Les Trente Glorieuses : définition, chiffres, causes et enjeux pour l'ESH et la culture générale
« Les Trente Glorieuses. » L'expression est tellement entrée dans le langage courant qu'elle semble aller de soi. Pourtant, quand on l'examine sérieusement, elle recèle une densité extraordinaire
Lila Dumonteil Divies

« Les Trente Glorieuses. » L'expression est tellement entrée dans le langage courant qu'elle semble aller de soi. Pourtant, quand on l'examine sérieusement, elle recèle une densité extraordinaire : trente ans de croissance ininterrompue, une transformation sociale sans précédent dans l'histoire humaine, une révolution que personne n'a vue venir parce qu'elle s'est faite en douceur, sans révolution politique, sans rupture dramatique, par accumulation silencieuse de gains de productivité, d'équipements, de diplômes, de naissances et de migrations.
L'expression est forgée rétrospectivement en 1979 par l'économiste français Jean Fourastié dans son ouvrage Les Trente Glorieuses ou la révolution invisible de 1946 à 1975. Elle désigne la période de croissance économique exceptionnelle que connaissent la France et la quasi-totalité des pays industrialisés entre la fin de la Seconde Guerre mondiale (1945) et le premier choc pétrolier (1973). En France, le PIB croît en moyenne de 5 % par an sur cette période, soit une multiplication par 4,5 en trente ans. Le taux de chômage ne dépasse pas 2 % jusqu'en 1960 et reste sous les 3 % jusqu'en 1973. L'espérance de vie gagne dix ans en trente ans. Le taux d'équipement des ménages en réfrigérateurs, machines à laver et télévisions passe de 10 % à 70-90 %.
Pour les concours de prépa, les Trente Glorieuses sont un passage obligé. En ESH, elles sont au programme de première comme de deuxième année : elles illustrent les mécanismes de la croissance économique, du progrès technique, de la demande effective keynésienne, du compromis fordiste et de la construction de l'État-providence. En HGG, elles entrent dans les sujets sur la recomposition du monde après 1945 et la puissance américaine. En culture générale, elles alimentent les réflexions sur le progrès, la modernité, la société de consommation et ses limites. Cet article te donne tous les outils pour maîtriser ce sujet dans toutes ses dimensions.
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Définition et étymologie : une révolution invisible
L'origine du concept : Fourastié et les Trois Glorieuses
Jean Fourastié (1907-1990) est l'économiste français qui a inventé l'expression. Il publie son ouvrage en 1979, soit plusieurs années après la fin de la période qu'il décrit, et c'est précisément pour cela que le concept est rétrospectif : au moment où les Trente Glorieuses se déroulaient, personne n'avait conscience de vivre dans une ère exceptionnelle. C'était une révolution silencieuse, progressive, quotidienne, sans la dramaturgie des grandes révolutions politiques. Fourastié emprunte son titre aux Trois Glorieuses, les trois journées d'insurrection des 27, 28 et 29 juillet 1830 qui avaient renversé Charles X et ouvert l'ère de la monarchie de Juillet. Si les Trois Glorieuses avaient transformé la France en trois jours, les Trente Glorieuses l'ont transformée en trente ans, mais avec une amplitude de changement peut-être plus grande encore.
Le sous-titre de l'ouvrage, la révolution invisible, est aussi important que le titre. Cette révolution est invisible à ceux qui la vivent parce qu'elle se fait par petites touches, sans moment de bascule identifiable, sans date anniversaire. C'est seulement en comparant le point d'arrivée au point de départ qu'on prend la mesure du bouleversement. C'est d'ailleurs la méthode qu'utilise Fourastié lui-même dans son livre : il compare deux villages, qu'il présente au lecteur comme le village portugais de Cessac et le village français de Douelle-en-Quercy, et révèle à la fin que ce sont en réalité deux photographies du même village, à trente ans d'intervalle. La différence entre les deux tableaux est si saisissante qu'elle illustre à elle seule l'ampleur de la révolution.
Les bornes chronologiques : de 1945 à 1975, ou de 1946 à 1973 ?
Les bornes temporelles des Trente Glorieuses font l'objet de légères variations selon les sources. Fourastié lui-même indique dans son sous-titre de 1946 à 1975, prenant comme point de départ non pas la fin de la guerre (1945) mais la reprise économique réelle de l'après-guerre (1946), et comme point d'arrivée non pas le premier choc pétrolier (1973) mais la récession qui s'ensuit jusqu'en 1975. Dans l'usage courant, on parle de 1945-1973, voire 1945-1975. La date de 1973 est la plus utilisée car elle correspond à l'événement déclencheur : le premier choc pétrolier, provoqué par l'embargo de l'OPEP à la suite de la guerre du Kippour.
En stricte rigueur, les vingt-huit années comprises entre 1945 et 1973 ne font pas exactement trente ans. Fourastié retient la période 1946-1975, qui donne bien trente ans et couvre la totalité du cycle. La légère imprécision du chrononyme n'en diminue pas la pertinence analytique. Ce qui compte, c'est l'idée d'une période longue, homogène, caractérisée par une croissance forte et régulière que les cycles économiques habituels n'interrompent pas.
Les chiffres clés des Trente Glorieuses
Le tableau suivant rassemble les principaux indicateurs économiques et sociaux de la période des Trente Glorieuses, centrés sur la France mais comparables aux autres grandes économies occidentales.
Indicateur | Données clés |
Croissance annuelle moyenne du PIB (France) | ~5 % par an sur 1949-1973 (pic à 7,9 %) ; multiplication du PIB par 4,5 entre 1938 et 1973 |
Croissance annuelle moyenne OCDE | ~4 % par an sur l'ensemble de la période (5 premières puissances : 4,4 %) |
Taux de chômage | < 2 % entre 1950 et 1960 ; inférieur à 3 % jusqu'en 1973 ; quasi plein emploi |
Inflation | < 5 % par an sur la majeure partie de la période (avant les chocs pétroliers) |
Population active française | De ~18 millions (1950) à ~27 millions (1975), soit +50 % |
Part de l'agriculture dans l'emploi (France) | 37 % en 1946 → 10 % en 1975 ; la production alimentaire a augmenté malgré ce recul |
Part du secteur tertiaire (France) | 32 % en 1946 → 51 % en 1975 |
Espérance de vie (France) | Hommes : 59 ans (1946) → 69 ans (1975) ; Femmes : 65 → 76 ans |
Mortalité infantile (France) | 77,8 ‰ en 1946 → 13,8 ‰ en 1975 |
Taux d'équipement ménagers (TV, frigo, lave-linge) | De 10 % en 1954 à 70-90 % en 1975 pour chaque appareil |
Accès automobile | 5 voitures pour un village de 534 hab. en 1946 → 280 en 1975 (village de Douelle, Fourastié) |
Congés payés | 2 semaines (1936) → 3 semaines (1956) → 4 semaines (1969) |
Taux de natalité (baby boom) | 20,6 ‰ en 1950 (contre 10,6 ‰ en 2022) |
Population étrangère en France | 2,15 millions en 1946 → 3,67 millions en 1975 (immigration de travail) |
Le village de Douelle : un cas concret de la révolution invisible
Pour illustrer l'ampleur des changements, rien n'est plus parlant que les chiffres du village de Douelle-en-Quercy (Lot), que Fourastié utilise comme outil de comparaison. En 1946, ce village de 534 habitants compte 208 agriculteurs, et il faut travailler 24 minutes pour acheter un kilo de pain, 45 minutes pour un kilo de sucre et 8 heures pour un poulet. L'alimentation représente les trois quarts de la consommation totale. Il y a 5 automobiles dans tout le village. Deux bébés de moins d'un an meurent chaque année. Trois maisons neuves sont construites tous les vingt ans. Les adolescents de 20 ans mesurent 1,65 mètre en moyenne.
En 1975, dans le même village réduit à 170 habitants (l'exode rural est passé par là), on ne compte plus que 53 agriculteurs. Le kilo de pain ne coûte plus que 17 minutes de travail, le kilo de beurre seulement 1h25 contre 8 heures en 1946. Il y a désormais 280 automobiles, 50 maisons sont construites en 1975 seul, et les adolescents mesurent 1,72 mètre. La mortalité infantile est tombée à 0,5 décès tous les deux ans. Ce tableau comparatif, simple et concret, est la meilleure réponse à ceux qui douteraient de la réalité de la révolution invisible.
Les facteurs explicatifs : pourquoi une telle croissance ?
Les Trente Glorieuses ne sont pas le fruit d'une cause unique mais d'une conjonction exceptionnelle de facteurs qui se renforcent mutuellement. Le tableau suivant en donne un panorama structuré, utile pour organiser une dissertation d'ESH.
Facteur | Description | Impact sur la croissance |
Plan Marshall (1948) | Aide américaine de 13 milliards de dollars aux pays européens dévastés | Financement de la reconstruction, modernisation des équipements agricoles et industriels, accélération du rattrapage technologique |
Planification indicative | En France, le Commissariat général du Plan (Jean Monnet, 1946) coordonne les investissements prioritaires sans contrainte directe des entreprises | Allocation efficace des ressources vers les secteurs stratégiques ; cohérence de la politique industrielle sur le long terme |
Progrès technique et Fordisme | Généralisation des méthodes tayloristes (organisation scientifique du travail) et fordistes (production de masse, chaîne de montage) à de nouveaux secteurs | Gains de productivité massifs : la productivité du travail agricole multipliée par 12 entre 1946 et 1975 (Fourastié) |
Constructions européennes | CECA (1951), CEE et Traité de Rome (1957), PAC : libéralisation progressive des échanges entre pays membres, marchés plus grands | Stimulation de la concurrence, économies d'échelle, spécialisation productive accrue ; la France devient puissance agricole mondiale grâce à la PAC |
GATT (1947) | Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce ; plusieurs rounds de négociation abaissent les barrières tarifaires mondiales | Croissance des échanges internationaux : moteur de la compétitivité et de la spécialisation des économies occidentales |
Baby boom et immigration | Explosion des naissances (1945-1970) ; immigration massive d'Italie, Espagne, Portugal, Afrique du Nord | Augmentation de la main-d'oeuvre disponible de 50 % ; maintien de salaires compétitifs ; forte demande de logements et de biens de consommation |
État-providence et redistribution | Création de la Sécurité sociale (1945), allocations familiales, retraites, assurance chômage ; salaire minimum (SMIG en 1950) | Sécurisation du pouvoir d'achat, soutien de la demande intérieure, réduction des inégalités de revenus |
Politique keynésienne | Gestion conjoncturelle de la demande par la politique budgétaire et monétaire (fine-tuning) | Lissage des cycles économiques, maintien du plein emploi, limitation de l'inflation avant 1971 |
Rattrapage technologique | Les pays européens adoptent des technologies développées aux États-Unis (motorisation, électronique, chimie, nucléaire) avec un grand effet de levier | Gains de productivité rapides grâce à l'adoption de technologies matures, sans supporter le coût de leur invention |
L'effet de rattrapage : l'explication fondamentale
Parmi tous ces facteurs, l'effet de rattrapage est probablement le plus décisif pour comprendre pourquoi la croissance des Trente Glorieuses est si forte et pourquoi elle ne peut pas durer indéfiniment. Après la guerre, les économies européennes sont dévastées : le PIB de la France en 1945 représente 40 % de son niveau d'avant-guerre. Les infrastructures sont en ruine, le capital physique est détruit, et les économies ont été orientées vers la production militaire pendant des années. Il existe donc un immense gisement de productivité à exploiter, simplement en reconstruisant et en adoptant les technologies qui existaient déjà mais n'avaient pas encore été déployées.
L'économiste américain Robert Solow a théorisé cette idée : quand un pays est en retard technologique par rapport à la frontière mondiale (représentée par les États-Unis), il peut croître très vite en adoptant des technologies existantes sans avoir à les inventer. Ce rattrapage est mécaniquement plus rapide que la croissance de la frontière elle-même. C'est ce que vivent les pays européens et le Japon entre 1945 et 1973 : ils ne créent pas de nouvelles technologies, ils adoptent la motorisation, l'électronique, la chimie, le taylorisme et le fordisme qui ont été développés aux États-Unis bien avant la guerre. Une fois ce rattrapage accompli, vers le milieu des années 1970, la croissance ne peut que ralentir. C'est ce que certains économistes appellent la convergence : les économies rattrapantes rejoignent progressivement le niveau de la frontière et leur potentiel de croissance s'aligne sur celui du leader.
Le compromis fordiste et le cercle vertueux de la croissance
L'un des mécanismes centraux des Trente Glorieuses est ce que les économistes appellent le compromis fordiste. Le terme désigne l'accord implicite entre employeurs et salariés qui caractérise les économies occidentales de l'après-guerre : les gains de productivité réalisés grâce à l'organisation tayloriste de la production (fragmentation des tâches, standardisation, chaînes de montage) sont partagés entre les actionnaires et les travailleurs sous forme de hausses de salaires. Ce partage de la valeur ajoutée est la clé de l'auto-entretien de la croissance.
La logique du cercle vertueux fordiste peut se résumer ainsi. Les entreprises investissent dans des équipements qui augmentent la productivité. Cette hausse de productivité permet de baisser les coûts unitaires de production et d'augmenter les salaires simultanément. La hausse des salaires augmente le pouvoir d'achat des ménages, qui achètent plus de biens manufacturés. Cette demande accrue justifie de nouveaux investissements. L'analyse keynésienne de la demande effective vient ici renforcer l'analyse par l'offre : la croissance des Trente Glorieuses est à la fois tirée par l'investissement productif et soutenue par une demande intérieure dynamique. Les politiques keynésiennes de fine-tuning (ajustement fin de la demande agrégée par les outils budgétaires et monétaires) permettent de lisser les fluctuations conjoncturelles et de maintenir le plein emploi.
Les transformations sociales : une société entièrement refaite
La fin de la paysannerie et l'exode rural
La transformation sociale la plus spectaculaire des Trente Glorieuses est sans doute la fin de la France paysanne, pour reprendre le titre du sociologue Henri Mendras (La fin des paysans, 1967). En 1946, 37 % de la population française travaillait dans l'agriculture. En 1975, c'est 10 %. Cette chute de 27 points en trente ans est sans précédent dans l'histoire du pays. Elle ne s'est pas faite dans la douleur d'une crise mais dans la logique d'une modernisation agricole portée par le plan Marshall (aide à la mécanisation dès 1948), puis par la Politique agricole commune (PAC) de la CEE (1957) qui a intensifié la production et favorisé la spécialisation.
Paradoxalement, la production alimentaire n'a pas diminué avec la chute du nombre d'agriculteurs : elle a augmenté. La productivité du travail agricole a été multipliée par douze entre 1946 et 1975 (Fourastié). En 1946, dix travailleurs agricoles nourrissaient 55 personnes ; en 1975, les mêmes dix travailleurs en nourrissaient 260. Cette révolution agricole libère une main-d’œuvre qui afflue vers les villes, alimentant la croissance industrielle et la tertiarisation. La population urbaine passe d'environ 51 % en 1945 à 72 % en 1975.
La société de consommation et la révolution des modes de vie
Les Trente Glorieuses sont la période d'entrée massive des pays d'Europe occidentale dans ce que l'économiste américain John Kenneth Galbraith avait appelé l'ère de l'opulence (The Affluent Society, 1958). La société de consommation se caractérise par la généralisation de l'accès aux biens durables (réfrigérateur, machine à laver, télévision, automobile), par le développement du crédit à la consommation, et par l'émergence du commerce de masse (grandes surfaces, supermarchés). En France, le taux d'équipement des ménages en réfrigérateurs passe de 7,5 % en 1954 à 89 % en 1975, celui en télévisions de 0,9 % à 86 %.
Cette révolution de la consommation s'accompagne d'une révolution des loisirs. La troisième semaine de congés payés est accordée en 1956, la quatrième en 1969. Les vacances à la mer, les voyages en voiture, le cinéma, la radio puis la télévision deviennent des pratiques ordinaires dans des classes sociales qui n'y avaient jamais eu accès. La part des dépenses alimentaires dans le budget des ménages français passe de 44 % en 1949 à 25 % en 1975, libérant du pouvoir d'achat pour les loisirs, le logement, les transports et la santé.
La construction de l'État-providence et la réduction des inégalités
Les Trente Glorieuses coïncident avec la période de construction et de consolidation de l'État-providence en France et dans les principales économies européennes. La Sécurité sociale est créée par les ordonnances de 1945, couvrant la maladie, les accidents du travail, la vieillesse et les allocations familiales. Le salaire minimum (SMIG, Salaire minimum interprofessionnel garanti) est instauré en 1950. L'investissement dans l'éducation est massif : le nombre de lycéens et d'étudiants explose, la scolarité obligatoire est portée à 16 ans en 1959, et les grandes universités de banlieue parisienne (Nanterre, Vincennes) sont créées dans les années 1960.
Ces politiques redistributives produisent une réduction sensible des inégalités de revenus sur la période. Le coefficient de Gini, indicateur standard des inégalités de revenus, baisse significativement entre 1945 et 1975 dans la plupart des pays d'Europe de l'Ouest. Ce mouvement de réduction des inégalités est d'autant plus remarquable qu'il s'accompagne d'une hausse générale du niveau de vie : c'est une croissance à la fois inclusive et rapide, ce qui en fait une période historiquement exceptionnelle au regard des précédentes phases d'industrialisation, marquées par des inégalités croissantes.
Le baby-boom et l'immigration : les deux moteurs démographiques
La forte croissance économique des Trente Glorieuses s'appuie sur une dynamique démographique sans précédent. Le baby-boom, l'explosion des naissances qui suit la fin de la Seconde Guerre mondiale, fournit une cohorte de jeunes travailleurs et de consommateurs à partir des années 1960. Le taux de natalité monte à 20,6 ‰ en 1950, contre 10,6 ‰ en 2022. Cette démographie favorable soutient la demande (logements, écoles, automobiles, électroménager) et l'offre de travail simultanément.
La grande vague d'immigration de travail complète ce tableau. La population étrangère en France passe de 2,15 millions en 1946 à 3,67 millions en 1975. Les travailleurs viennent d'abord d'Italie et d'Espagne, puis du Portugal et du Maghreb (Maroc, Algérie, Tunisie). Ils s'installent dans les grandes banlieues industrielles (Renault à Billancourt, mines du Nord, sidérurgie lorraine) et occupent les emplois peu qualifiés que la mobilité sociale ascendante des Français laisse vacants. Cette immigration est à la fois un effet et une condition de la croissance : elle permet de maintenir des salaires industriels compétitifs tout en assurant la production.
La fin des Trente Glorieuses : chocs pétroliers et épuisement du modèle
1973 : le premier choc pétrolier met fin à la croissance
La fin des Trente Glorieuses est habituellement datée du premier choc pétrolier de 1973. En octobre 1973, à la suite de la guerre du Kippour (conflit israélo-arabe), les pays membres de l'OPEP (Organisation des pays exportateurs de pétrole) décrètent un embargo sur les livraisons de pétrole aux pays occidentaux qui ont soutenu Israël. En l'espace de quelques semaines, le prix du baril de pétrole est multiplié par quatre, passant de 3 dollars à 12 dollars. Le choc est violent pour des économies dont la croissance reposait sur une énergie bon marché.
Simultanément, plusieurs ruptures s'accumulent qui fragilisent le modèle de croissance fordiste. En 1971, le président Nixon met fin à la convertibilité or/dollar instaurée par les accords de Bretton Woods (1944), provoquant une instabilité monétaire internationale et une dépréciation du dollar. Les politiques d'ajustement face au choc pétrolier provoquent une stagflation inédite : inflation et chômage augmentent simultanément, ce qui contredit les modèles keynésiens standard représentés par la courbe de Phillips. Un second choc pétrolier en 1979 (révolution iranienne) enfonce le clou. La stagflation des années 1974-1982 marque l'entrée dans une période économique fondamentalement différente, que certains baptisent les Trente Piteuses.
Les limites intrinsèques du modèle fordiste
Au-delà du choc exogène, des économistes ont montré que le modèle fordiste portait en lui-même les germes de son épuisement. La hausse des salaires et des normes sociales augmente les coûts de production, réduisant la rentabilité des entreprises. La saturation des marchés domestiques en biens durables (une fois que tous les ménages ont un réfrigérateur, il faut attendre le renouvellement pour vendre à nouveau) diminue le dynamisme de la demande. La concurrence internationale s'intensifie à mesure que le Japon et les nouveaux pays industrialisés d'Asie adoptent le fordisme à des coûts salariaux bien inférieurs. L'inflation s'accélère dans les années 1970, éroder le pouvoir d'achat et déstabilise les parités monétaires.
Le sociologue André Gorz et d'autres auteurs de l'époque ont également souligné les limites sociales et culturelles du modèle fordiste : l'aliénation des travailleurs à la chaîne, la répétitivité des tâches taylorisées, et l'aspiration à une qualité de vie qui ne se réduit pas à la consommation. Mai 1968 en France, avec ses revendications de participation, d'autonomie et de sens au travail, est une expression de cette crise de légitimité du modèle fordiste en plein cœur des Trente Glorieuses.
La déconstruction historiographique : les Trente Glorieuses, pour qui ?
Depuis les années 1990, une historiographie critique s'est développée autour de l'expression même de Trente Glorieuses. Pour qui cette période a-t-elle été glorieuse ? La question soulève plusieurs angles critiques importants pour une dissertation de culture générale ou d'ESH.
Du point de vue environnemental, les Trente Glorieuses sont une catastrophe écologique largement invisible à l'époque. La consommation d'énergie s'emballe, les émissions de CO₂ décollent, la chimie industrielle pollue les sols et les eaux, l'artificialisation des terres s'accélère. Le rapport Meadows (Les Limites à la croissance, 1972) est l'un des premiers textes qui alertent sur l'insoutenabilité de ce modèle : la croissance ne peut pas être indéfinie sur une planète aux ressources finies.
Du point de vue colonial et postcolonial, la prospérité des Trente Glorieuses s'appuie en partie sur des structures économiques héritées de la colonisation : exploitation des matières premières africaines, immigration forcée par la misère des pays d'origine, persistance d'inégalités Nord-Sud qui alimentent la croissance du Nord. Les Trente Glorieuses coïncident avec les guerres d'indépendance (Indochine 1945-1954, Algérie 1954-1962) et les premières années de décolonisation, ce qui pose la question du regard qu'on peut porter sur cette prospérité quand on intègre les zones du monde qui en ont été exclues ou qui l'ont rendue possible.
Du point de vue du genre, la femme des Trente Glorieuses reste largement confinée à des rôles de ménagère et de mère malgré l'augmentation du travail féminin. La loi de 1965 autorisant la femme à travailler sans l'accord de son mari est significative par ce qu'elle révèle de la situation antérieure. Les Trente Glorieuses sont glorieuses pour une famille ouvrière masculine bien plus que pour la femme qui assure le travail domestique non rémunéré.
Les Trente Glorieuses dans les concours : comment les mobiliser
En ESH : les questions clés
Les Trente Glorieuses apparaissent régulièrement dans les sujets d'ESH à travers plusieurs entrées thématiques. Les sujets sur la croissance économique convoquent les Trente Glorieuses pour illustrer les mécanismes de la croissance : rôle du progrès technique (Solow), demande effective (Keynes), compromis fordiste, effets du rattrapage technologique. Les sujets sur le rôle de l'État dans l'économie s'appuient sur la planification indicative française (le Plan Monnet, le Plan), la Sécurité sociale et les politiques keynésiennes de l'après-guerre. Les sujets sur les inégalités mobilisent la période comme exemple d'une croissance redistributive qui réduit les inégalités, en contraste avec ce qui se passe après 1980.
Les sujets sur la mondialisation utilisent les Trente Glorieuses comme point de départ : c'est la période de reconstruction du libre-échange international (GATT 1947), de construction de la CEE (1957), et d'émergence d'un ordre économique mondial dominé par les États-Unis dans le cadre du système de Bretton Woods (1944-1971). Les sujets sur les crises font des Trente Glorieuses l'âge d'or dont la fin brutale (1973-1975) inaugure une nouvelle ère de turbulences économiques et politiques.
Les auteurs et références à maîtriser
Auteurs incontournables : Jean Fourastié (Les Trente Glorieuses, 1979) pour le concept lui-même et la méthode de comparaison. John Maynard Keynes (Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie, 1936) pour la théorie sous-jacente des politiques de relance. Robert Solow pour la théorie de la croissance et de la productivité totale des facteurs. John Kenneth Galbraith (L'ère de l'opulence, 1958) pour la société de consommation. Henri Mendras (La fin des paysans, 1967) pour la révolution agricole et l'exode rural.
Auteurs critiques : Club de Rome et rapport Meadows (Les Limites à la croissance, 1972) pour la critique environnementale. André Gorz pour la critique du travail aliéné dans le fordisme. Serge Latouche pour la critique postérieure du modèle de croissance. Du côté des économistes, Éric Heyer et Xavier Timbeau ont montré que le retour des Trente Glorieuses est impossible dans un contexte démographique et technologique fondamentalement différent.






