La guerre civile espagnole (1936-1939) : répétition générale de la Seconde Guerre mondiale
Le 17 juillet 1936, un soulèvement militaire éclate au Maroc espagnol
Lila Dumonteil Divies

Le 17 juillet 1936, un soulèvement militaire éclate au Maroc espagnol. Le lendemain, l'insurrection s'étend à la péninsule ibérique : des généraux rebelles tentent de renverser le gouvernement républicain démocratiquement élu du Front populaire. Ils échouent à prendre le pouvoir immédiatement, mais déclenchent une guerre civile qui durera près de trois ans — jusqu'au 1er avril 1939 — et fera plus de 600 000 victimes civiles et militaires. Ce conflit oppose deux camps irréconciliables : les nationalistes menés par le général Francisco Franco, soutenus par l'Allemagne nazie et l'Italie fasciste, contre les républicains loyalistes, composés de socialistes, communistes et anarchistes, aidés par l'URSS et les Brigades internationales. La guerre civile espagnole est bien plus qu'un conflit interne : elle constitue le premier affrontement armé entre fascisme et antifascisme, une répétition générale de la Seconde Guerre mondiale où s'expérimentent les nouvelles armes et tactiques qui ravageront l'Europe quelques années plus tard (bombardements aériens, chars d'assaut). Elle révèle également la faiblesse tragique des démocraties occidentales face à la montée des totalitarismes : la France et le Royaume-Uni, par leur politique de non-intervention, abandonnent la République espagnole au profit d'une impossible neutralité. Cet article propose une analyse complète de la guerre civile espagnole : origines, déroulement, dimensions internationales, bilan et mémoire.
Les origines du conflit : une Espagne fracturée (1931-1936)
La IIe République espagnole (1931-1936) : espoirs et tensions
Le 14 avril 1931, la IIe République est proclamée en Espagne après la victoire des forces républicaines aux élections municipales et l'exil volontaire du roi Alphonse XIII. Ce changement de régime suscite d'immenses espoirs de réformes sociales et politiques chez une partie significative de la population espagnole. Le gouvernement républicain entreprend une série de réformes progressistes : séparation de l'Église et de l'État (réduction drastique du rôle politique et économique de l'Église catholique, très puissante), réforme agraire (redistribution des terres des grands propriétaires latifundistes aux paysans pauvres), autonomie régionale (reconnaissance des identités catalane et basque), modernisation de l'armée (réduction du corps d'officiers pléthorique), et droits des femmes (droit de vote accordé en 1933).
Cependant, ces réformes se heurtent à une opposition féroce de la part des forces conservatrices traditionnelles : grands propriétaires terriens craignant l'expropriation, Église catholique perdant ses privilèges séculaires, armée mécontente des réductions d'effectifs et de solde, monarchistes nostalgiques de l'Ancien Régime, et bourgeoisie effrayée par la montée des mouvements ouvriers. Cette opposition se radicalise rapidement. En 1933, des partis de droite remportent les élections législatives et forment un gouvernement qui bloque ou annule les réformes précédentes. Cette période, appelée le bienio negro (deux années noires), exaspère les forces de gauche et d'extrême gauche.
La révolution des Asturies (octobre 1934) : une répétition générale
En octobre 1934, lorsque la droite entre au gouvernement après son succès électoral de novembre 1933, les mineurs des Asturies se soulèvent dans une insurrection ouvrière révolutionnaire. Ils proclament une République socialiste asturienne, occupent les villes, s'arment, et résistent pendant deux semaines. Le gouvernement républicain envoie pour réprimer ce soulèvement la Légion étrangère espagnole et les troupes coloniales du Maroc, commandées par les généraux Francisco Franco et Manuel Goded — ironie tragique de l'histoire, ce sont les mêmes troupes et les mêmes chefs militaires qui se soulèveront contre la République deux ans plus tard.
La répression est féroce : plusieurs milliers de morts, des dizaines de milliers d'arrestations, des tortures, des exécutions sommaires. Cette violence gouvernementale contre des ouvriers républicains radicalise profondément le mouvement ouvrier espagnol et nourrit une rancœur durable. La gauche considère désormais que la République est capable de brutalité extrême pour défendre l'ordre établi, tandis que la droite se convainc que les forces de gauche sont des révolutionnaires bolchéviques prêts à renverser l'État par la violence. Cette polarisation croissante mine la démocratie républicaine.
Février 1936 : victoire du Front populaire et montée des tensions
Le 16 février 1936, des élections législatives sont organisées pour sortir de la crise politique. Elles donnent une courte victoire au Frente Popular (Front populaire), coalition regroupant républicains modérés, socialistes, communistes, et soutenue par les anarchistes de la CNT (Confédération nationale du travail). Le résultat est très serré : 4 910 000 voix pour le Front populaire contre 4 820 000 pour la droite et le centre, soit une différence de seulement 90 000 voix. Cette faible majorité ne permet pas au nouveau gouvernement d'imposer des réformes sans opposition virulente.
Aussitôt après les élections, qui se sont pourtant déroulées dans le calme, c'est un déchaînement de violence entre les señoritos (jeunes bourgeois) de la Phalange (parti fasciste espagnol créé en 1933), les pistoleros (hommes armés) de la FAI (Fédération anarchiste ibérique), et les jeunesses socialistes. Les corps de police s'affrontent entre eux : Garde civile (traditionnellement de droite) contre gardes d'assaut (loyaux à la République). Des églises sont brûlées par des anticléricaux radicaux. Des grèves paralysent l'économie. Des occupations de terres par des paysans se multiplient. Le gouvernement républicain peine à maintenir l'ordre public, oscillant entre répression et tentatives de dialogue.
13 juillet 1936 : l'assassinat de Calvo Sotelo, déclencheur du coup d'État
Le 13 juillet 1936, José Calvo Sotelo, chef d'un parti monarchiste de droite et opposant virulent au Front populaire, est assassiné par des gardes d'assaut républicains en représailles à l'assassinat d'un de leurs collègues par la Phalange. Cet événement constitue le point de bascule décisif. Il provoque le ralliement des hésitants de droite à l'idée qu'un soulèvement militaire est légitime et nécessaire pour sauver l'Espagne du chaos. Franco lui-même, jusqu'alors prudent, se décide alors à rejoindre la conspiration militaire.
Préparé depuis plusieurs mois par des généraux exilés ou en poste dans des garnisons périphériques (Franco aux Canaries, Emilio Mola à Pampelune, José Sanjurjo réfugié au Portugal), le soulèvement militaire éclate le 17 juillet 1936 au Maroc espagnol, puis le 18 juillet dans plusieurs villes de la péninsule. L'objectif est de prendre rapidement le pouvoir par un pronunciamiento (coup d'État militaire, pratique courante dans l'histoire espagnole du XIXe siècle). Mais le gouvernement républicain résiste, arme les milices ouvrières et populaires, et conserve le contrôle de Madrid, Barcelone, Valence, et la plupart des grandes villes. L'échec partiel du coup d'État transforme ce qui devait être une prise de pouvoir rapide en une guerre civile longue et sanglante.
Les deux camps : forces, idéologies et stratégies
Le camp nationaliste : ordre, autorité et tradition
Le camp nationaliste rassemble une coalition hétérogène de forces opposées à la République : militaires rebelles, monarchistes (carlistes et alphonsistes), catholiques conservateurs, grands propriétaires terriens, Phalange espagnole (parti fasciste), et une partie de la bourgeoisie effrayée par les désordres sociaux. Leur idéologie commune repose sur la défense de l'ordre, de l'autorité, de la patrie, de la religion catholique, et du système social traditionnel hiérarchisé. Ils se présentent comme les sauveurs de l'Espagne face à la menace bolchévique et à l'anarchie.
Militairement, les nationalistes disposent d'atouts décisifs. La majorité des officiers de l'armée régulière ont rejoint le soulèvement, assurant un encadrement militaire professionnel de qualité. Les troupes d'élite — Légion étrangère espagnole et troupes coloniales marocaines (Regulares), aguerries par les guerres coloniales — constituent le fer de lance de l'offensive nationaliste. Franco, qui commande l'Armée d'Afrique depuis le Maroc, fait traverser le détroit de Gibraltar à ses troupes dès août 1936 grâce à un pont aérien assuré par l'aviation allemande et italienne. Cette traversée maritime et aérienne massive permet aux forces nationalistes de débarquer en Andalousie et de progresser rapidement vers le nord.
À la fin de 1937, Franco dispose de plus de 770 000 hommes en armes. Outre l'encadrement militaire professionnel et les troupes d'élite, l'armée nationaliste intègre progressivement des volontaires civils, des phalangistes, et surtout les alféreces provisionales (sous-lieutenants de réserve) : jeunes hommes de 20 à 30 ans dotés d'un titre universitaire, formés accélérément pour remplacer les pertes d'officiers. Cette capacité à renouveler l'encadrement militaire constitue un avantage structurel sur les républicains.
Le camp républicain : défense de la démocratie et révolution sociale
Le camp républicain est encore plus hétérogène et traversé de contradictions internes profondes. Il regroupe : républicains modérés attachés à la démocratie parlementaire, socialistes du PSOE, communistes du PCE (Parti communiste espagnol, initialement minoritaire mais renforcé par l'aide soviétique), anarchistes de la CNT et de la FAI (très puissants en Catalogne et Aragon), trotskystes du POUM (Parti ouvrier d'unification marxiste), nationalistes basques et catalans. Ces composantes partagent la défense de la République légale contre le coup d'État militaire, mais divergent radicalement sur les objectifs : les modérés veulent restaurer l'ordre républicain, les révolutionnaires veulent profiter de la guerre pour réaliser une révolution sociale (collectivisation des terres et des usines, abolition de l'État bourgeois).
Militairement, la situation républicaine est chaotique au début de la guerre. Le gouvernement avait dissous une partie de l'armée régulière par méfiance envers les officiers, et s'appuie sur des milices populaires improvisées : ouvriers armés, syndicalistes, paysans. Ces milices manquent d'encadrement, de discipline, de coordination. En octobre 1936, le gouvernement crée l'Armée populaire de la République pour tenter d'unifier et de professionnaliser les forces loyalistes, mais les divisions politiques internes (communistes contre anarchistes, trotskystes contre staliniens) minent constamment l'efficacité militaire.
Les républicains conservent néanmoins des atouts : la marine de guerre reste majoritairement fidèle à la République (bien que les équipages aient exécuté beaucoup d'officiers), et surtout l'aviation, grâce au ralliement d'Ignacio Hidalgo de Cisneros, aristocrate et pilote prestigieux converti au communisme. Les aviateurs soviétiques et les conseillers militaires de Moscou, dont Vladimir Gorev, forment rapidement les pilotes républicains au maniement des appareils modernes. Jusqu'à la fin de 1936, la République conserve une supériorité aérienne qui compense partiellement ses faiblesses terrestres.
Les interventions étrangères : dimension internationale du conflit
Allemagne et Italie : soutien massif aux nationalistes
Dès l'été 1936, l'Allemagne nazie d'Adolf Hitler et l'Italie fasciste de Benito Mussolini apportent un soutien militaire massif aux nationalistes. Pour ces régimes totalitaires, la guerre d'Espagne représente une triple opportunité : installer un régime allié en Europe du Sud-Ouest, tester de nouvelles armes et tactiques militaires en conditions réelles, et lutter contre la menace communiste incarnée par la République soutenue par l'URSS.
L'Allemagne envoie la légion Condor, corps expéditionnaire composé d'aviateurs, d'artilleurs et de techniciens militaires allemands. Cette légion expérimente des tactiques révolutionnaires : bombardements aériens massifs de terreur contre les populations civiles (Guernica, 26 avril 1937, 1 500 à 2 000 morts), bombardements en piqué (Stukas), coordination entre aviation et forces terrestres (ancêtre de la Blitzkrieg). L'Allemagne fournit également des chars d'assaut, de l'artillerie, des munitions, et des instructeurs. Cette aide représente plusieurs centaines de millions de marks.
L'Italie fasciste s'engage encore plus massivement : elle envoie le Corpo Truppe Volontarie (Corps de Troupes Volontaires), comprenant cinq divisions de Chemises noires (environ 60 000 à 70 000 soldats italiens), des aviateurs, des chars, de l'artillerie, et des navires de guerre. L'aide italienne inclut également le ravitaillement via la dictature voisine du Portugal (Salazar soutient activement Franco). Mussolini voit dans cette intervention l'occasion d'affirmer l'Italie comme puissance méditerranéenne et de défier la France et le Royaume-Uni.
URSS et Brigades internationales : soutien limité aux républicains
Face à l'intervention fasciste, l'Union soviétique de Staline décide de soutenir la République espagnole pour des raisons à la fois idéologiques (défense d'un régime de Front populaire contre le fascisme) et géostratégiques (contrer l'influence germano-italienne en Méditerranée). L'aide soviétique comprend : avions de chasse modernes (Polikarpov I-15 et I-16, supérieurs aux appareils allemands et italiens jusqu'en 1937), chars T-26, artillerie, munitions, et surtout conseillers militaires qui réorganisent l'armée républicaine. Cependant, cette aide est payante : l'URSS exige que l'Espagne républicaine lui transfère ses réserves d'or (environ 500 tonnes d'or de la Banque d'Espagne sont envoyées à Moscou en octobre 1936), surnommées l'or de Moscou.
Parallèlement, des volontaires antifascistes du monde entier affluent en Espagne pour combattre aux côtés de la République. Les Brigades internationales sont formées en octobre 1936, composées d'environ 35 000 combattants venus de plus de 50 pays : Français (environ 10 000), Allemands antinazis, Italiens antifascistes, Américains (Brigade Abraham Lincoln), Britanniques, Polonais, Canadiens, etc. La plupart sont communistes ou proches du communisme, recrutés via les réseaux du Komintern. Parmi eux figurent des intellectuels célèbres : George Orwell (qui combattra dans les milices du POUM et dénoncera les purges staliniennes dans Hommage à la Catalogne), Ernest Hemingway (correspondant de guerre, auteur de Pour qui sonne le glas), André Malraux (écrivain français qui commande une escadrille aérienne républicaine et écrira L'Espoir).
La non-intervention franco-britannique : abandon des démocraties
Face à l'internationalisation rapide du conflit, la France et le Royaume-Uni adoptent une politique désastreuse de non-intervention. Léon Blum, président du Conseil français et lui-même à la tête d'un gouvernement de Front populaire, répond initialement positivement le 20 juillet 1936 à une demande d'assistance du gouvernement espagnol. Mais il fait rapidement marche arrière devant l'opposition conjuguée de la droite française, des radicaux (Édouard Herriot), du président modéré Albert Lebrun, et surtout du Royaume-Uni qui refuse catégoriquement toute intervention. Londres craint qu'une aide à la République ne déclenche une guerre européenne généralisée et préfère apaiser Hitler et Mussolini (politique d'apaisement).
En août 1936, un Comité de non-intervention est créé à Londres, regroupant 27 pays européens qui s'engagent à ne fournir aucune aide militaire à aucun des deux camps espagnols. Cette politique est une hypocrisie tragique : l'Allemagne, l'Italie et l'URSS violent ouvertement cet engagement en continuant d'armer leurs alliés respectifs, tandis que la France et le Royaume-Uni respectent scrupuleusement la neutralité, abandonnant de facto la République espagnole. Cette non-intervention affaiblit mortellement les républicains, qui ne peuvent compter que sur l'aide soviétique (insuffisante et coûteuse) face au soutien massif germano-italien dont bénéficient les nationalistes.
Le déroulement de la guerre (1936-1939)
Été-automne 1936 : échec du coup d'État et début de la guerre
Le soulèvement militaire des 17-18 juillet 1936 réussit rapidement dans certaines régions : Galice, Castille-León, Navarre, Aragon occidental, une partie de l'Andalousie (Séville, Cordoue, Grenade), et les îles Baléares (sauf Minorque). Le général Queipo de Llano s'empare de Séville par un coup de force audacieux. Franco fait traverser le détroit de Gibraltar à l'Armée d'Afrique, qui débarque en Andalousie et progresse vers Madrid. Mais le soulèvement échoue dans les grandes villes : Madrid, Barcelone, Valence, Bilbao restent aux mains des républicains. Le général Goded, qui tentait de prendre Barcelone, est capturé et fusillé. Le général Sanjurjo, chef nominal de la rébellion, meurt dans un accident d'avion le 20 juillet. Franco s'impose progressivement comme le chef incontesté du camp nationaliste.
Novembre 1936 : bataille de Madrid et stabilisation du front
En novembre 1936, les nationalistes lancent une offensive majeure sur Madrid. Le 8 novembre, 20 000 soldats commandés par le général Emilio Mola attaquent la capitale à plusieurs endroits. Mais les républicains, galvanisés par le slogan No pasarán! (Ils ne passeront pas!), résistent héroïquement. Les Brigades internationales, fraîchement arrivées, jouent un rôle décisif dans la défense de la cité universitaire. Les combats sont acharnés, maison par maison, rue par rue. Le 19 novembre, les nationalistes ne parviennent pas à aller plus loin que le quartier universitaire. Franco décide alors de bombarder systématiquement Madrid, espérant briser le moral de la population. Mais la capitale résiste.
Les deux camps étant épuisés, le front se stabilise autour de Madrid. Franco comprend qu'une prise frontale de la capitale est impossible et décide de concentrer ses efforts sur d'autres fronts. Madrid ne tombera que le 28 mars 1939, à la toute fin de la guerre, lorsque la République sera déjà militairement vaincue ailleurs.
1937 : conquête du Nord et Guernica
En 1937, Franco lance une grande offensive contre le nord républicain : Pays basque, Asturies, et Cantabrie. Ces régions industrielles et minières sont stratégiquement vitales pour la République. En avril 1937, les nationalistes, aidés massivement par la légion Condor allemande, conquièrent progressivement le Pays basque. Le 26 avril 1937, l'aviation allemande bombarde la ville basque de Guernica (Gernika en basque), jour de marché. C'est le premier bombardement aérien de terreur de l'histoire moderne visant délibérément une population civile. Bilan : environ 1 500 à 2 000 morts. Pablo Picasso, horrifié, peint son célèbre tableau Guernica (1937), dénonciation universelle de la barbarie de la guerre.
En juin 1937, Bilbao tombe. En octobre 1937, les Asturies et la Cantabrie sont conquises. Le Nord industriel républicain est perdu, privant la République de ses ressources minières et industrielles essentielles. Cette défaite marque un tournant stratégique décisif.
1938 : bataille de l'Èbre et effondrement républicain
En juillet 1938, les républicains lancent leur dernière grande offensive : la bataille de l'Èbre. L'objectif est de couper en deux la zone nationaliste et de soulager la pression sur la Catalogne menacée. L'offensive initiale est un succès : les troupes républicaines franchissent le fleuve Èbre et avancent profondément en territoire nationaliste. Mais Franco contre-attaque massivement, utilisant son écrasante supériorité aérienne et en artillerie. Les combats durent quatre mois (juillet-novembre 1938) et sont d'une violence inouïe. Les pertes républicaines sont catastrophiques : environ 70 000 morts, blessés et prisonniers. L'armée républicaine, saignée à blanc, ne se remettra jamais de ce désastre.
Janvier-mars 1939 : chute de la Catalogne et fin de la guerre
En décembre 1938, profitant de l'épuisement républicain après la bataille de l'Èbre, Franco lance l'offensive finale sur la Catalogne. Les troupes nationalistes progressent rapidement. Le 26 janvier 1939, Barcelone tombe. Des centaines de milliers de civils républicains et de soldats fuient vers la France par les Pyrénées dans des conditions épouvantables : c'est la Retirada (la retraite). Entre le 28 janvier et le 13 février, environ 475 000 réfugiés espagnols franchissent la frontière française, souvent sous les bombardements de l'aviation franquiste. Ils seront internés dans des camps de concentration improvisés sur les plages françaises (Argelès-sur-Mer, Saint-Cyprien, Le Barcarès), dans des conditions sanitaires et humanitaires déplorables.
Le 28 mars 1939, Madrid tombe sans combats véritables, la résistance républicaine s'étant effondrée. Le 1er avril 1939, Franco annonce officiellement la fin de la guerre par un communiqué laconique : La guerre est finie. La dictature franquiste commence, elle durera 36 ans jusqu'à la mort de Franco le 20 novembre 1975.
Bilan et conséquences : cicatrices durables
Bilan humain : plus de 600 000 morts
Le bilan humain de la guerre civile espagnole est effroyable. Les estimations varient, mais les historiens s'accordent sur un chiffre d'environ 600 000 à 700 000 morts au total, soit environ 3% de la population espagnole de l'époque. Ces pertes se décomposent en : morts au combat (environ 250 000), victimes de la répression nationaliste (environ 150 000 exécutions sommaires, fusillades, massacres), victimes de la répression républicaine (environ 50 000 à 70 000, notamment prêtres, religieux, propriétaires, militants de droite), et morts indirectes (faim, maladies, bombardements des populations civiles).
Ces chiffres révèlent l'extrême violence du conflit. Les deux camps ont commis des atrocités massives. Les républicains ont mené une terreur anticléricale : environ 7 000 prêtres, religieux et religieuses ont été assassinés, des églises brûlées, des œuvres d'art religieuses détruites. Les nationalistes ont mené une répression systématique et planifiée : exécutions massives de républicains, socialistes, communistes, anarchistes, intellectuels, enseignants, syndicalistes. La terreur franquiste se poursuivra après 1939 : environ 50 000 exécutions supplémentaires entre 1939 et 1945, des dizaines de milliers d'emprisonnements, et un système concentrationnaire de travail forcé.
Bilan politique : 36 ans de dictature franquiste
La victoire des nationalistes aboutit à l'installation d'une dictature militaire autoritaire dirigée par Franco, qui porte le titre de Caudillo (chef, équivalent espagnol du Duce ou du Führer). Le régime franquiste (1939-1975) repose sur trois piliers : nationalisme espagnol centralisateur (répression des identités régionales basque et catalane, interdiction de leurs langues), catholicisme traditionnel (alliance étroite avec l'Église, morale conservatrice imposée), et anticommunisme viscéral (toute opposition est qualifiée de rouge et réprimée).
L'Espagne franquiste restera isolée internationalement jusqu'aux années 1950. Franco, bien que sympathisant des régimes fasciste et nazi, reste neutre pendant la Seconde Guerre mondiale (tout en envoyant la Division Azul combattre aux côtés de l'Allemagne sur le front de l'Est). Après 1945, l'Espagne est exclue de l'ONU et ostracisée par les démocraties occidentales. Mais la Guerre froide change la donne : en 1953, les États-Unis signent un accord avec Franco, lui accordant une reconnaissance diplomatique et une aide économique en échange de bases militaires en Espagne. Le régime se normalise progressivement, tout en restant autoritaire jusqu'à la mort de Franco en 1975.
Répétition générale de la Seconde Guerre mondiale
La guerre civile espagnole est souvent qualifiée de répétition générale de la Seconde Guerre mondiale pour plusieurs raisons. D'abord, elle constitue le premier affrontement armé direct entre fascisme/nazisme et antifascisme/communisme, préfigurant l'axe Berlin-Rome contre les Alliés. Ensuite, elle permet aux puissances de l'Axe de tester leurs nouvelles armes et tactiques : bombardements aériens massifs, chars d'assaut, coordination aviation-forces terrestres, guerre totale incluant les civils. Guernica préfigure les bombardements de Londres, Dresde, Hiroshima. Enfin, elle révèle la faiblesse tragique des démocraties occidentales face aux totalitarismes : la politique de non-intervention franco-britannique, censée éviter la guerre, encourage au contraire Hitler et Mussolini, convaincus que Paris et Londres ne réagiront pas à leurs agressions.
Mémoire et réconciliation : un long chemin
Après la mort de Franco en 1975, l'Espagne entame une transition démocratique remarquablement pacifique. Un consensus tacite, appelé pacte de l'oubli, s'établit : pour éviter de rouvrir les blessures de la guerre civile et faciliter la réconciliation nationale, on décide de ne pas poursuivre judiciairement les crimes franquistes et de ne pas débattre publiquement de la période 1936-1975. Cette amnésie collective permet la stabilisation démocratique, mais frustre profondément les victimes du franquisme et leurs descendants.
Depuis les années 2000, un mouvement pour la récupération de la mémoire historique émerge : exhumation des fosses communes contenant les corps des républicains fusillés (environ 120 000 disparus encore dans des fosses anonymes), reconnaissance officielle des victimes, retrait des symboles franquistes de l'espace public. Ces initiatives suscitent des débats passionnés et des tensions politiques, révélant que les cicatrices de la guerre civile ne sont toujours pas refermées quatre-vingt-neuf ans après.






