Le fascisme : définition, histoire et débats historiographiques
Le fascisme en fiche de cours : origine du mot, histoire du régime italien de 1919 à 1945, définition générique et débats historiographiques attribués.
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Le fascisme désigne d'abord un objet historique précis. C'est le mouvement fondé par Benito Mussolini à Milan le 23 mars 1919, puis le régime qui gouverne l'Italie de 1922 à 1943. Le mot a ensuite servi de catégorie comparative pour une famille de mouvements nationalistes, antilibéraux et antimarxistes de l'entre-deux-guerres. Cette double acception, singulière et générique, explique l'essentiel des controverses savantes. On distingue donc trois niveaux d'analyse : le cas italien daté, la construction d'une définition générale, et les usages polémiques contemporains du terme. Les historiens travaillent sur ces trois niveaux, mais avec des méthodes et des degrés de certitude très différents.
Le mot, la chose et les faisceaux
Du faisceau romain au fascio italien
Le mot vient de l'italien fascio, qui signifie faisceau. Il renvoie au fasces romain, le faisceau de verges porté par les licteurs, lié autour d'une hache. Cet objet symbolisait l'autorité des magistrats et leur pouvoir de contrainte.
Le mouvement de Mussolini en fait son emblème, sous le nom de fascio littorio. Le symbole dit l'union des forces individuelles en un bloc, et la discipline qui en découle.
Un mot qui circulait avant 1919
En italien, fascio nommait déjà des groupements militants, sans contenu idéologique fixe. Les Fasci dei Lavoratori siciliens, mouvement paysan et ouvrier des années 1891 à 1894, étaient socialistes et furent réprimés par l'État libéral.
Pendant la Première Guerre mondiale, le mot reparaît chez les partisans de l'entrée en guerre. Les Fasci d'azione rivoluzionaria de 1914 et 1915 rassemblent des interventionnistes venus de la gauche. Mussolini, alors exclu du Parti socialiste italien, appartient à cette mouvance.
Distinguer le mot et la chose
La règle méthodologique est simple. Le nom que porte un mouvement ne suffit jamais à en établir la nature. À l'inverse, un régime peut présenter des traits fascistes sans porter ce nom.
Les historiens parlent donc du fascisme italien, nom propre d'un régime daté, et d'un fascisme générique, concept à construire et à discuter.
L'Italie de l'après-guerre : le terreau du fascisme
La victoire mutilée
L'Italie sort vainqueur de la Première Guerre mondiale, au prix d'environ 650 000 morts militaires selon les bilans généralement retenus. Elle était entrée en guerre en mai 1915, après le traité de Londres, qui lui promettait des gains territoriaux étendus sur l'Adriatique.
Les traités de 1919 et 1920 n'accordent qu'une partie de ces promesses. Gabriele D'Annunzio popularise alors l'expression de vittoria mutilata, la victoire mutilée. En septembre 1919, il occupe Fiume avec des volontaires et y installe un pouvoir de fait jusqu'en décembre 1920.
La crise sociale et le biennio rosso
Les années 1919 et 1920 sont appelées biennio rosso, les deux années rouges. L'inflation, le chômage de démobilisation et les tensions agraires nourrissent une vague de grèves. Des occupations d'usines ont lieu dans le Nord, notamment à Turin et à Milan en septembre 1920.
Le Parti socialiste italien progresse fortement aux élections de novembre 1919. Le Parti communiste d'Italie s'en sépare au congrès de Livourne, en janvier 1921.
Le squadrisme et la faiblesse de l'État libéral
À partir de 1920, et surtout en 1921, les escouades fascistes mènent des expéditions punitives. Elles visent les maisons du peuple, les coopératives, les syndicats agricoles et les municipalités de gauche. Ce squadrisme est particulièrement intense en Émilie, en Toscane et dans les Pouilles.
Une partie des propriétaires agraires et des notables y voit une réponse à la poussée sociale, et les autorités locales laissent souvent faire. Les gouvernements libéraux, dont celui de Giovanni Giolitti, se succèdent sans stabiliser la situation.
De 1919 à 1922 : des Faisceaux de combat à la marche sur Rome
La fondation du 23 mars 1919
Les Fasci italiani di combattimento sont fondés à Milan le 23 mars 1919, piazza San Sepolcro. Le programme initial mêle revendications nationalistes et mesures sociales avancées, dont le suffrage féminin et l'impôt progressif sur le capital.
Aux élections de novembre 1919, les listes fascistes échouent complètement à Milan. Le mouvement se réoriente alors vers l'action antisocialiste et vers l'alliance avec les élites locales.
Du mouvement au parti
En novembre 1921, au congrès de Rome, le mouvement devient le Parti national fasciste. Cette institutionnalisation vise à discipliner les chefs locaux, les ras, et à rendre le fascisme présentable auprès du pouvoir. Le programme social de 1919 est largement abandonné au profit d'une ligne nationaliste et d'ordre.
Octobre 1922 : un coup de force légalisé
La marche sur Rome se déroule les 27, 28 et 29 octobre 1922. Le gouvernement de Luigi Facta demande l'état de siège, que le roi Victor Emmanuel III refuse de signer. Le 29 octobre 1922, le roi charge Mussolini de former le gouvernement, qui prête serment le 31 octobre 1922.
Le fascisme accède donc au pouvoir par une nomination royale, sous la pression d'une menace insurrectionnelle. Il y a violence et intimidation, mais aussi respect formel des procédures. Cette ambiguïté nourrit les analyses sur la responsabilité des élites libérales et de la monarchie.
La construction du régime, de 1922 à 1929
Les étapes légales et la crise Matteotti
Mussolini gouverne d'abord à la tête d'une coalition. La loi Acerbo, adoptée en 1923, attribue les deux tiers des sièges à la liste arrivée première avec au moins 25 pour cent des voix. Les élections d'avril 1924 se déroulent dans un climat de violences et donnent une large majorité aux listes fascistes.
Le député socialiste Giacomo Matteotti, qui dénonçait ces irrégularités, est enlevé et assassiné le 10 juin 1924. Le 3 janvier 1925, Mussolini assume devant la Chambre la responsabilité politique de la situation et annonce un durcissement.
Les lois fascistissimes et le parti unique
L'expression leggi fascistissime désigne l'ensemble législatif de 1925 et 1926. La loi du 24 décembre 1925 transforme le président du Conseil en chef du gouvernement, responsable devant le roi seul. Une loi de janvier 1926 autorise l'exécutif à légiférer par décret.
En novembre 1926, après un attentat manqué, les partis d'opposition sont dissous et un Tribunal spécial pour la défense de l'État est institué. Alfredo Rocco, ministre de la Justice de 1925 à 1932, en est le principal artisan juridique. Le Grand Conseil du fascisme, organe du parti créé en 1922, est intégré aux institutions de l'État en 1928.
Encadrer la société et la jeunesse
L'Opera Nazionale Balilla est créée en 1926 pour encadrer enfants et adolescents. Elle est absorbée en 1937 par la Gioventù italiana del littorio, rattachée au parti. Les loisirs des travailleurs relèvent de l'Opera Nazionale Dopolavoro, fondée en 1925.
L'école est réorganisée par la réforme portée en 1923 par le philosophe Giovanni Gentile, alors ministre. Enseignants et fonctionnaires sont progressivement soumis à un serment de fidélité. Emilio Gentile analyse cet ensemble comme la mise en place d'une religion politique.
Le corporatisme
Le corporatisme prétend dépasser la lutte des classes en associant patrons et salariés dans des organes communs. L'accord du palais Vidoni, en 1925, réserve la représentation ouvrière aux syndicats fascistes. La grève et le lock out sont interdits par la loi de 1926.
La Charte du travail est proclamée en avril 1927, le Conseil national des corporations institué en 1930 et les corporations en 1934. En 1939, la Chambre des députés devient la Chambre des faisceaux et des corporations. Beaucoup d'historiens de l'économie y voient un instrument de contrôle du travail plus qu'un système de décision.
Le tableau ci-dessous récapitule les repères du cas italien.
Date | Événement | Portée |
|---|---|---|
23 mars 1919 | Fondation des Faisceaux italiens de combat, à Milan | Naissance du mouvement |
Novembre 1921 | Création du Parti national fasciste | Passage du mouvement au parti |
27 au 29 octobre 1922 | Marche sur Rome | Pression armée sur le pouvoir |
29 au 31 octobre 1922 | Mussolini nommé puis assermenté | Accès légal au pouvoir |
10 juin 1924 | Assassinat de Giacomo Matteotti | Crise majeure du régime naissant |
1925 et 1926 | Lois fascistissimes | Construction de la dictature |
11 février 1929 | Accords du Latran | Réconciliation avec le Saint Siège |
3 octobre 1935 | Début de l'invasion de l'Éthiopie | Tournant impérial |
Septembre à novembre 1938 | Lois raciales antisémites | Persécution légale des Juifs italiens |
22 mai 1939 | Pacte d'acier avec l'Allemagne | Alliance militaire |
10 juin 1940 | Entrée en guerre de l'Italie | Engagement aux côtés du Reich |
25 juillet 1943 | Destitution de Mussolini par le roi | Chute du régime |
Septembre 1943 à avril 1945 | République sociale italienne, dite de Salò | État satellite du Reich |
Économie, Église et empire
La politique économique
Le régime lance en 1925 la bataille du blé, pour réduire les importations de céréales. Il engage ensuite la bataille de la lire, avec une revalorisation monétaire décidée en 1926 et 1927. Cette politique dite de la quota 90 pénalise les exportateurs.
La crise de 1929 conduit l'État à intervenir massivement. L'Institut mobilier italien est créé en 1931, puis l'Institut pour la reconstruction industrielle en 1933. L'État devient actionnaire de banques et de grandes entreprises, sans abolir la propriété privée. Après les sanctions de 1935, le régime proclame l'autarcie.
Les accords du Latran
Les accords du Latran sont signés le 11 février 1929 entre le gouvernement italien et le Saint Siège. Ils comprennent un traité reconnaissant la souveraineté de l'État du Vatican, un concordat et une convention financière. Ils mettent fin au conflit ouvert par l'annexion de Rome en 1870.
Le catholicisme est reconnu comme religion d'État, et le régime y gagne une légitimation considérable auprès des catholiques italiens. Des tensions subsistent cependant, notamment en 1931 autour de l'Action catholique.
Colonies, alliance allemande et lois raciales
L'Italie mène dans les années 1920 une reconquête violente de la Libye, achevée en 1932. Elle attaque l'Éthiopie le 3 octobre 1935, sans déclaration de guerre. Victor Emmanuel III est proclamé empereur d'Éthiopie le 9 mai 1936.
Le rapprochement avec l'Allemagne s'opère à partir de 1936, année où Mussolini parle d'un axe Rome Berlin. Le pacte d'acier est signé le 22 mai 1939, et l'Albanie envahie en avril 1939. Les lois raciales antisémites, adoptées entre septembre et novembre 1938, excluent les Juifs italiens de l'enseignement, de la fonction publique et de nombreuses professions.
1943 à 1945 : la chute et la République de Salò
Le 25 juillet 1943
Les défaites militaires s'accumulent à partir de 1941, et le débarquement allié en Sicile commence le 10 juillet 1943. Dans la nuit du 24 au 25 juillet 1943, le Grand Conseil du fascisme adopte un ordre du jour présenté par Dino Grandi, qui demande la restitution du commandement au roi.
Le 25 juillet 1943, Victor Emmanuel III démet Mussolini et le fait arrêter. Le maréchal Pietro Badoglio forme un gouvernement, et le Parti national fasciste est dissous. L'armistice avec les Alliés est rendu public le 8 septembre 1943.
La République sociale italienne
Mussolini est libéré par un commando allemand le 12 septembre 1943. Il proclame la République sociale italienne, dont les administrations s'installent notamment à Salò, sur le lac de Garde, et qui dépend étroitement de l'occupant allemand.
La période est marquée par une guerre civile entre les forces de Salò et la Résistance. Les déportations de Juifs d'Italie se multiplient après septembre 1943. Mussolini est capturé et exécuté par des partisans le 28 avril 1945.
Ce que la chute éclaire
Le régime n'avait supprimé ni le roi, ni l'armée comme corps, ni l'Église. Cette coexistence sert d'argument central dans la discussion sur son caractère totalitaire.
Définir le fascisme : la question du fascisme générique
Pourquoi la définition pose problème
Le fascisme n'a pas de texte canonique antérieur à sa prise de pouvoir. La Doctrine du fascisme, publiée en 1932 dans l'Enciclopedia Italiana sous la signature de Mussolini, avec une partie rédigée par Giovanni Gentile, est postérieure au régime. La doctrine suit donc la pratique au moins autant qu'elle la précède.
S'ajoute la variété des cas comparés. Un concept trop large englobe tous les régimes autoritaires de l'époque, un concept trop étroit ne vaut plus que pour l'Italie.
Les critères d'un fascisme minimal
Roger Griffin, dans The Nature of Fascism en 1991, propose un noyau qu'il nomme ultranationalisme palingénésique. L'idée est celle d'une renaissance nationale totale après une phase de décadence.
Stanley Payne, dans A History of Fascism, 1914-1945 en 1995, propose une typologie à trois volets : les négations, les buts idéologiques et le style politique. Robert Paxton, dans son livre de 2004 sur le fascisme en action, insiste sur les passions mobilisatrices plutôt que sur une doctrine.
Ces propositions partagent des traits récurrents : culte du chef, mobilisation de masse, violence politique assumée, projet de régénération nationale. Elles divergent sur le poids relatif de l'idéologie, de la pratique et du contexte.
Fascisme, nazisme, autoritarisme, totalitarisme
Catégorie | Traits mis en avant | Difficulté principale |
|---|---|---|
Fascisme italien | Parti milice, culte du chef, corporatisme | Coexistence avec la monarchie et l'Église |
Nazisme | Racisme biologique et antisémitisme d'État | Place du cas dans une famille fasciste |
Autoritarisme classique | Pluralisme limité, démobilisation politique | Frontière avec les fascismes |
Totalitarisme | Idéologie unique, terreur, homme nouveau | Applicabilité au cas italien |
La distinction entre fascisme et nazisme porte surtout sur le racisme. Chez les historiens du nazisme, dont Ian Kershaw, l'antisémitisme biologique est constitutif du régime allemand. L'Italie fasciste n'adopte des lois raciales qu'en 1938, soit seize ans après l'arrivée au pouvoir.
La distinction avec l'autoritarisme classique a été formalisée par le politiste Juan Linz. Un régime autoritaire tolère un pluralisme limité et cherche la passivité des gouvernés. Un régime fasciste mobilise, encadre et prétend transformer les consciences.
Le totalitarisme est une catégorie théorique, et non un synonyme de fascisme. Hannah Arendt, dans Les origines du totalitarisme en 1951, réserve le terme à l'Allemagne nazie et à l'Union soviétique stalinienne. Emilio Gentile soutient au contraire l'existence d'une voie italienne au totalitarisme, portée par le parti et par une religion politique.
Débats historiographiques et usages actuels du mot
Consentement, répression et nature du régime
Renzo De Felice, auteur d'une biographie de Mussolini publiée de 1965 à 1997, a soutenu l'existence d'un consensus de masse dans les années 1930. Il distinguait le mouvement fasciste, porteur d'une dynamique révolutionnaire, et le régime, plus conservateur.
Ses thèses, exposées notamment dans l'Intervista sul fascismo de 1975, ont suscité de vives discussions. Ses contradicteurs objectent que le consentement mesuré sous dictature reste inséparable de la contrainte.
Les origines idéologiques
Zeev Sternhell a défendu l'idée d'une genèse idéologique française du fascisme. Dans La droite révolutionnaire en 1978, Ni droite ni gauche en 1983, puis Naissance de l'idéologie fasciste en 1989 avec Mario Sznajder et Maia Asheri, il situe l'origine dans une révision antimatérialiste du marxisme.
Cette thèse a été contestée sur plusieurs points. Des historiens ont objecté que l'existence d'idées ne suffit pas à expliquer la conquête du pouvoir. D'autres ont discuté le poids réel de ces courants en France avant 1940.
Culture politique, processus et comparaison
Emilio Gentile a déplacé l'analyse vers la culture politique, les rites et les symboles, notamment dans Le culte du littorio publié en 1993. Roger Griffin travaille sur le noyau idéologique commun et sur la comparaison européenne.
Robert Paxton propose d'étudier des processus plutôt qu'une essence, par une suite d'étapes allant de la formation du mouvement à l'exercice du pouvoir. Ian Kershaw, dans Qu'est-ce que le nazisme ? publié en 1985, a cartographié les controverses allemandes, dont le débat entre lectures intentionnalistes et fonctionnalistes.
Le mot comme insulte politique
Dès les années 1930, le terme sort du vocabulaire descriptif. Il est employé comme disqualification par des acteurs de tous bords, y compris pour désigner des adversaires très éloignés du modèle italien. George Orwell notait en 1944 que le mot était devenu une injure presque vide de contenu.
Cet usage crée un problème méthodologique. Quand le mot sert d'abord à condamner, il cesse de décrire et d'ordonner les faits.
La démarche attendue en copie consiste à expliciter la définition retenue avant de l'appliquer. Tu nommes son auteur, tu énonces ses critères, puis tu examines ce que le cas étudié vérifie et ce qu'il ne vérifie pas.
Conclusion
Le fascisme se travaille à deux échelles distinctes. D'un côté une histoire italienne datée, de 1919 à 1945, avec ses institutions, ses lois et ses ruptures successives. De l'autre un concept comparatif, construit après coup, dont chaque auteur fixe les critères et les limites. Les deux échelles ne se confondent jamais, et les mélanger est l'erreur la plus fréquente.
La rigueur attendue tient en quelques gestes simples, valables en dissertation comme en colle. Tu distingues le mot et la chose, tu attribues chaque position à son auteur et à son ouvrage, et tu dates chacun de tes faits. Le régime italien de 1923 n'est pas celui de 1938, et les définitions proposées par Griffin, par Payne ou par Paxton ne se recouvrent pas exactement. Un plan qui expose les débats et leurs arguments vaut donc mieux qu'une thèse affirmée sans preuve.
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