Phèdre de Racine : juger la passion, être jugée par sa conscience

Il existe des pièces de théâtre qui ne racontent pas seulement une histoire : elles construisent un dispositif philosophique.

Lila Dumonteil Divies

Il existe des pièces de théâtre qui ne racontent pas seulement une histoire : elles construisent un dispositif philosophique. Phèdre, représentée pour la première fois en janvier 1677 et considérée par Racine lui-même comme son chef-d'œuvre, est de celles-là. En cinq actes et 1 654 alexandrins, Racine met en scène la destruction d'une femme par une passion qu'elle ne peut ni éteindre ni assumer, et dont elle se juge coupable au point d'en mourir. Ce que la pièce interroge n'est pas seulement la fatalité grecque ni le moralisme janséniste qui baignait la formation de son auteur à Port-Royal : c'est la question fondamentale de l'acte de juger. Qui est coupable dans Phèdre ? Les dieux qui ont allumé cette flamme funeste dans le cœur d'une femme sans défense ? Phèdre elle-même, qui a laissé parler sa passion jusqu'à mentir par omission et laisser mourir un innocent ? Thésée, qui prononce une sentence de mort sur son fils sans chercher à entendre sa parole ? Œnone, qui a menti pour protéger sa maîtresse ? Ou Hippolyte, dont le silence impavide devant son père a scellé son destin ? Rarement une pièce de théâtre a posé avec autant de force la question de la distribution du jugement et de ses limites.

Pour les candidats en prépa ECG travaillant le thème Juger, Phèdre est une référence d'une richesse analytique exceptionnelle. Elle permet d'articuler le jugement des dieux et la fatalité, le jugement social fondé sur les apparences et le mensonge, le jugement de soi comme tribunal intérieur impitoyable, et le jugement judiciaire précipité et irréversible de Thésée. Elle dialogue avec les grands textes philosophiques du thème comme avec les autres œuvres du programme, de Dostoïevski à Shakespeare. C'est cette densité qui en fait, avec Le Portrait de Dorian Gray et Crime et Châtiment, l'une des références les plus polyvalentes pour construire une dissertation nuancée et rigoureuse sur le thème Juger.

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Racine et Phèdre : le contexte d'une œuvre au carrefour du classicisme et du jansénisme

Une pièce héritière de deux traditions

Phèdre s'inscrit dans une double filiation qui est aussi une double tension. D'un côté, elle hérite de la tradition grecque et latine : Racine s'appuie explicitement sur Hippolyte d'Euripide (428 av. J.-C.) et sur la Phèdre de Sénèque (vers 50 apr. J.-C.). Dans les deux modèles antiques, la passion incestueuse de Phèdre pour son beau-fils Hippolyte est le moteur de la tragédie, et les dieux en sont les instigateurs : Vénus, déesse de l'amour, poursuit la race de Phèdre d'une malédiction depuis que le Soleil, son ancêtre, a révélé ses amours illicites avec Mars. La faute n'est donc pas entièrement celle de Phèdre : elle est victime d'une fatalité divine qui la dépasse. De l'autre côté, Racine est un homme formé au jansénisme, doctrine chrétienne rigoriste qui voit l'être humain comme fondamentalement corrompu par le péché originel, incapable par lui-même de résister au mal, et condamné à errer dans la faute sans que la grâce divine lui soit assurée. Cette double hérédité produit une œuvre dans laquelle Phèdre est à la fois victime et coupable, innocente et condamnée, et dont cette ambiguïté fondamentale est précisément ce qui la rend si riche pour penser le jugement.

Racine lui-même, dans la Préface de la pièce, revendique cette ambiguïté comme une vertu morale : il dit avoir voulu faire de Phèdre une héroïne qui n'est pas entièrement coupable ni entièrement innocente, afin que la terreur et la pitié du spectateur soient également mobilisées. Cette intention auctoriale est un programme philosophique : Racine refuse le jugement simple. Il refuse la Phèdre purement coupable de Sénèque et la Phèdre entièrement innocente d'Euripide pour construire une figure qui force le spectateur, et le lecteur, à interroger les conditions mêmes du jugement moral.

Phèdre fille de Minos et de Pasiphaé : le poids de la lignée sur le jugement

La généalogie de Phèdre n'est pas un détail mythologique : elle est l'un des éléments fondateurs de la question du jugement dans la pièce. Phèdre est fille de Minos, roi de Crète et juge des Enfers après sa mort, et de Pasiphaé, dont la passion monstrueuse pour un taureau divin a engendré le Minotaure. Son père est l'incarnation du jugement post-mortem, celui qui pèse les âmes aux Enfers et prononce leurs sentences éternelles. Sa mère est l'emblème de la passion incontrôlable, de la bestialité du désir qui s'empare d'un être humain contre sa volonté et contre sa raison. Phèdre hérite donc de ces deux pôles contradictoires : d'un côté la lucidité du juge, la conscience aiguë de la faute, la capacité à se voir telle qu'elle est ; de l'autre la passion dévastatrice, la flamme qui brûle en elle sans qu'elle puisse l'éteindre.

Cette double hérédité explique ce qui est le trait le plus saisissant du personnage de Phèdre : elle est son propre juge le plus sévère. Dès l'acte I, avant même que sa passion soit nommée, elle se condamne elle-même. Elle sait ce qu'elle ressent, elle sait que c'est une faute, et cette lucidité ne l'allège pas : elle l'accable. Elle porte en elle le juge de son père et la passion de sa mère, et ce dédoublement intérieur entre la conscience qui condamne et le désir qui s'obstine est le moteur psychologique de toute la pièce. Racine anticipe ainsi, avec les moyens de la tragédie classique en vers, ce que Freud théorisera deux siècles plus tard comme le conflit entre le surmoi et le ça : l'instance psychique qui juge et celle qui désire, et dont le conflit constitue la vie intérieure de tout être humain.

L'aveu, le silence et le mensonge : trois rapports au jugement

L'aveu de Phèdre : la parole qui libère et qui détruit

Le cœur dramatique de Phèdre est une série d'aveux qui structurent la pièce de bout en bout. Le premier aveu est celui que Phèdre fait à Œnone à l'acte I, scène 3 : après avoir résisté longtemps à nommer ce qu'elle ressent, elle finit par dire à sa nourrice son amour pour Hippolyte. Cet aveu à la confidente est déjà un aveu au miroir de soi-même : Phèdre ne cache pas sa honte, elle la met en mots, elle se juge en la nommant. Le deuxième aveu, beaucoup plus violent, est celui qu'elle fait directement à Hippolyte à l'acte II, scène 5 : croyant Thésée mort et se retrouvant seule avec son beau-fils, elle laisse éclater sa passion dans une tirade de quarante vers dont la puissance poétique et dramatique est incomparable dans tout le théâtre classique français. Sa honte est telle qu'après avoir déclaré son amour elle tend à Hippolyte son épée pour qu'il la tue.

Ce deuxième aveu est particulièrement riche pour penser le jugement. Phèdre ne cherche pas à se justifier ni à obtenir la pitié d'Hippolyte : elle cherche un juge qui la condamne. Elle dit à Hippolyte : « Voilà mon cœur : c'est là que ta main doit frapper. Frappe. » Cette formule n'est pas seulement une supplique amoureuse : c'est une demande de sentence. Phèdre ne supporte pas de ne pas être jugée. Elle ne peut pas vivre dans l'impunité de sa passion cachée. Elle veut que quelqu'un prononce un verdict sur ce qu'elle est, et comme ce verdict ne vient pas, elle finira par le prononcer elle-même, jusqu'à la mort. C'est le troisième aveu, à l'acte V, qui est l'aveu final fait à Thésée au bord de la mort, après avoir absorbé un poison : elle rend à Hippolyte son innocence, confesse sa propre faute, et désigne Œnone comme l'instigatrice du mensonge. Cet aveu ultime est à la fois une confession et une sentence : Phèdre est son propre accusateur, son propre juge et son propre bourreau.

Le silence d'Hippolyte : un jugement par défaut qui tue

Face aux aveux de Phèdre, le silence d'Hippolyte est l'un des éléments les plus philosophiquement chargés de la pièce. Quand Thésée revient et que Œnone l'accuse d'avoir tenté de séduire Phèdre, Hippolyte choisit de se taire. Il ne révèle pas la vérité de l'aveu de Phèdre pour protéger l'honneur de son père, et peut-être aussi parce qu'il sait que sa parole ne sera pas crue. Son seul aveu est celui de son amour pour Aricie, qu'il juge aussi coupable que l'amour de Phèdre serait honteux, mais que son père interprète comme une fuite du sujet. Hippolyte garde le silence et ce silence le condamne à mort.

Ce silence dit quelque chose d'essentiel sur le jugement : celui qui refuse de parler pour se défendre abandonne aux autres le pouvoir de le juger. Hippolyte n'est pas naïf : il sait que Thésée est dans une colère qui n'entend pas. Mais son choix de ne pas exposer Phèdre, de préserver coûte que coûte une forme de dignité aristocratique qui le met au-dessus de la délation, est aussi un refus de participer au jeu du jugement social. Il ne veut pas que la vérité éclate au prix de l'humiliation de Phèdre. Ce code d'honneur, admirable en soi, l'exclut du seul tribunal qui pourrait le sauver : la parole publique devant son père. Le jugement de Thésée s'abat sur un innocent précisément parce que cet innocent refuse de se défendre comme les coupables savent le faire.

Le mensonge d'Œnone : juger par procuration

Œnone est le personnage par lequel le mensonge entre dans la pièce et le jugement se pervertit. La nourrice de Phèdre ment à Thésée par amour pour sa maîtresse : elle accuse Hippolyte d'avoir tenté de séduire Phèdre pour protéger l'honneur de celle qu'elle a élevée. Ce mensonge est un jugement par procuration : Œnone prend sur elle de décider que la mort d'Hippolyte vaut moins que la survie de Phèdre, qu'un innocent peut être sacrifié pour protéger une coupable. Elle prétend exercer un jugement mais elle ne fait que servir sa passion pour Phèdre, substituant sa dévotion aveugle à l'évaluation honnête des faits.

La pièce juge Œnone durement : Phèdre la renie, elle se noie peu après. Mais ce que Racine montre n'est pas seulement que le mensonge est puni. Il montre que le jugement fondé sur la partialité, sur l'attachement affectif, sur la volonté de protéger ceux qu'on aime au mépris de la vérité, n'est pas un jugement : c'est une trahison du jugement. Œnone fait exactement ce que les jurés sont sommés de ne pas faire dans tout système judiciaire : elle juge non pas selon les faits mais selon ses intérêts affectifs. Son mensonge produit la plus grande injustice de la pièce, la mort d'un innocent, et c'est ce qu'elle ne peut pas supporter.

Thésée ou le jugement précipité : la colère aveugle le juge

La malédiction de Neptune : quand le jugement devient irréversible

Le personnage de Thésée concentre l'une des interrogations les plus profondes de la pièce sur les conditions du jugement juste. Thésée est un héros, le roi d'Athènes, un homme qui a accompli des exploits légendaires. Mais quand il revient de son absence et qu'Œnone lui présente une accusation mensongère contre son fils, il prononce une sentence de mort sans entendre Hippolyte, sans enquêter, sans chercher à confronter les témoignages. Il invoque Neptune, le dieu dont il a reçu la promesse d'exaucer trois vœux, et lui demande de tuer Hippolyte. La sentence est prononcée dans un élan de colère et de blessure narcissique : Thésée se sent trahi par son propre fils, et c'est cette blessure qui juge, non sa raison.

Ce qui rend la situation particulièrement tragique, c'est l'irréversibilité. Thésée commence rapidement à douter : il ne retrouve pas dans les yeux d'Hippolyte la honte du coupable, il perçoit une sincérité dans son aveu de l'amour pour Aricie, et tente de rappeler sa prière à Neptune. Mais le destin est déjà lancé. Le monstre marin envoyé par Neptune surgit de la mer et dévaste le cortège d'Hippolyte. La mort du fils innocent suit de quelques instants seulement la prise de conscience par le père de sa possible erreur. Racine montre ainsi que le jugement précipité, prononcé dans la colère et sans instruction, peut être irréversible : quand le juge comprend son erreur, la sentence est déjà exécutée. Il ne reste plus qu'à en mesurer les conséquences.

Le juge coupable : Thésée face à sa propre responsabilité

La pièce se termine sur Thésée accablé par une culpabilité qu'aucune absolution ne peut effacer. Son fils est mort pour une faute qu'il n'a pas commise. Son jugement a tué un innocent. Et le fait que ce jugement ait été fondé sur un mensonge et prononcé dans la colère ne diminue pas sa responsabilité : c'est lui qui a choisi d'appeler Neptune, c'est lui qui a refusé d'entendre son fils. La pièce pose ainsi une question philosophique fondamentale sur la responsabilité du juge : peut-on être coupable d'un jugement injuste si l'on a été trompé ? Thésée a été victime du mensonge d'Œnone, mais il aurait pu chercher la vérité avant de prononcer une sentence de mort. Il a choisi la colère plutôt que l'enquête. Et cette erreur de méthode suffit à le condamner, même si l'erreur de fond était celle d'Œnone.

Cette question résonne avec les débats contemporains sur la responsabilité des juges et des institutions judiciaires : être trompé est-il une excuse suffisante pour s'être trompé ? Le juge qui condamne un innocent sur la base de faux témoignages est-il lui-même coupable ? Racine ne répond pas directement, mais la pièce suggère que la précipitation du jugement, la colère qui obscurcit la raison, et le refus d'entendre l'accusé constituent des fautes propres au juge, indépendamment de la malveillance de ceux qui l'ont manipulé.

Phèdre et Crime et Châtiment : deux formes de tribunal intérieur

Le rapprochement entre Phèdre de Racine et Crime et Châtiment de Dostoïevski est l'un des plus fertiles que l'on puisse construire pour le thème Juger. Les deux œuvres partagent une même conviction fondamentale : la conscience morale fonctionne comme un tribunal intérieur dont les sentences sont plus sévères et plus inébranlables que celles de n'importe quelle justice humaine, et dont on ne peut s'acquitter que par l'aveu et la reconnaissance publique de la faute. Raskolnikov, comme Phèdre, connaît la nature de sa faute dès qu'elle est commise. Sa théorie des hommes extraordinaires lui avait fait croire qu'il pourrait transgresser la loi morale sans en subir les conséquences intérieures. Il découvre le contraire immédiatement après le meurtre : la culpabilité surgit comme une fièvre, une angoisse physique qui ne le quitte plus. Sa raison a justifié le crime ; sa conscience ne le justifie pas.

Mais Dostoïevski et Racine divergent sur un point décisif : la possibilité de la rédemption. Chez Dostoïevski, le tribunal intérieur peut être apaisé. Sonia ouvre à Raskolnikov la voie de l'aveu, de la reconnaissance publique de la faute, et d'une reconstruction possible. La culpabilité n'est pas une condamnation définitive : c'est une douleur qui peut mener à la vérité, puis à la paix intérieure. Chez Racine, aucune Sonia n'existe pour Phèdre. Elle n'a autour d'elle ni interlocuteur capable d'un jugement compassionnel, ni figure qui puisse reconnaître sa faute sans l'écraser. Hippolyte est horrifié par son aveu, Thésée l'a condamnée par sa réaction à l'accusation d'Œnone, et Œnone elle-même ne peut que renforcer sa honte en cherchant à la protéger par le mensonge. Phèdre ne trouve d'issue que dans la mort. Le tribunal intérieur racinien est sans appel, là où le tribunal intérieur dostoïevskien ouvre, douloureusement, vers la vie. Retrouvez notre article sur Crime et Châtimentpour approfondir cette lecture du jugement intérieur et de la rédemption par l'aveu.

Phèdre et Hamlet : l'hésitation du juge face à la certitude de la faute

Le rapprochement entre Phèdre et Hamlet de Shakespeare ouvre une perspective différente et complémentaire sur le thème du jugement. Hamlet est, comme Phèdre, une pièce hantée par la question du jugement juste : qui est coupable de la mort du roi ? Comment en être certain ? Quel droit a-t-on de punir ? Hamlet hésite, diffère, philosophe, joue la comédie de la folie, organise une représentation théâtrale pour éprouver la culpabilité de son oncle, et finit par agir trop tard, dans un chaos qui entraîne la mort de presque tous les personnages. Sa paralysie n'est pas lâcheté : c'est le vertige de qui comprend que prononcer un jugement définitif sur autrui suppose une certitude que l'on n'a peut-être jamais le droit de prétendre posséder.

Phèdre est le contre-modèle exact d'Hamlet sur ce point précis. Là où Hamlet souffre de ne pas pouvoir juger faute de certitude, Phèdre souffre de juger avec une certitude absolue et de ne pas pouvoir échapper au verdict qu'elle prononce sur elle-même. Elle n'hésite pas sur sa culpabilité : elle la sait, elle la vit, elle en meurt. Son problème n'est pas le doute mais la clarté intolérable du tribunal intérieur. Hamlet est paralysé par l'excès de questionnement ; Phèdre est détruite par l'excès de lucidité. Ces deux excès symétriques disent quelque chose d'essentiel sur les conditions d'un jugement habitable : ni le doute absolu qui paralyse l'action, ni la certitude absolue qui rend la vie impossible. Le jugement juste est peut-être celui qui accepte une part d'incertitude tout en maintenant une exigence de vérité, ce que ni Hamlet ni Phèdre ne parviennent à trouver, et que Dostoïevski essaie d'approcher à travers la figure de Sonia. Retrouvez notre article sur Hamlet pour approfondir cette lecture du jugement hésitant et de la paralysie morale face à la faute d'autrui.

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