuis 1998 et il mobilise un appareil théorique directement réutilisable en dissertation d'ESH.

La BCE, une banque centrale sans État, et un président sous les projecteurs

Une banque centrale sans État, un mandat de stabilité des prix

Instituée le 1er juin 1998 et opérationnelle avec le lancement de l'euro le 1er janvier 1999, la BCE présente une singularité historique : c'est une banque centrale sans État correspondant. Elle fait face à vingt et un États membres — la Bulgarie a adopté l'euro le 1er janvier 2026 et est devenue le vingt et unième membre de la zone — dotés de budgets, de dettes et de cycles distincts. Cette asymétrie explique la rigueur du mandat inscrit à l'article 127 du traité sur le fonctionnement de l'Union européenne : l'objectif principal du Système européen de banques centrales est le maintien de la stabilité des prix, et ce n'est que « sans préjudice » de cet objectif que la BCE soutient les politiques économiques de l'Union. Elle explique aussi l'interdiction du financement monétaire posée par l'article 123, verrou destiné à prévenir toute dominance budgétaire.

Le traité ne chiffre pas la stabilité des prix : c'est le conseil des gouverneurs qui en donne la définition opérationnelle. La revue stratégique de 2021 a remplacé la formulation initiale asymétrique par une cible symétrique de 2 % à moyen terme, une inflation durablement inférieure y étant jugée aussi indésirable qu'une inflation supérieure. L'évaluation publiée le 30 juin 2025, applicable dès la réunion des 23 et 24 juillet 2025, a confirmé cette cible et la boîte à outils, en y ajoutant l'engagement d'une réponse « suffisamment vigoureuse ou persistante » face aux écarts importants et durables, dans l'une ou l'autre direction. La prochaine évaluation d'ensemble est prévue en 2030.

Pourquoi la personne du président concentre l'attention

Si la BCE est collégiale, pourquoi le nom de son président importe-t-il autant ? D'abord parce qu'il est le visage unique d'une politique décidée à vingt-sept : il préside le conseil des gouverneurs, le directoire et le conseil général, arrête l'ordre du jour et énonce publiquement le compromis obtenu. Ensuite parce que la politique monétaire moderne agit moins par les taux courts que par les anticipations : dans le cadre néo-keynésien standard, l'activité et l'inflation dépendent du sentier anticipé des taux futurs, si bien que la parole présidentielle devient un instrument à part entière.

Enfin, parce que le poste est une magistrature d'influence. Le président représente la zone euro au G7, au G20 et au Fonds monétaire international, préside le Comité européen du risque systémique et dialogue avec l'Eurogroupe. Dans une union monétaire dépourvue de gouvernement économique unifié, il est le seul acteur permanent capable de parler au nom de l'ensemble. Son pouvoir spécifique est donc moins un pouvoir de commandement qu'un pouvoir de coordination et de signal.

Une nomination juridiquement encadrée, politiquement disputée

Ce que prévoit le traité

La procédure figure à l'article 283, paragraphe 2, du traité sur le fonctionnement de l'Union européenne. Le président, le vice-président et les quatre autres membres du directoire sont nommés par le Conseil européen statuant à la majorité qualifiée, sur recommandation du Conseil de l'Union européenne, et après consultation du Parlement européen et du conseil des gouverneurs de la BCE. Les candidats doivent être des personnes dont l'autorité et l'expérience en matière monétaire ou bancaire sont reconnues.

Le mandat est de huit ans et n'est pas renouvelable. Cette double caractéristique constitue le cœur de l'indépendance personnelle : un mandat long dépasse le cycle électoral, un mandat non renouvelable supprime toute incitation à complaire aux gouvernements en vue d'une reconduction. Un membre du directoire ne peut être démis que par la Cour de justice de l'Union européenne, pour faute grave ou incapacité. La consultation du Parlement européen n'est formellement qu'un avis non contraignant, mais elle donne lieu à une audition publique devant la commission des affaires économiques et monétaires qui pèse politiquement.

Nationalités, marchandages et question de la succession

La lettre du traité ne dit rien des nationalités ; la pratique en fait la variable décisive. Dès 1998, la France soutenait Jean-Claude Trichet tandis que l'Allemagne et les Pays-Bas soutenaient le Néerlandais Wim Duisenberg, alors président de l'Institut monétaire européen, structure de préfiguration créée en 1994 et présidée jusqu'en 1997 par Alexandre Lamfalussy. Le compromis arraché après une nuit de négociation prévoyait implicitement que Duisenberg n'irait pas au terme de ses huit années : il partit le 31 octobre 2003 et Trichet lui succéda. Depuis, chaque désignation s'inscrit dans un marchandage plus large ; en 2019, celle de Christine Lagarde s'est négociée dans un paquet incluant Ursula von der Leyen à la Commission.

Nommée le 18 octobre 2019 et entrée en fonction le 1er novembre 2019, Christine Lagarde voit son mandat expirer le 31 octobre 2027. En février 2026, la presse a rapporté qu'elle envisageait un départ anticipé afin que son successeur soit désigné avant l'élection présidentielle française d'avril 2027 ; la BCE a répondu qu'aucune décision n'était prise, et l'intéressée a déclaré fin février 2026 vouloir aller au terme de son mandat. À l'été 2026, rien n'était officiellement tranché.

Les pouvoirs réels : un président qui ne décide jamais seul

Directoire et conseil des gouverneurs : qui décide vraiment

Le directoire compte six membres nommés pour huit ans non renouvelables. Il assure la gestion courante, prépare les réunions du conseil des gouverneurs et met en œuvre les décisions en instruisant les banques centrales nationales. À l'été 2026, il réunit autour de Christine Lagarde le Croate Boris Vujčić, nommé vice-président le 19 mars 2026 et entré en fonction le 1er juin 2026 en remplacement de l'Espagnol Luis de Guindos, ainsi que l'Irlandais Philip Lane, économiste en chef, l'Allemande Isabel Schnabel, le Néerlandais Frank Elderson et l'Italien Piero Cipollone.

L'organe souverain en matière monétaire reste le conseil des gouverneurs : vingt-sept membres depuis l'entrée de la Bulgarie, soit les six du directoire et les vingt et un gouverneurs nationaux. Depuis l'adhésion lituanienne de 2015, le nombre de droits de vote est plafonné à vingt et un et un système de rotation s'applique. Le directoire vote en permanence ; les quinze voix restantes sont partagées entre deux groupes, un premier réunissant Allemagne, France, Italie, Espagne et Pays-Bas pour quatre voix, un second réunissant les seize autres gouverneurs pour onze voix. Tous assistent aux réunions et prennent la parole, qu'ils votent ou non.

Le pouvoir de la parole : forward guidance et gestion du consensus

Le véritable levier présidentiel est discursif. La conférence de presse constitue l'instrument de guidage des anticipations — la forward guidance —, formalisé par Michael Woodford, qui montre qu'en régime de taux contraints par la borne inférieure, l'engagement crédible sur la trajectoire future des taux devient le principal canal de transmission. Un président efficace est celui dont la parole déplace la courbe des taux sans qu'aucun instrument n'ait été activé.

Cette arme est à double tranchant, et deux épisodes symétriques le rappellent. Le 26 juillet 2012, à Londres, Mario Draghi déclare que la BCE fera « tout ce qui sera nécessaire » pour préserver l'euro : la seule annonce fait refluer les primes de risque souveraines avant même la formalisation du programme OMT en septembre. À l'inverse, le 12 mars 2020, Christine Lagarde affirme que la BCE n'est pas là pour réduire les écarts de taux : le spread italien s'écarte violemment, contraignant l'institution à une réunion d'urgence six jours plus tard. Le président doit de même contenir les divergences publiques entre « faucons » et « colombes », sous peine de brouiller le signal.

Quatre présidences, autant de régimes de crise

Duisenberg et Trichet : fonder la crédibilité, puis affronter 2008

La chronologie se lit comme une succession de régimes économiques :

  • Alexandre Lamfalussy (Belgique), président de l'Institut monétaire européen, 1994-1997

  • Wim Duisenberg (Pays-Bas), président de la BCE du 1er juin 1998 au 31 octobre 2003

  • Jean-Claude Trichet (France), du 1er novembre 2003 au 31 octobre 2011

  • Mario Draghi (Italie), du 1er novembre 2011 au 31 octobre 2019

  • Christine Lagarde (France), depuis le 1er novembre 2019, mandat expirant le 31 octobre 2027

La présidence Duisenberg est celle de l'établissement de la crédibilité : convaincre les marchés qu'une monnaie sans État pouvait valoir un mark, dans un contexte d'euro faible face au dollar entre 2000 et 2002, puis réussir le basculement fiduciaire de janvier 2002. La présidence Trichet se scinde en deux. La première moitié prolonge la doctrine de stabilité. La seconde affronte la crise financière de 2007-2008, où la BCE injecte massivement des liquidités dès août 2007, puis la crise des dettes souveraines à partir de 2010 avec le programme SMP. Elle reste marquée par deux relèvements de taux en avril et juillet 2011, en pleine dégradation conjoncturelle, analysés depuis comme une erreur de diagnostic : un cas d'école de mauvaise lecture d'un choc d'offre.

Draghi : l'invention d'un pouvoir de dernier ressort

Mario Draghi prend ses fonctions le 1er novembre 2011 alors que la zone euro se disloque, et redéfinit le périmètre du possible. Après avoir annulé les hausses de 2011 et injecté des liquidités de long terme par les opérations LTRO, il prononce en juillet 2012 la formule qui fait basculer la crise, puis annonce en septembre 2012 le programme OMT : des achats potentiellement illimités de titres souverains, conditionnés à un programme d'assistance européen. Jamais activé, l'OMT a néanmoins produit son effet. Il transforme un équilibre de défiance auto-réalisatrice — tel que l'a modélisé Paul De Grauwe pour une union monétaire dont les États s'endettent dans une monnaie qu'ils ne contrôlent pas — en équilibre de confiance.

La seconde moitié du mandat affronte le problème inverse : une inflation durablement trop basse, proche de la trappe à liquidité keynésienne. La BCE porte son taux de facilité de dépôt en territoire négatif en juin 2014, lance en 2015 le programme d'achats d'actifs APP et déploie des opérations ciblées de refinancement. C'est aussi sous Draghi qu'est instauré, en 2014, le mécanisme de supervision unique, qui fait de la BCE le superviseur direct des principales banques de la zone.

Lagarde : la pandémie, le choc inflationniste, la normalisation

Christine Lagarde hérite d'une politique déjà très accommodante et affronte en quelques mois un choc sans précédent. Face à la pandémie, la BCE crée en mars 2020 le programme d'achats d'urgence PEPP, doté initialement de 750 milliards d'euros puis porté à 1 850 milliards, dont la flexibilité d'allocation entre pays et classes d'actifs constitue une innovation majeure.

Le retournement de 2021-2022 est brutal : reprise post-pandémique, tensions sur les chaînes d'approvisionnement puis choc énergétique consécutif à l'invasion russe de l'Ukraine portent l'inflation de la zone euro au-delà de 10 % en octobre 2022. La BCE, d'abord attachée au caractère « transitoire » de la poussée, engage à partir de juillet 2022 le resserrement le plus rapide de son histoire : le taux de la facilité de dépôt passe de −0,50 % à 4,00 % entre juillet 2022 et septembre 2023. Elle se dote simultanément, le 21 juillet 2022, de l'instrument de protection de la transmission (TPI), jamais activé à ce jour. Le desserrement s'engage en juin 2024 et ramène le taux de dépôt à 2,00 % en juin 2025 ; les réinvestissements du PEPP ont pris fin à la fin de 2024.

Indépendance et responsabilité démocratique : la tension fondatrice

Les fondements théoriques de l'indépendance

L'indépendance de la BCE n'est pas un choix administratif mais l'aboutissement d'une révolution théorique. Finn Kydland et Edward Prescott, en 1977, formalisent l'incohérence temporelle : une autorité discrétionnaire a intérêt, une fois les anticipations d'inflation formées, à créer une inflation surprise pour abaisser le chômage, ce que les agents rationnels anticipent, produisant un biais inflationniste sans gain d'activité. Robert Barro et David Gordon, en 1983, en concluent qu'un engagement institutionnel domine la discrétion. Kenneth Rogoff, en 1985, propose la solution devenue canonique : déléguer la politique monétaire à un banquier central « conservateur », plus averse à l'inflation que la société. Alberto Alesina et Lawrence Summers, en 1993, documentent la corrélation négative entre indépendance statutaire et inflation moyenne.

Ce corpus se combine au triangle d'incompatibilité de Mundell : un pays ne peut simultanément avoir une parité fixe, une mobilité parfaite des capitaux et une politique monétaire autonome. La zone euro résout le triangle en abolissant les monnaies nationales, ce qui transfère l'autonomie au niveau fédéral et prive chaque État de l'instrument de change — d'où la centralité de la question, posée par Mundell dès 1961, de l'optimalité de la zone monétaire.

La contrepartie démocratique et ses limites

Une institution indépendante et non élue doit rendre des comptes. Le président de la BCE se présente quatre fois par an devant la commission des affaires économiques et monétaires du Parlement européen, présente le rapport annuel et répond aux questions écrites des députés ; l'institution publie depuis 2015 des comptes rendus de politique monétaire. La transparence est ici le substitut fonctionnel de la responsabilité électorale.

La critique demeure vive, pour trois raisons. D'abord parce que l'extension des instruments non conventionnels a des effets redistributifs, via les prix d'actifs donc les patrimoines, qui relèvent classiquement du champ politique. Ensuite parce que les achats de titres souverains brouillent la frontière avec la politique budgétaire, ravivant la question de la dominance budgétaire théorisée par Thomas Sargent et Neil Wallace en 1981 : lorsque la dette publique est très élevée, la banque centrale peut être contrainte de subordonner sa politique aux besoins de financement du Trésor. Enfin parce que les pertes comptables, conséquence de la rémunération des réserves excédentaires, ont un coût pour les contribuables : la BCE a enregistré une perte de 7,944 milliards d'euros en 2024, ramenée à 1,254 milliard en 2025.

L'été 2026 et les chantiers du prochain mandat

Une conjoncture qui a de nouveau surpris la BCE

À l'été 2026, la trajectoire monétaire s'est inversée une seconde fois. Après avoir ramené son taux de facilité de dépôt à 2,00 % en juin 2025 et l'y avoir maintenu, le conseil des gouverneurs a relevé ses trois taux directeurs de 25 points de base avec effet au 17 juin 2026, portant la facilité de dépôt à 2,25 %, le taux des opérations principales de refinancement à 2,40 % et la facilité de prêt marginal à 2,65 %. Ces niveaux ont été confirmés sans changement le 23 juillet 2026.

Le motif invoqué est un choc énergétique lié au conflit au Moyen-Orient. Les projections de l'Eurosystème de juin 2026 retiennent une inflation de 3,0 % en 2026, 2,3 % en 2027 et 2,0 % en 2028, pour une croissance du PIB réel limitée à 0,8 % en 2026, 1,2 % en 2027 et 1,5 % en 2028. Selon Eurostat, l'inflation annuelle de la zone euro s'est établie à 2,9 % en juillet 2026 après 2,8 % en juin, les services y contribuant pour 1,55 point et l'énergie pour 0,94 point. La BCE affronte donc la configuration la plus inconfortable qui soit : un choc d'offre qui pousse l'inflation à la hausse et l'activité à la baisse.

Euro numérique, verdissement et fragmentation

Trois chantiers structurent l'horizon. L'euro numérique d'abord : entré en phase de préparation en novembre 2023, le projet est passé à l'étape suivante par décision du conseil des gouverneurs du 30 octobre 2025, avec une phase pilote envisagée à la mi-2027 si la législation européenne est adoptée en 2026, et une capacité d'émission visée pour 2029. Le coût de développement est estimé à environ 1,3 milliard d'euros, pour des charges annuelles d'environ 320 millions à partir de 2029. La décision finale d'émettre appartiendra au conseil des gouverneurs, mais seulement une fois le règlement adopté : le législateur européen détient la clé.

Le verdissement de la politique monétaire ensuite, qui oppose deux lectures du mandat : pour les uns, le changement climatique affecte la stabilité des prix et la stabilité financière, donc relève du mandat primaire ; pour les autres, orienter les achats d'actifs selon des critères climatiques revient à faire de la politique industrielle sans légitimité élective. La fragmentation enfin : le TPI existe depuis 2022 mais n'a jamais été utilisé, et sa conditionnalité — respect du cadre budgétaire, soutenabilité de la dette — reste ambiguë, ce qui nourrit le débat sur son efficacité réelle.

Ce qu'il faut retenir pour une colle

Face à un sujet portant sur la BCE ou sur son président, trois réflexes rapportent des points. Le premier consiste à ne jamais présenter le président comme un décideur solitaire : la formulation attendue est celle d'un pouvoir d'agenda, de représentation et de guidage des anticipations, exercé sous contrainte d'une décision collégiale à vingt-sept membres et vingt et un droits de vote. Le deuxième consiste à articuler le fait et la théorie : les hausses de taux de 2011 illustrent la difficulté du diagnostic face à un choc d'offre ; le « whatever it takes » de 2012 illustre la valeur d'un engagement crédible et la logique des équilibres multiples de De Grauwe ; le mandat de huit ans non renouvelable illustre la solution de Rogoff au problème d'incohérence temporelle de Kydland et Prescott.

Le troisième consiste à problématiser la tension centrale plutôt qu'à la trancher. L'indépendance a été conçue comme la réponse au biais inflationniste ; mais l'extension des instruments non conventionnels depuis 2012 a donné à l'institution des effets redistributifs et quasi budgétaires qui relèvent du politique. Une copie solide montre que la légitimité de la BCE, initialement fondée sur ses résultats en matière d'inflation, devient plus fragile dès lors que son action déborde le seul objectif de stabilité des prix.

FAQ

Christine Lagarde préside la Banque centrale européenne depuis le 1er novembre 2019. Nommée par le Conseil européen le 18 octobre 2019 pour un mandat de huit ans non renouvelable, elle est la quatrième personne et la première femme à occuper cette fonction. Ancienne ministre française de l'Économie et directrice générale du FMI de 2011 à 2019, elle a succédé à Mario Draghi. Son mandat expire le 31 octobre 2027. Un départ anticipé a été évoqué par la presse en février 2026, mais aucune décision officielle n'était intervenue à l'été 2026.

Il est nommé par le Conseil européen statuant à la majorité qualifiée, sur recommandation du Conseil de l'Union européenne, après consultation du Parlement européen et du conseil des gouverneurs, conformément à l'article 283, paragraphe 2, du traité sur le fonctionnement de l'Union européenne. Le mandat est de huit ans et n'est pas renouvelable, ce qui garantit l'indépendance personnelle du titulaire. En pratique, la désignation résulte d'un marchandage politique entre États membres, où le poste s'échange contre d'autres présidences européennes.

À la suite de la décision du 23 juillet 2026, qui a confirmé les niveaux fixés avec effet au 17 juin 2026, le taux de la facilité de dépôt s'établit à 2,25 %, celui des opérations principales de refinancement à 2,40 % et celui de la facilité de prêt marginal à 2,65 %. Le taux de dépôt, principal taux directeur de fait en régime d'abondance de liquidité, avait culminé à 4,00 % en septembre 2023 avant d'être ramené à 2,00 % en juin 2025, puis relevé de 25 points de base en juin 2026.

Selon Eurostat, l'inflation annuelle de la zone euro s'est établie à 2,9 % en juillet 2026, après 2,8 % en juin 2026. Les services y contribuent pour 1,55 point de pourcentage et l'énergie pour 0,94 point, l'inflation hors énergie s'établissant à 2,2 %. Les projections des services de l'Eurosystème de juin 2026 retiennent une inflation moyenne de 3,0 % en 2026, 2,3 % en 2027 et 2,0 % en 2028, profil qui reflète un choc énergétique appelé à se dissiper progressivement.

Non. Les décisions de politique monétaire relèvent du conseil des gouverneurs, qui compte vingt-sept membres depuis l'entrée de la Bulgarie dans la zone euro le 1er janvier 2026 : les six membres du directoire et les vingt et un gouverneurs nationaux. Un système de rotation plafonne le nombre de droits de vote à vingt et un. Le président ne dispose donc que d'une voix. Son influence tient à la maîtrise de l'ordre du jour, à la construction du consensus en amont et à la communication publique de la décision.

Le 26 juillet 2012, à Londres, Mario Draghi déclare que la BCE fera tout ce qui sera nécessaire pour préserver l'euro, ajoutant que ce sera suffisant. Cette phrase enraye la spirale de défiance sur les dettes souveraines italienne et espagnole. Elle est formalisée en septembre 2012 par le programme OMT, qui prévoit des achats potentiellement illimités de titres souverains sous condition d'un programme d'assistance européen. L'OMT n'a jamais été activé, ce qui en fait l'illustration la plus commentée de l'efficacité d'un engagement crédible.

L'instrument de protection de la transmission, adopté le 21 juillet 2022, permet à la BCE d'acheter des titres souverains d'un État membre dont les écarts de taux se creuseraient de manière jugée injustifiée au regard de ses fondamentaux, afin de préserver l'homogénéité de la transmission de la politique monétaire. Il est soumis à des critères portant notamment sur le respect du cadre budgétaire européen et la soutenabilité de la dette. Il n'a jamais été activé, et l'ambiguïté de sa conditionnalité nourrit un débat continu.

Entré en phase de préparation en novembre 2023, le projet est passé à l'étape suivante par décision du conseil des gouverneurs du 30 octobre 2025. Une phase pilote est envisagée à la mi-2027 si le règlement européen est adopté en 2026, pour une capacité d'émission visée en 2029. Le coût de développement est estimé à environ 1,3 milliard d'euros, avec des charges annuelles d'environ 320 millions à partir de 2029. La décision finale d'émettre revient au conseil des gouverneurs, une fois la législation adoptée.

Conclusion

Le président de la Banque centrale européenne occupe une position paradoxale : il incarne publiquement une politique qu'il ne décide pas seul, et il exerce, dans une union monétaire dépourvue d'exécutif économique unifié, un pouvoir de coordination qu'aucun traité ne lui attribue explicitement. Cette fonction s'est transformée à mesure que la BCE elle-même se transformait. En 1998, il s'agissait de garantir la crédibilité d'une monnaie nouvelle. En 2012, il s'est agi d'inventer, sous la contrainte de l'urgence, un pouvoir de dernier ressort que le traité n'avait pas prévu. Depuis 2020, il s'agit de piloter des chocs d'offre successifs dont aucun modèle standard ne donne la réponse évidente.

L'histoire des quatre présidences illustre un élargissement continu du champ d'action, et donc des responsabilités. Le paradoxe qui s'en dégage est celui d'une institution dont l'indépendance a été construite pour la cantonner à un objectif étroit, et dont l'action déborde désormais cet objectif : supervision bancaire, stabilité financière, transition climatique, monnaie numérique de banque centrale. C'est cette extension qui rend la question de la responsabilité démocratique plus pressante qu'en 1998.

Pour la fin du mandat en cours et pour celui qui suivra, trois échéances se dessinent : ramener durablement l'inflation à 2 % sans étouffer une croissance projetée à 0,8 % en 2026, décider ou non de l'émission d'un euro numérique à l'horizon 2029, et clarifier le degré d'implication de la politique monétaire dans la transition écologique. Sur chacune, la marge de manœuvre du président tiendra moins à ses pouvoirs formels qu'à sa capacité à faire tenir ensemble vingt et un pays autour d'un compromis crédible. C'est la définition même du métier.

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