Les relations entre les États-Unis et l’Amérique latine : entre influence politique et dépendance économique

Le 15 octobre 2025, Donald Trump a menacé de retirer une aide financière de 20 milliards de dollars à l’Argentine si son allié, le président ultralibéral Javier Milei, perdait les élections législatives.

Eline Le Berre

Le 15 octobre 2025, Donald Trump a menacé de retirer une aide financière de 20 milliards de dollars à l’Argentine si son allié, le président ultralibéral Javier Milei, perdait les élections législatives. Derrière cette déclaration choc se cache une constante de la politique étrangère américaine : lier l’assistance économique à la fidélité idéologique. Depuis près de deux siècles, les relations entre les États-Unis et l’Amérique latine oscillent entre coopération et domination, entre partenariat stratégique et ingérence politique.

De la doctrine Monroe (1823) à la “diplomatie du dollar” du début du XXᵉ siècle, jusqu’aux appuis américains à des régimes anticommunistes pendant la Guerre froide, Washington a toujours cherché à faire du continent latino-américain sa sphère d’influence privilégiée.

Or, dans un contexte marqué par la montée en puissance de la Chine et le retour de gouvernements libéraux en Amérique latine, les États-Unis semblent renouer avec une stratégie d’influence économique conditionnelle, comme le montre le soutien de Trump à Milei.

1. Une actualité révélatrice : le soutien conditionnel de

L’épisode récent entre Washington et Buenos Aires illustre à quel point les relations entre les États-Unis et l’Amérique latine oscillent entre coopération économique et pression politique. Le président américain Donald Trump a menacé, début octobre 2025, de suspendre une aide de 20 milliards de dollars accordée à l’Argentine si son allié, le président ultralibéral Javier Milei, subissait un revers lors des élections législatives.

Le message est clair : le soutien financier américain n’est pas neutre, mais lié à des affinités idéologiques et à la volonté de maintenir un axe libéral face au retour possible de gouvernements de gauche sur le continent. Ce “swap” bilatéral de devises, annoncé par le Trésor américain, visait à stabiliser le peso argentin, en pleine crise de liquidité. Mais Trump a explicitement déclaré : « S’il gagne, nous restons avec lui, s’il ne gagne pas, nous partons. »

Cette conditionnalité rappelle la logique interventionniste traditionnelle des États-Unis en Amérique latine, où le soutien économique est souvent synonyme d’influence politique.


2. Héritage historique : entre doctrine Monroe et « diplomatie du dollar »

L’épisode s’inscrit dans la continuité d’une relation asymétrique entre les États-Unis et l’Amérique latine. Dès 1823, la doctrine Monroe (« l’Amérique aux Américains ») posait les bases d’un espace continental sous hégémonie américaine. Au XXᵉ siècle, cette idée s’est traduite par la “diplomatie du dollar” (Taft, 1909-1913), où Washington soutenait financièrement des régimes favorables à ses intérêts économiques et géopolitiques.

Durant la Guerre froide, les États-Unis ont appuyé plusieurs régimes autoritaires anti-communistes (au Chili avec Pinochet après 1973, ou en Argentine sous la dictature militaire), au nom de la lutte contre le socialisme. Cette politisation de l’aide économique trouve aujourd’hui un écho dans l’attitude de Trump envers Milei : la proximité idéologique prime sur toute neutralité diplomatique.

Pour en apprendre plus sur la doctrine Monroe


3. L’Amérique latine dans la rivalité mondiale : un enjeu géoéconomique croissant

Face à la montée de la Chine sur le continent — devenue premier partenaire commercial du Brésil, du Chili et du Pérou — les États-Unis cherchent à réaffirmer leur présence. L’aide américaine à l’Argentine (20 milliards de dollars du Trésor, après 20 milliards du FMI en avril) constitue aussi un outil de contre-influence face à Pékin, qui avait déjà accordé un swap de devises équivalent à Buenos Aires en 2023. Cette rivalité financière met en lumière la compétition géopolitique qui traverse le continent :

  • La Chine investit massivement dans les infrastructures (mines de lithium en Argentine et au Chili, ports au Pérou, télécoms au Brésil).

  • Les États-Unis, eux, réactivent des alliances politiques avec des gouvernements de droite (Milei en Argentine, Bukele au Salvador, Chaves au Costa Rica). Le ministre américain Marco Rubio s’en est félicité, soulignant que “8 à 10 pays” d’Amérique latine s’alignaient désormais sur Washington lors des sommets internationaux. Cette recomposition montre que le continent devient à nouveau un champ de bataille idéologique, entre libéralisme économique et retour de la gauche sociale.


4. Les limites d’une dépendance économique persistante

Si l’aide américaine constitue une bouffée d’oxygène pour l’économie argentine, elle entretient une logique de dépendance. Comme le note l’économiste Martín Redrado, ancien président de la Banque centrale argentine, “l’Argentine ne peut pas aller de passerelle en passerelle” : elle doit bâtir un modèle productif stable, au-delà de la survie financière.

Cette dépendance est d’autant plus préoccupante que plus de 40 % des travailleurs argentins sont employés dans le secteur informel, et que la croissance du secteur formel est en berne depuis 2011. Ainsi, le soutien américain peut stabiliser à court terme, mais il n’offre pas de solution structurelle au sous-développement industriel et à l’inégalité.


5. Une diplomatie de l’idéologie : l’Amérique latine, miroir du clivage mondial

En soutenant Milei, Trump ne défend pas seulement un partenaire économique, mais un symbole politique : celui d’un dirigeant qui combat le “socialisme du XXIᵉ siècle” et prône une dérégulation totale de l’économie. Cette convergence idéologique s’inscrit dans une nouvelle phase de l’influence américaine, fondée non plus sur le seul commerce, mais sur la diffusion d’un modèle politique libéral et conservateur. Ce choix peut renforcer la polarisation sur le continent, déjà marqué par des clivages forts :

  • Au Mexique et au Brésil, des gouvernements de gauche (AMLO et Lula) contestent l’hégémonie américaine.

  • En Argentine, au Salvador et au Costa Rica, des gouvernements de droite pro-Washington s’affirment.

La région apparaît ainsi comme un laboratoire de la rivalité idéologique mondiale, où se rejouent les tensions entre libéralisme économique et souverainisme social.

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