Phèdre de Racine : l'humanité dans la faute, la souffrance et l'impossible rédemption
Qu'est-ce qu'être humain ? La question, posée dans toute sa brutalité, pourrait sembler abstraite, froide, philosophique au sens scolaire du terme.
Lila Dumonteil Divies

Qu'est-ce qu'être humain ? La question, posée dans toute sa brutalité, pourrait sembler abstraite, froide, philosophique au sens scolaire du terme. Phèdre de Racine, représentée pour la première fois à Paris en janvier 1677, y répond autrement : non par une définition, mais par un portrait. Celui d'une femme qui désire ce qu'elle ne devrait pas désirer, qui le sait, qui en souffre, qui tente de résister, qui échoue, qui ment par omission, qui laisse mourir un innocent, et qui finit par avaler du poison pour se condamner elle-même avant que quiconque ait le temps de la juger. Phèdre n'est pas un monstre. C'est une humaine. Et c'est précisément cela qui est insupportable.
Racine lui-même, dans la Préface de la pièce, prend soin de le dire : il a voulu faire de Phèdre un personnage dont les faiblesses sont des faiblesses humaines, pas des vices monstrueux. Elle n'est pas entièrement coupable, n'étant pas tout à fait criminelle, ni entièrement innocente. Cette formulation, qui résiste à la simplification morale, est un programme pour penser l'humanité : l'être humain n'est ni ange ni bête, selon la formule célèbre de Pascal, et c'est dans cet entre-deux inconfortable que Racine installe Phèdre. Pour les candidats en prépa ECG préparant le thème de culture générale L'humanité pour les concours 2027, Phèdre est une référence d'une densité exceptionnelle. Elle permet d'articuler ce que l'humanité a de plus fragile, de plus contradictoire et de plus irréductible : la conscience de sa propre faiblesse, la capacité de souffrir de ses propres actes, et la dignité que l'on peut préserver dans la chute la plus complète.
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Phèdre et la condition humaine : entre les dieux et les bêtes
Une généalogie qui dit tout sur l'humanité
La généalogie de Phèdre n'est pas un ornement mythologique : elle est la formulation la plus condensée de ce que Racine entend par condition humaine. Phèdre est fille de Minos, roi de Crète devenu juge des Enfers après sa mort, et de Pasiphaé, dont la passion contre-nature pour un taureau divin a engendré le Minotaure. Elle est petite-fille du Soleil par sa mère. Elle est épouse de Thésée, héros fondateur d'Athènes, symbole de l'ordre et de la civilisation. Et elle est habitée par une passion pour son beau-fils Hippolyte que les dieux ont allumée en elle pour se venger de sa race.
Cette généalogie place Phèdre exactement à la frontière que la tradition philosophique a toujours assignée à l'être humain : entre le divin et l'animal, entre la raison et l'instinct, entre la loi et le désir. Son père représente la justice absolue, la capacité à distinguer le bien du mal avec une clarté post-mortem que les vivants n'atteignent jamais. Sa mère représente la passion bestiale, le désir qui franchit toutes les limites de l'espèce et de la raison. Et Phèdre hérite des deux : elle a la lucidité du juge qui se condamne et la passion de la femme qui ne peut pas s'arrêter. Elle est, en ce sens, la figure la plus complète de l'humanité telle que Racine la conçoit, ni pure raison ni pur instinct, mais le point de rencontre douloureux entre les deux.
Pascal et la misère de l'homme : l'humanité comme grandeur dans la chute
Cette vision de la condition humaine comme tension irrésoluble entre la grandeur et la misère est précisément celle que Blaise Pascal développe dans les Pensées, rédigées dans les années 1650-1660 et publiées posthumément en 1670, sept ans avant la première représentation de Phèdre. La formule pascalienne la plus connue dit : « L'homme n'est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l'ange fait la bête. » Cette formule éclaire Phèdre d'une façon saisissante. Hippolyte, qui refuse toute passion et toute faiblesses humaine dans sa pureté de chasseur voué à la chasteté, ressemble à celui qui veut faire l'ange : et c'est précisément sa rigidité, son incapacité à s'expliquer avec son père et à descendre dans la mêlée humaine du jugement, qui fait sa perte. Phèdre, elle, sait qu'elle est une bête au sens pascalien, habitée par un désir qu'elle ne maîtrise pas. Mais elle est aussi capable d'une lucidité sur elle-même, d'une honte, d'une souffrance morale qui est la marque de sa grandeur humaine. Sa misère n'annule pas sa dignité : elle la révèle.
Pascal écrit aussi que « la grandeur de l'homme est grande en ce qu'il se connaît misérable ». C'est peut-être la formule qui décrit le mieux Phèdre : elle se connaît misérable, elle l'assume jusqu'à la mort, et cette connaissance d'elle-même est sa seule grandeur dans une vie qui finit en décomposition. L'humanité de Phèdre ne réside pas dans ses vertus, qui sont défaillantes, mais dans sa capacité à souffrir de ses propres défaillances. C'est ce que Pascal appelle la misère d'un grand seigneur, et c'est ce qui distingue l'être humain de l'animal : non pas l'absence de faute, mais la conscience douloureuse de la faute.
La passion comme définition de l'humain : ce que Phèdre ne peut pas ne pas ressentir
Le désir, cette part de l'humain que la raison ne gouverne pas
L'une des grandes questions que pose Phèdre pour le thème L'humanité est celle de la passion comme dimension irréductible de la condition humaine. Les philosophes de la tradition rationaliste, de Platon à Descartes, ont défini l'humain par sa raison : c'est la faculté rationnelle qui distingue l'homme de l'animal, et c'est elle qu'il doit cultiver pour atteindre la sagesse et la vertu. Mais Phèdre démontre par l'absurde les limites de cette définition. Elle est parfaitement rationnelle : elle sait que sa passion pour Hippolyte est une faute, une transgression de la loi morale, une source de honte et de destruction. Sa lucidité est totale. Et cette lucidité ne lui est d'aucun secours. La raison voit la faute sans pouvoir éteindre le désir qui la produit.
C'est ici que Racine se révèle profondément janséniste dans sa vision de l'humanité. Pour les jansénistes, l'être humain est fondamentalement corrompu par le péché originel : sa volonté est faible, ses passions sont fortes, et sans la grâce divine il ne peut pas résister au mal. Phèdre est une figure de l'humanité sans grâce : elle n'a pas été choisie par Dieu, elle ne reçoit aucun secours divin, et elle est laissée seule face à une passion qui la détruit. Cette lecture janséniste de la condition humaine est sombre, mais elle dit quelque chose que la vision rationaliste a du mal à formuler : il y a dans l'être humain une part qui n'obéit pas à la raison, une dimension passionnelle qui est aussi constitutive de son humanité que la raison elle-même, et qui peut le porter vers le bien comme vers le mal selon que la grâce lui est accordée ou non.
Hippolyte et la tentation de la déshumanisation par la pureté
Le personnage d'Hippolyte est, dans la pièce, la figure symétrique de Phèdre : là où elle est tout passion et conscience, lui est tout pureté et maîtrise. Fils d'une Amazone, élevé dans les bois, voué à la chasse et à la virginité, Hippolyte a choisi de se couper de tout ce qui est proprement humain dans sa dimension passionnelle et sociale. Il n'aime pas, il ne désire pas, il ne se mêle pas aux intrigues de la cour. Il est, en quelque sorte, une figure de l'humain qui a voulu se rapprocher du divin en éliminant de lui-même les faiblesses de sa nature.
Mais la pièce montre que cette pureté est fragile et qu'elle a un prix. D'abord, parce qu'Hippolyte lui-même va tomber amoureux d'Aricie, découvrant que la passion est une dimension de l'humanité qu'on ne peut pas supprimer par la seule volonté, mais seulement refouler jusqu'à ce qu'elle resurgisse sous une autre forme. Ensuite, parce que sa rigidité de principe, son refus de descendre dans la mêlée des explications et des justifications pour se défendre devant son père, est ce qui le condamne. L'être trop pur pour les intrigues humaines est aussi l'être trop pur pour survivre dans un monde humain. L'humanité, semble dire Racine, ne peut pas se réduire ni à la passion de Phèdre ni à la pureté d'Hippolyte : elle est entre les deux, dans la tension inconfortable que personne dans la pièce ne parvient à habiter de façon juste.
La honte comme expérience fondatrice de l'humanité morale
La honte de Phèdre : une souffrance qui dit la conscience morale
Il y a dans Phèdre une émotion qui traverse toute la pièce et qui mérite d'être analysée en profondeur pour penser le thème L'humanité : la honte. Phèdre n'est pas seulement coupable ; elle a honte d'être coupable, et cette honte est souvent plus douloureuse à porter que la faute elle-même. Dès l'acte I, avant même d'avoir commis aucun acte répréhensible, elle souffre de ce qu'elle ressent. Elle dit à Œnone : « J'ai langui, j'ai séché dans les feux, dans les larmes. Il suffit de te dire que les dieux m'ont fait ce que je suis. » Cette formule dit tout : la honte est là avant l'acte, dans le sentiment seul, dans le désir qu'elle n'a pas choisi.
La honte est une émotion philosophiquement complexe et anthropologiquement fondamentale. Elle suppose la conscience d'un regard : on a honte devant quelqu'un, réel ou imaginaire. Elle suppose également une norme intériorisée : on a honte parce qu'on sait ce que l'on devrait être et que l'on perçoit la distance entre cet idéal et ce que l'on est. La honte de Phèdre est particulièrement intense parce qu'elle n'a pas d'interlocuteur qui puisse la recevoir sans la condamner. Elle ne peut pas parler de sa passion sans que celle-ci devienne publique et la détruise. Elle est condamnée à une honte silencieuse, intérieure, sans possibilité de catharsis ni de pardon. Cette solitude dans la honte est peut-être la dimension la plus tragiquement humaine de son personnage : elle souffre seule de quelque chose qu'aucun autre être dans la pièce ne peut vraiment comprendre.
La honte, l'honneur et la dignité : ce qui reste quand tout est perdu
La pièce de Racine met en scène plusieurs codes de l'honneur qui coexistent sans jamais se réconcilier. L'honneur héroïque de Thésée et d'Hippolyte, fondé sur les exploits guerriers et la réputation publique. L'honneur féminin de Phèdre, fondé sur la chasteté et la réputation de vertu. Et une forme d'honneur intérieur, plus difficile à nommer, qui est la capacité à rester honnête avec soi-même sur ce que l'on est et ce que l'on a fait. C'est ce dernier honneur que Phèdre préserve jusqu'à la fin, au prix de sa vie. Son aveu final à Thésée, où elle rend à Hippolyte son innocence et reconnaît sa propre faute, est un acte de dignité : elle choisit la vérité sur la survie, le jugement lucide de soi sur la protection de sa réputation.
Jean-Paul Sartre, dans L'Être et le Néant (1943), définit la honte comme la découverte de soi-même sous le regard d'autrui : la honte me révèle que je suis un objet pour l'autre, que l'autre me voit tel que je suis sans les défenses de ma subjectivité. Phèdre vit cette expérience sartrienne de façon radicale : elle est constamment sous le regard imaginaire des dieux, sous le regard de sa conscience qui est celui de son père Minos juge des Enfers, et sous le regard qu'elle anticipe de Thésée. C'est ce regard multiple et inévitable qui la détruit. Mais il y a dans sa destruction une dignité qui est proprement humaine : elle ne ment pas sur ce qu'elle est, à la différence d'Œnone. Elle assume sa honte jusqu'au bout.
L'altérité et la reconnaissance : l'autre comme condition de l'humanité
Phèdre et Hippolyte : l'autre comme miroir impossible
L'une des dimensions les plus riches de Phèdre pour penser le thème L'humanité est la question de la relation à l'autre. Hegel, dans la Phénoménologie de l'Esprit (1807), développe l'idée que la conscience humaine ne peut accéder à elle-même que par la médiation d'une autre conscience : je ne me sais humain que parce qu'un autre me reconnaît comme tel. Cette dialectique de la reconnaissance est au cœur de la tragédie racinienne. Phèdre cherche dans son aveu à Hippolyte non pas seulement à satisfaire sa passion, mais à être reconnue, à exister comme sujet dans le regard de quelqu'un qui compte pour elle. Elle veut qu'il la voie, qu'il la comprenne, même si c'est pour la condamner. L'aveu est un geste de reconnaissance : dis-moi que tu me vois, même dans ma honte.
Mais Hippolyte ne peut pas lui offrir cette reconnaissance. Sa réaction à l'aveu de Phèdre est l'horreur et le refus : il ne peut pas voir en elle autre chose que la transgression morale. Il ne peut pas séparer la femme qui souffre de la faute qu'elle commet. Et ce refus de reconnaissance est, pour Phèdre, une mort avant la mort : elle n'existe pas dans le regard de celui pour qui elle a tout risqué. Cette impossibilité de la reconnaissance entre Phèdre et Hippolyte est l'une des dimensions les plus profondément humaines de la pièce : l'humanité a besoin de l'autre pour exister pleinement, et cette dépendance est aussi une source de souffrance quand l'autre se dérobe.
Œnone ou la dévotion qui déshumanise
La figure d'Œnone, la nourrice de Phèdre, illustre une autre forme de rapport à l'humanité : celle de la dévotion absolue qui finit par déshumaniser les deux parties. Œnone a élevé Phèdre, elle l'aime d'un amour maternel total, elle ne peut pas la voir souffrir et faire. C'est elle qui pousse Phèdre à vivre quand elle veut mourir, c'est elle qui suggère de mentir à Thésée pour protéger sa maîtresse, c'est elle qui ment. Ce faisant, elle se convainc d'agir par amour. Mais en réalité, elle nie à Phèdre la possibilité d'assumer sa propre humanité, c'est-à-dire sa propre faute. Elle la traite comme un objet fragile à protéger, pas comme un sujet moral capable de porter ses propres actes.
Ce geste de protection qui déshumanise est philosophiquement important pour penser le thème L'humanité. Emmanuel Levinas, dans Totalité et Infini (1961), soutient que respecter l'autre comme humain, c'est respecter son altérité, c'est-à-dire sa capacité à être autre, à porter ses propres choix, y compris ses erreurs. Œnone ne respecte pas l'altérité de Phèdre : elle la protège comme on protège un enfant, en décidant à sa place, en lui retirant la responsabilité de ses actes. Ce faisant, elle commet une double violence : elle prive Phèdre de sa dignité morale, et elle cause la mort d'un innocent. La dévotion aveugle n'est pas une expression de l'humanité : c'est sa négation.
La mort de Phèdre : l'ultime affirmation de son humanité
Le poison comme sentence et comme liberté
La mort de Phèdre est l'un des dénouements les plus philosophiquement chargés de tout le théâtre classique français. Elle ne meurt pas de la main d'un ennemi ni par la décision d'un tribunal : elle s'empoisonne elle-même, au moment précis où elle fait son aveu final à Thésée. Ce choix du suicide est une déclaration : Phèdre ne laisse pas aux autres le soin de la juger. Elle s'est jugée elle-même, elle a prononcé sa propre sentence, et elle l'exécute. Le poison est à la fois l'instrument de la peine et le signe de la liberté : c'est le seul acte souverain qu'il lui reste à accomplir dans une existence qui a été entièrement gouvernée par des forces qui la dépassaient, les dieux, les passions, les mensonges des autres.
Cette mort volontaire pose la question de ce que l'être humain peut préserver de sa dignité dans les circonstances les plus dégradées. Albert Camus, dans Le Mythe de Sisyphe (1942), pose que la question philosophique fondamentale est de savoir si la vie vaut la peine d'être vécue. Phèdre répond à cette question à sa façon : non, pas dans ces conditions. Mais la façon dont elle répond dit quelque chose sur ce qu'elle est. Elle ne se laisse pas sombrer dans le silence ni dans la dénégation. Elle parle, elle rend la vérité, elle rétablit l'innocence d'Hippolyte, elle nomme ses coupables, et elle meurt en ayant dit ce qui était. Ce n'est pas une mort dans la honte : c'est une mort dans la lucidité. Et cette lucidité-là est la dernière forme d'humanité qu'il lui reste à exercer.
La catharsis et la pitié : ce que la mort de Phèdre fait au spectateur
Aristote, dans la Poétique, définit la tragédie comme une imitation d'une action grave qui, en produisant terreur et pitié, opère la purgation de ces passions. La mort de Phèdre réalise cette catharsis d'une façon particulièrement puissante. Le spectateur ressent de la terreur : parce que la destruction de Phèdre révèle la fragilité de l'être humain face aux forces qui le dépassent, et parce qu'il reconnaît en elle des faiblesses qui pourraient être les siennes. Et il ressent de la pitié : parce que Phèdre a souffert, parce qu'elle n'a jamais voulu le mal qu'elle a causé, et parce que sa mort est à la fois juste et injuste.
Cette double réaction du spectateur est précisément ce que Racine cherche à produire, et c'est ce qu'il théorise dans sa Préface quand il parle de purger les passions par la contemplation d'une âme qui leur a succombé. La mort de Phèdre est donc une leçon sur l'humanité adressée au spectateur : non pas une leçon moralisatrice qui dirait « ne faites pas comme elle », mais une leçon existentielle qui dit « voilà ce qu'est l'être humain, avec ses passions irréductibles, sa conscience douloureuse, et sa capacité à trouver une forme de dignité même dans la destruction la plus complète ». C'est cette vision de l'humanité, lucide, compatissante et sans illusion, qui fait de Phèdre une œuvre aussi incontournable quatre siècles après sa création.






