Trotski : révolutionnaire, théoricien et paria du communisme soviétique

Il y a des figures historiques dont la vie ressemble à un roman d'aventure et la pensée à un système philosophique, et dont le destin illustre mieux que tout manuel les contradictions d'une époque

Lila Dumonteil Divies

Il y a des figures historiques dont la vie ressemble à un roman d'aventure et la pensée à un système philosophique, et dont le destin illustre mieux que tout manuel les contradictions d'une époque. Léon Trotski est de celles-là. Né Lev Davidovitch Bronstein en 1879 dans une famille juive d'Ukraine, mort assassiné à Mexico en 1940 d'un coup de piolet planté dans le crâne par un agent de Staline, il aura traversé en soixante ans d'existence à peine toutes les grandes tempêtes de son siècle : la Russie tsariste, les déportations en Sibérie, les révolutions de 1905 et de 1917, la guerre civile, la construction de l'Armée rouge, la lutte pour le pouvoir après la mort de Lénine, l'exil, la traque, et finalement l'assassinat politique commandité par celui qu'il considérait comme le fossoyeur de la révolution.

Pour les élèves de classe préparatoire, Trotski est un sujet d'une richesse exceptionnelle. Il est à la fois un acteur central de la révolution russe, un théoricien politique majeur dont les concepts restent des outils analytiques précieux, un révélateur des contradictions internes du bolchevisme, et un cas exemplaire d'instrumentalisation de l'histoire à des fins politiques. Comprendre Trotski, c'est comprendre la révolution d'Octobre dans sa complexité, les mécanismes de la terreur stalinienne, et les débats sur la nature du régime soviétique qui ont traversé le XXe siècle.

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Des origines modestes à la révolution : une formation intellectuelle et politique fulgurante

L'éveil révolutionnaire d'un jeune Ukrainien

Lev Bronstein naît le 7 novembre 1879 à Ianovka, un village agricole du sud de l'Ukraine alors intégrée à l'Empire russe. Son père est un propriétaire terrien juif assimilé, modestement aisé, éloigné de la tradition religieuse et soucieux de donner à son fils une éducation sérieuse. Envoyé à Odessa pour ses études, le jeune Lev découvre à la fois la littérature russe, les idées politiques subversives qui circulent parmi les étudiants, et la réalité des inégalités sociales dans une ville portuaire cosmopolite. À dix-sept ans, il participe à la fondation d'un syndicat ouvrier clandestin dans le sud de la Russie. En 1898, la police procède à des arrestations en masse : Bronstein est arrêté, emprisonné à Odessa puis à Kherson, avant d'être condamné à quatre ans de déportation en Sibérie.

C'est en Sibérie, dans les conditions difficiles mais studieuses de la déportation, qu'il approfondit sa lecture de Marx, d'Engels et des grands théoriciens socialistes. C'est aussi là qu'il commence à écrire, avec un talent rhétorique qui va rapidement le distinguer. En 1902, il s'évade au nez et à la barbe des autorités tsaristes, s'embarque sur une charrette de foin cachée sous un tas de paille, et gagne la Russie d'Europe muni d'un faux passeport au nom de Trotski, nom qu'il a simplement emprunté à l'un de ses anciens gardiens de prison à Odessa. C'est sous ce pseudonyme qu'il entrera dans l'histoire. À Londres, en mai 1902, il frappe à la porte d'un appartement et rencontre Vladimir Ilitch Oulianov, dit Lénine. Leur relation, faite d'admiration réciproque, de désaccords violents et de collaboration décisive, va durer jusqu'à la mort de Lénine en 1924.

Les premières ruptures avec Lénine : menchevik contre bolchevik

La rencontre de 1902 débouche sur une collaboration au sein de la rédaction de l'Iskra, le journal des sociaux-démocrates russes en exil. Mais dès le congrès de 1903, Trotski se sépare de Lénine sur une question fondamentale : la nature du parti révolutionnaire. Lénine défend l'idée d'un parti de cadres professionnels, étroitement discipliné, organisé selon le principe du centralisme démocratique où la direction décide et les militants obéissent. Trotski s'y oppose, craignant que cette conception ne débouche sur un parti qui substitue sa direction au prolétariat, puis un homme-providentiel à la direction du parti. Cette critique prémonitoire de ce que le bolchevisme pourrait devenir sous la domination d'un seul chef le range du côté des mencheviks, courant social-démocrate plus modéré qui croit à un parti ouvert et à une transformation progressive de la société.

Cette opposition initiale à Lénine ne l'empêche pas de jouer un rôle considérable lors de la révolution de 1905. Les grandes grèves et les soulèvements populaires qui secouent la Russie après la défaite face au Japon conduisent à la création des soviets, ces conseils ouvriers élus qui surgissent spontanément dans les villes industrielles. À Saint-Pétersbourg, Trotski, à vingt-six ans à peine, devient d'abord vice-président puis président du soviet de la capitale. Cette expérience concrète du pouvoir révolutionnaire, dans laquelle un jeune intellectuel exilé se retrouve soudainement à la tête d'une institution qui représente des centaines de milliers d'ouvriers, lui fournit la matière de ses premières grandes réflexions théoriques et lui confère une stature politique qu'aucun autre leader social-démocrate de sa génération ne possède à ce moment. Arrêté à nouveau à la fin de l'année, condamné à la déportation à perpétuité en Sibérie, il s'évade une fois de plus et repart en exil, en Autriche cette fois.

La théorie de la révolution permanente : une pensée originale dans le marxisme

Dépasser l'étapisme : le coeur de la pensée trotskiste

C'est au cours de ces années d'exil, entre 1906 et 1917, que Trotski élabore sa contribution théorique la plus originale et la plus disputée : la théorie de la révolution permanente. Cette théorie se construit en opposition à deux grandes positions dominantes dans le mouvement socialiste de l'époque. D'un côté, les mencheviks et la plupart des marxistes orthodoxes défendent une conception étapiste de la révolution : la Russie, pays arriéré, doit d'abord traverser une révolution bourgeoise qui renversera le tsarisme, établira un régime libéral et développera le capitalisme industriel, avant qu'une seconde révolution, plus tardive, puisse installer le socialisme. De l'autre côté, Lénine, tout en rejetant l'attentisme, reste convaincu que la révolution en Russie ne peut être que bourgeoise dans un premier temps.

Trotski rompt avec ces deux positions. Pour lui, la bourgeoisie russe est trop faible, trop dépendante du pouvoir tsariste et de l'investissement étranger, et trop effrayée par le mouvement ouvrier naissant pour mener à bien une véritable révolution bourgeoise. Seul le prolétariat industriel, s'appuyant sur la paysannerie, peut renverser le tsarisme. Mais une fois au pouvoir, ce prolétariat sera contraint, sous la pression de ses propres alliés et de ses propres besoins, de dépasser le cadre bourgeois et d'entreprendre des transformations socialistes. La révolution ne s'arrêtera pas à mi-chemin : elle sera permanente, c'est-à-dire qu'elle ne connaîtra pas de pause stable entre la phase démocratique et la phase socialiste. Enfin, et c'est la dimension internationale de la théorie, cette révolution dans un pays arriéré comme la Russie ne peut survivre seule : elle doit s'étendre à d'autres pays, notamment aux pays industrialisés d'Europe occidentale dont le prolétariat est plus nombreux et plus organisé, sous peine d'être étouffée par les puissances capitalistes extérieures et par les pressions internes.

Une théorie validée et trahie par l'histoire

La révolution d'Octobre 1917 donna partiellement raison à Trotski. La bourgeoisie russe, à la tête du gouvernement provisoire issu de la révolution de Février, avait effectivement démontré son incapacité à mettre fin à la guerre et à répondre aux aspirations populaires, validant l'analyse selon laquelle elle ne pouvait pas jouer le rôle que lui assignait l'étapisme. La révolution bolchevique qui renversa le gouvernement provisoire en octobre 1917 avait bien, dans un pays arriéré, un caractère simultanément démocratique et socialiste. Mais la dimension internationale de la théorie échoua : les révolutions qui éclatèrent en Allemagne, en Hongrie et en Finlande à la fin de la Première Guerre mondiale furent toutes écrasées. La révolution russe se retrouva isolée dans un pays que la guerre civile et l'intervention étrangère avaient épuisé.

C'est cet isolement qui allait, selon Trotski lui-même, conditionner toute l'évolution ultérieure de l'Union soviétique. Une révolution isolée dans un pays pauvre, entourée d'ennemis, ne pouvait que se bureaucratiser : l'appareil d'État, chargé de compenser par son organisation ce que l'élan populaire ne pouvait plus fournir, allait progressivement se substituer aux masses, concentrer les privilèges et les décisions entre les mains d'une couche de fonctionnaires et de cadres du parti, et finalement trahir les objectifs mêmes de la révolution. C'est cette analyse que Trotski développera dans La Révolution trahie, publiée en 1936, l'un de ses textes les plus importants.

Octobre 1917 et la guerre civile : Trotski au sommet de sa puissance

Le grand organisateur de la révolution d'Octobre

Trotski revient en Russie en mai 1917, quelques semaines après la révolution de Février qui avait renversé le tsar Nicolas II. Il rentre d'un exil américain en plein effervescence révolutionnaire, dans une Russie où les soviets d'ouvriers et de soldats coexistent avec le gouvernement provisoire bourgeois dans une situation de double pouvoir instable. Séduit par les Thèses d'Avril dans lesquelles Lénine appelle à la transformation de la révolution bourgeoise en révolution socialiste, Trotski rallie les bolcheviks en juillet 1917, non sans soulever quelques méfiances dans un parti dont il a été l'ennemi théorique pendant plus de dix ans.

Son intégration dans les rangs bolcheviks est foudroyante. Élu président du soviet de Petrograd en septembre 1917, il organise concrètement l'insurrection d'Octobre en créant et en dirigeant le Comité militaire révolutionnaire, l'organe qui coordonne la prise du pouvoir. C'est lui qui, le 9 octobre 1917 selon l'ancien calendrier julien, initie la création de ce comité et qui envoie les détachements de marins et de soldats armés pour s'emparer des points stratégiques de la capitale : la gare, le télégraphe, les banques, les ponts. Lénine, encore contraint à la clandestinité, est absent de Petrograd dans la nuit décisive. Trotski est le commandant direct des opérations. Si Lénine est le cerveau idéologique de la révolution d'Octobre, Trotski en est le bras militaire et organisationnel.

La fondation et la direction de l'Armée rouge

Nommé commissaire du peuple à la Guerre en mars 1918, Trotski accomplit en deux ans ce qui semble impossible : créer de toutes pièces une armée révolutionnaire capable de vaincre les armées blanches contre-révolutionnaires et les interventions militaires étrangères (britannique, française, américaine, japonaise) qui cherchent à étrangler la jeune République soviétique. La guerre civile qui ravage la Russie de 1918 à 1921 est l'une des plus meurtrières de l'histoire moderne, faisant plusieurs millions de morts, civils compris.

La méthode de Trotski dans cette entreprise militaire révèle à la fois son génie d'organisateur et ses tendances autoritaires. Il intègre dans l'Armée rouge des milliers d'officiers de l'armée impériale tsariste, une décision que beaucoup de bolcheviks considèrent comme une trahison, mais qu'il juge indispensable pour disposer de cadres militaires compétents. Il les encadre par des commissaires politiques chargés de surveiller leur loyauté. Il déploie son légendaire train blindé qui sillonne les fronts pendant des années, lui permettant d'aller personnellement sur les zones de combat les plus critiques pour rétablir le moral des troupes et prendre les décisions tactiques urgentes. Il n'hésite pas à ordonner des exécutions sommaires pour rétablir la discipline dans les unités qui fléchissent, assumant une cruauté qu'il justifie par la nécessité révolutionnaire. C'est sous sa direction que l'Armée rouge remporte finalement ses victoires décisives et que la République soviétique survit à ses ennemis.

La lutte pour le pouvoir après Lénine : la chute du héros

Le duel avec Staline : deux hommes, deux conceptions

Lénine meurt en janvier 1924, laissant un vide à la tête du parti bolchevik que plusieurs dirigeants cherchent à combler. Trotski est, aux yeux de beaucoup, l'héritier naturel : organisateur de la révolution d'Octobre, créateur de l'Armée rouge, orateur exceptionnel, auteur prolixe, il dispose d'un prestige immense dans le mouvement ouvrier international. Mais il cumule aussi des handicaps politiques considérables. Son adhésion tardive aux bolcheviks (juillet 1917 seulement) lui vaut la méfiance d'une partie de l'appareil du parti. Son caractère hautain, son mépris affiché pour les tâches organisationnelles quotidiennes et les hommes de l'appareil, lui ont créé de puissants ennemis. Et surtout, il sous-estime gravement Staline, qu'il considère comme un homme médiocre et sans envergure théorique, incapable d'accéder au sommet du pouvoir.

Staline, lui, ne sous-estime pas Trotski. Depuis son poste de secrétaire général du parti, position que beaucoup jugeaient purement administrative, il a patiemment construit un réseau de fidèles à travers tous les échelons de l'appareil. Le débat théorique entre les deux hommes porte sur une question fondamentale : est-il possible de construire le socialisme dans un seul pays, la Russie, en attendant que la révolution mondiale se produise ? Staline répond oui, justifiant ainsi la concentration de tous les efforts sur la construction intérieure de l'URSS et le maintien de bonnes relations avec les puissances capitalistes. Trotski répond non : l'URSS sans révolution internationale est condamnée à la dégénérescence bureaucratique et à la capitulation devant la pression capitaliste extérieure. Ce débat n'est pas qu'une querelle de théoriciens : il détermine toute la politique étrangère et toute la stratégie du Komintern, l'organisation des partis communistes mondiaux.

L'exclusion, l'exil, la traque

Entre 1923 et 1927, Trotski perd progressivement toutes ses positions institutionnelles. En janvier 1925, il perd le commissariat à la Guerre. En octobre 1926, il est chassé du Politburo. En novembre 1927, il est exclu du Parti communiste lui-même. En janvier 1928, il est déporté à Alma-Ata, au Kazakhstan. En 1929, Staline le fait expulser d'Union soviétique : Trotski entame ce qu'il appelle lui-même son existence sur « la planète sans visa ». La Turquie l'accueille d'abord, puis la France, puis la Norvège, avant que la pression soviétique ne le contraigne à chercher refuge ailleurs. En janvier 1937, il arrive au Mexique grâce à l'intercession du peintre Diego Rivera auprès du président Lazaro Cárdenas.

Durant ces années d'errance, Trotski ne cesse jamais d'écrire et de militer. Il publie une autobiographie, Ma Vie (1930), une Histoire de la révolution russe (1932-1933), et surtout La Révolution trahie (1936), dans laquelle il analyse de façon systématique la dégénérescence bureaucratique de l'URSS stalinienne. Il fonde en 1938 la IVe Internationale, destinée à regrouper les forces révolutionnaires internationales opposées à la fois au capitalisme et à la bureaucratie stalinienne. Mais ses forces s'amenuisent. Ses enfants sont arrêtés, emprisonnés, assassinés par les agents de Staline. Ses partisans dans le monde entier sont persécutés, exclus des partis communistes, liquidés lors des Grandes Purges. En 1936-1939, les procès de Moscou voient des vieux bolcheviks avouer sous la torture des crimes imaginaires, dont des complots avec Trotski qu'ils n'ont jamais commis.

L'assassinat et l'héritage : une figure irréductible du XXe siècle

Mexico, 20 août 1940 : la fin d'un traqué

À Coyoacán, faubourg résidentiel de Mexico où il vit dans une villa transformée en forteresse avec des miradors, des gardes armés et des portes blindées, Trotski sait que sa mort est programmée. Le 24 mai 1940, un commando d'une vingtaine d'hommes déguisés en policiers, dirigé par le peintre stalinien David Alfaro Siqueiros, mitraille sa chambre. Par miracle, il survit en se couchant au sol avec sa femme Natalia. Trois mois plus tard, le 20 août, un jeune homme se présentant comme un journaliste belge du nom de Jacques Mornard et véritable agent des services soviétiques, Ramon Mercader, pénètre dans la villa sous prétexte de faire corriger un article. Dans le bureau de Trotski, il lui plante dans le crâne un piolet d'alpiniste qu'il dissimulait sous son imperméable. Trotski crie, résiste, mord la main de son agresseur, mais la blessure est mortelle. Il meurt le lendemain, 21 août 1940.

Mercader est arrêté sur place, condamné à vingt ans de prison par la justice mexicaine. Il ne révèle jamais son identité réelle ni ses commanditaires, sort de prison en 1960 et reçoit l'étoile de Héros de l'Union soviétique. L'assassinat de Trotski est l'acte le plus spectaculaire d'une campagne d'élimination systématique de tous les témoins et acteurs de la révolution d'Octobre qui n'étaient pas sous l'emprise totale de Staline. Il clôt une décennie d'épuration au cours de laquelle plus de 800 000 personnes furent assassinées dans la Grande Terreur de 1936 à 1939, dont presque tous les grands dirigeants bolcheviks de la première heure.

L'héritage intellectuel et politique du trotskisme

La mort de Trotski n'a pas mis fin au trotskisme comme courant politique et intellectuel. Ses idées ont continué de circuler, de se ramifier, de s'adapter à des contextes nouveaux, parfois jusqu'à la caricature ou jusqu'à la trahison de l'original. La IVe Internationale qu'il avait fondée s'est fragmentée en dizaines de courants et de tendances après sa mort, chacun revendiquant l'héritage authentique de la doctrine tout en divergeant sur des questions essentielles. En France, le trotskisme a longtemps constitué une famille politique distincte, présente dans les syndicats, dans les universités et dans la vie politique, portée par des organisations comme la Ligue communiste révolutionnaire ou Lutte ouvrière.

Sur le plan intellectuel, l'oeuvre de Trotski reste une référence pour quiconque veut comprendre la révolution russe de l'intérieur, analyser les mécanismes de la bureaucratisation des régimes révolutionnaires, ou réfléchir aux tensions entre internationalisme et construction nationale. La notion de révolution permanente, la critique de la dégénérescence bureaucratique de l'URSS, l'analyse du fascisme comme forme extrême de la contre-révolution capitaliste : ces contributions théoriques ont irrigué des pans entiers de la pensée politique du XXe siècle, bien au-delà des cercles strictement trotskistes. Des historiens, des philosophes et des sociologues qui ne se réclament pas du trotskisme ont trouvé dans son oeuvre des outils analytiques précieux.

Trotski comme sujet de concours : les angles d'attaque

Un révélateur des contradictions du bolchevisme

Pour le candidat aux grandes écoles, Trotski est avant tout un révélateur. Sa trajectoire illumine d'une lumière crue les contradictions fondamentales du régime bolchevik : la tension entre la rhétorique de la démocratie soviétique et la pratique de la dictature du parti unique, entre l'internationalisme proclamé et le repli sur le socialisme dans un seul pays, entre la violence révolutionnaire que Trotski lui-même avait exercée et la violence contre-révolutionnaire dont il fut finalement victime. Le fait que l'homme qui avait ordonné des exécutions sommaires pendant la guerre civile et réprimé la révolte des marins de Cronstadt en 1921 soit lui-même assassiné par les héritiers du système qu'il avait contribué à construire illustre avec une force particulière la logique dévorante des révolutions totalitaires.

Sa critique de l'URSS stalinienne, formulée de l'extérieur par un homme qui avait été au coeur du système, est également précieuse pour comprendre les débats des années 1930 sur la nature du régime soviétique. Trotski refuse à la fois l'apologie enthousiaste que font de l'URSS les partis communistes occidentaux et la condamnation globale qui assimile bolchevisme et fascisme. Sa position est plus nuancée et plus inconfortable : l'URSS est un État ouvrier dégénéré, qui a trahi les objectifs de la révolution sans pour autant restaurer le capitalisme. Cette analyse, contestée de toutes parts, anticipe les débats qui s'ouvriront après 1956, quand les révélations de Khrouchtchev sur les crimes de Staline contraindront les partis communistes occidentaux à réévaluer leur soutien inconditionnel à Moscou.

Un cas d'école sur la mémoire et la réécriture de l'histoire

Trotski est aussi un exemple saisissant de la façon dont les régimes totalitaires réécrivent l'histoire pour servir leurs intérêts politiques. Après son exclusion du parti et son exil, Staline entreprend de l'effacer littéralement de la mémoire collective soviétique. Les photographs sur lesquelles il apparaît aux côtés de Lénine sont retouchées pour le faire disparaître. Les manuels scolaires le présentent comme un traître et un espion au service des puissances impérialistes. Le terme trotskiste devient une insulte grave, potentiellement mortelle, dans l'URSS des années 1930. Des milliers de personnes sont arrêtées et exécutées simplement parce qu'elles avaient eu des contacts avec des sympathisants trotskistes.

Cette entreprise de falsification historique n'est pas propre à l'URSS : elle illustre un mécanisme que l'on retrouve dans tous les régimes autoritaires qui ont besoin de contrôler le récit du passé pour légitimer le présent. Pour le candidat en prépa, la figure de Trotski permet d'aborder concrètement les questions de mémoire collective, de manipulation de l'histoire et de construction des récits nationaux, thèmes qui traversent de nombreux programmes de sciences humaines et sociales. 

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