L'océan Indien : nouveau centre du monde et théâtre de toutes les rivalités
L'océan Indien est en train de devenir le pivot géostratégique du XXIe siècle. Troisième plus vaste océan du monde avec 75 millions de km², il est bordé par 40 États qui représentent 2,8 milliards d'habitants
Lila Dumonteil Divies

L'océan Indien est en train de devenir le pivot géostratégique du XXIe siècle. Troisième plus vaste océan du monde avec 75 millions de km², il est bordé par 40 États qui représentent 2,8 milliards d'habitants — soit 40% de la population mondiale — et abrite plus de la moitié des réserves mondiales d'hydrocarbures et d'uranium, trois quarts des réserves de diamants, et près de la moitié de l'or et du gaz. Par ses eaux transitent les routes commerciales les plus stratégiques de la planète, reliant l'Asie à l'Europe via le canal de Suez et le détroit de Malacca. L'officier américain Alfred Thayer Mahan l'avait prophétisé au XIXe siècle : La puissance qui dominera l'océan Indien contrôlera l'Asie et l'avenir du monde se jouera dans ses eaux. En 2025-2026, cette prophétie se vérifie spectaculairement. La Chine étend son influence par le collier de perles, l'Inde renforce sa marine et ouvre de nouvelles bases stratégiques, la rivalité sino-indienne s'intensifie autour des Maldives, Diego Garcia change de souveraineté après 52 ans d'occupation britannique, et les États-Unis redessinent leur stratégie face au retour de Trump. Cet article propose une analyse complète de la géopolitique de l'océan Indien, événements récents de 2025-2026 compris.
Géographie et enjeux économiques fondamentaux
Un espace maritime colossal aux ressources immenses
L'océan Indien s'étend sur 75 millions de km² et représente environ 20% de la surface totale des océans du globe. Il est bordé par l'Afrique à l'ouest, l'Asie au nord, l'Australie à l'est, et l'Antarctique au sud. Ses côtes comptent parmi les plus densément peuplées du monde : Inde, Pakistan, Bangladesh, Birmanie, Malaisie, Indonésie, Australie, Iran, Arabie Saoudite, Yémen, Somalie, Kenya, Tanzanie, Mozambique, Afrique du Sud, Madagascar, Maurice.
Les ressources naturelles de l'océan Indien et de ses États riverains en font un espace hautement convoité : plus de 50% des réserves mondiales d'hydrocarbures (pétrole et gaz naturel, concentrés au Moyen-Orient et dans le golfe Persique), plus de 50% des réserves d'uranium (Australie, Afrique du Sud), environ 75% des réserves mondiales de diamants (Afrique du Sud, Botswana), près de 50% de l'or (Afrique du Sud, Australie), et d'immenses réserves de terres rares, minerais stratégiques essentiels à l'industrie technologique moderne (batteries, smartphones, éoliennes, missiles).
Par ailleurs, l'océan Indien lui-même recèle des ressources halieutiques (pêche) considérables, des nodules polymétalliques sur les fonds marins (manganèse, cobalt, nickel, cuivre), et des hydrocarbures offshore exploités notamment au large de l'Inde, de l'Indonésie, de l'Australie et de l'Afrique de l'Est.
Les points de passage stratégiques : choke points du commerce mondial
L'importance géopolitique de l'océan Indien tient avant tout au fait qu'il constitue la principale voie de transport maritime entre l'Asie et l'Europe, et entre l'Asie et l'Afrique. Par ses eaux transitent environ 80% du commerce mondial de pétrole et une part considérable du commerce de marchandises conteneurisées. Plusieurs choke points (points d'étranglement) stratégiques, contrôlant l'accès à cet océan, sont devenus des enjeux géostratégiques majeurs.
Le détroit de Malacca, entre l'Indonésie, la Malaisie et Singapour, est le passage maritime le plus fréquenté au monde. Large de seulement 2,8 kilomètres à son point le plus étroit, il voit passer environ 25% du commerce maritime mondial et près de 40% du commerce pétrolier chinois. Un blocage du détroit de Malacca paralyserait instantanément l'économie chinoise et japonaise. Conscients de cette vulnérabilité, la Chine développe des routes alternatives (canal de Kra en Thaïlande, corridor économique Chine-Pakistan via Gwadar) et l'Inde surveille avec une vigilance extrême ce passage maritime.
Le détroit d'Ormuz, entre l'Iran et Oman, contrôle l'accès au golfe Persique. Par ce détroit large de seulement 39 kilomètres transitent environ 20% du pétrole mondial et une grande partie du gaz naturel liquéfié (GNL) exporté du Qatar. Une fermeture de ce détroit — régulièrement brandie comme menace par l'Iran lors de tensions avec Washington — provoquerait une crise énergétique mondiale immédiate. La Ve flotte américaine, basée à Bahreïn, a pour mission stratégique principale d'assurer la sécurité de ce passage.
Le détroit de Bab-el-Mandeb, entre le Yémen et Djibouti, contrôle l'accès à la mer Rouge et donc au canal de Suez. Large d'environ 29 kilomètres, il voit passer près de 10% du commerce maritime mondial et la majeure partie du commerce Europe-Asie. Depuis 2023, les attaques des rebelles houthis du Yémen contre des navires commerciaux transitant par ce détroit, en solidarité avec les Palestiniens de Gaza, ont provoqué une crise majeure du transport maritime mondial, détournant de nombreux navires vers le cap de Bonne-Espérance et rallongeant considérablement les temps et coûts de transport.
Les acteurs régionaux : Inde et Chine, la rivalité structurante
L'Inde : une montée en puissance navale spectaculaire
Dans l'océan qui porte son nom, l'Inde dispose aujourd'hui d'une marine de guerre en pleine expansion. Pendant longtemps, l'Inde a été perçue comme une puissance continentale, obsédée par ses frontières terrestres avec le Pakistan et la Chine. Les guerres de 1947-1948, 1965, 1971 et 1999 contre le Pakistan, ainsi que le conflit frontalier humiliant de 1962 contre la Chine, ont façonné une pensée stratégique indienne tournée vers ses frontières himalayennes et vers la plaine indo-gangétique. Mais cette époque est révolue.
Depuis les années 2000, et surtout depuis 2017, l'Inde a massivement investi dans sa marine. En 2024-2025, la marine indienne dispose de deux porte-avions (INS Vikramaditya et INS Vikrant, ce dernier construit en Inde et mis en service en 2022), d'une vingtaine de sous-marins (dont des sous-marins nucléaires lanceurs d'engins INS Arihant), de dizaines de frégates, destroyers et corvettes modernes, et développe activement ses capacités de projection de puissance dans l'océan Indien et au-delà.
La stratégie navale indienne s'articule autour de plusieurs axes. D'abord, la doctrine du collier de perles à rebours vise à contrer l'influence chinoise en établissant des partenariats stratégiques avec les États riverains de l'océan Indien. En 2017, l'Inde a conclu un accord majeur avec les États-Unis pour accéder aux bases militaires américaines de la région, notamment Diego Garcia. Un accord a également été signé avec Singapour pour accéder à la base navale de Changi, et la France a autorisé l'accès aux bases de Djibouti et de La Réunion. L'Inde entretient également des relations stratégiques privilégiées avec l'Iran (projet du port de Chabahar, destiné à contrôler le détroit d'Ormuz), le Mozambique, l'Afrique du Sud, l'Indonésie et les Seychelles.
En mars 2024, l'Inde a inauguré une nouvelle base navale à Minicoy, dans les îles Lakshadweep, à seulement 150 km des Maldives. Cette annonce intervient juste après que les Maldives ont rompu leur collaboration sécuritaire avec l'Inde pour se rapprocher de la Chine. Le chef de la marine indienne a déclaré que cette base revêt une importance considérable, non seulement pour la marine indienne, mais aussi pour la sécurité maritime et la position stratégique du pays dans la région indo-pacifique. Dès mai 2024, les Maldives ont exigé le retrait complet des militaires indiens stationnés sur leur territoire, marquant un tournant géopolitique majeur.
Le collier de perles chinois : une stratégie d'encerclement maritime de l'Inde
La Chine, deuxième économie mondiale, dépend vitalement des routes maritimes de l'océan Indien pour ses approvisionnements énergétiques. Environ 80% du pétrole chinois et une grande partie de son commerce international transitent par l'océan Indien via le détroit de Malacca — une vulnérabilité géostratégique que Pékin appelle le dilemme de Malacca. Pour sécuriser ses routes d'approvisionnement et contrer l'influence indienne, la Chine a développé depuis les années 2000 une stratégie dite du collier de perles : la construction ou la prise de contrôle de ports stratégiques tout autour de l'océan Indien, formant une chaîne de bases potentielles encerclant l'Inde.
Ce collier comprend plusieurs perles majeures. Le port de Gwadar au Pakistan, financé et construit par la Chine dans le cadre du corridor économique Chine-Pakistan (CPEC), donne à Pékin un accès direct au golfe Persique, contournant le détroit de Malacca. Le port de Hambantota au Sri Lanka, construit grâce à des prêts chinois que Colombo ne pouvait rembourser, a été concédé à la Chine pour 99 ans en 2017 — un cas d'école de la diplomatie de la dette chinoise. Le port de Kyaukpyu en Birmanie, également financé par la Chine, offre un débouché sur le golfe du Bengale. Enfin, la présence chinoise croissante à Djibouti (où Pékin a établi sa première base militaire permanente à l'étranger en 2017) et aux Maldives renforce l'encerclement stratégique de l'Inde.
Cette stratégie s'inscrit dans la Belt and Road Initiative (routes de la soie maritimes et terrestres), gigantesque projet d'infrastructures lancé par Xi Jinping en 2013. Si officiellement ces ports sont présentés comme des projets commerciaux, les analystes indiens et américains y voient des bases militaires potentielles permettant à la marine chinoise (PLAN - People's Liberation Army Navy) de projeter sa puissance dans l'océan Indien. En 2025, la Chine a publié une carte sur laquelle des zones indiennes ou contestées sont présentées comme appartenant à la Chine, provoquant la fureur de New Delhi et accélérant la militarisation indienne de l'océan Indien.
La bataille pour les Maldives : pivot de la rivalité sino-indienne
Les Maldives, petit archipel de 1 200 îles situé à 700 km au sud-ouest de l'Inde, sont devenues un point focal de la rivalité sino-indienne. Traditionnellement dans la sphère d'influence indienne, les Maldives ont basculé vers la Chine sous la présidence de Mohamed Muizzu, élu en novembre 2023 sur un programme explicitement pro-chinois et anti-indien. Muizzu a immédiatement exigé le retrait des 75 militaires indiens stationnés aux Maldives (principalement des techniciens opérant des hélicoptères de patrouille offerts par New Delhi) et signé plusieurs accords de coopération sécuritaire avec Pékin.
L'Inde a réagi en inaugurant en mars 2024 la base navale de Minicoy, à seulement 150 km au nord des Maldives, positionnée pour surveiller étroitement tout mouvement militaire chinois dans l'archipel. Selon le Times of India, la Chine envisage la construction d'un port dans le sud des Maldives, ce qui constituerait une perle supplémentaire du collier chinois, cette fois directement dans l'arrière-cour stratégique de l'Inde. Cette bataille pour les Maldives illustre la transformation de l'océan Indien en arène de compétition de premier plan entre les deux géants asiatiques.
Les acteurs extra-régionaux : États-Unis, France, Royaume-Uni
Les États-Unis : Diego Garcia, pivot de la stratégie navale américaine
Si l'océan Indien porte le nom de l'Inde, c'est paradoxalement les États-Unis qui en sont historiquement la puissance militaire dominante. Depuis la fin de la Guerre froide et le retrait britannique progressif, Washington s'est positionné comme le garant de la sécurité des routes maritimes de l'océan Indien. Cette domination repose sur trois piliers : la base navale et aérienne de Diego Garcia, les flottes navales américaines, et les alliances régionales.
Diego Garcia, atoll britannique situé au cœur géographique de l'océan Indien, à 1 800 km au sud de l'Inde, abrite depuis les années 1970 une base militaire conjointe américano-britannique considérée comme l'une des plus stratégiques au monde. Louée par Washington à Londres, cette base permet aux États-Unis de projeter leur puissance militaire sur l'ensemble de l'océan Indien, le golfe Persique, l'Asie du Sud et l'Afrique orientale. Des bombardiers stratégiques B-52 et B-2, des sous-marins nucléaires, des navires de guerre et des avions de patrouille maritime y sont stationnés en permanence. Diego Garcia a joué un rôle crucial lors de la guerre du Golfe (1991), de la guerre d'Afghanistan (2001-2021), de la guerre d'Irak (2003-2011), et reste aujourd'hui une base logistique essentielle pour toutes les opérations américaines dans la région.
Cependant, en 2025-2026, l'avenir de Diego Garcia a connu un bouleversement majeur (voir section IV). Au-delà de Diego Garcia, les États-Unis déploient dans l'océan Indien trois flottes majeures : la Ve flotte (basée à Bahreïn, couvrant le golfe Persique, la mer Rouge et l'ouest de l'océan Indien), la VIe flotte (opérant en Méditerranée mais pouvant intervenir dans l'océan Indien via Suez), et la VIIe flotte (basée au Japon, couvrant le Pacifique ouest mais pouvant se projeter dans l'est de l'océan Indien via Malacca).
Le QUAD : une alliance anti-chinoise en océan Indien
Face à l'expansion chinoise, les États-Unis ont créé en 2007 (revitalisé en 2017) le Quadrilateral Security Dialogue (QUAD), alliance stratégique informelle regroupant les États-Unis, le Japon, l'Australie et l'Inde. Bien que le QUAD n'ait pas de traité formel comme l'OTAN, il organise des exercices navals communs réguliers (notamment Malabar Exercise), des échanges de renseignements, et une coordination stratégique visant explicitement à contrer les velléités expansionnistes chinoises dans l'Indo-Pacifique, incluant l'océan Indien.
Ce partenariat est complémentaire à d'autres alliances américaines dans la région : AUKUS (États-Unis, Royaume-Uni, Australie, 2021, focalisé sur la fourniture de sous-marins nucléaires à l'Australie pour contrer la Chine), et les accords bilatéraux avec Singapour, la Thaïlande, les Philippines. L'objectif global est de construire un réseau d'alliances et de partenariats capable de dissuader ou de contenir toute tentative chinoise de domination de l'océan Indien.
La France : une puissance indo-pacifique par ses territoires d'outre-mer
La France est une puissance de l'océan Indien souvent sous-estimée. Elle y possède plusieurs territoires d'outre-mer : La Réunion (département français, 850 000 habitants), Mayotte (département français, 320 000 habitants), les Îles Éparses (Tromelin, Europa, Bassas da India, Juan de Nova, Glorieuses), et les Terres australes et antarctiques françaises (TAAF). Ces territoires confèrent à la France la deuxième zone économique exclusive (ZEE) mondiale après les États-Unis, avec 11 millions de km², dont une part significative dans l'océan Indien.
Paris maintient une présence militaire permanente dans l'océan Indien via les Forces armées dans la zone sud de l'océan Indien (FAZSOI), comprenant des navires de guerre, des avions de patrouille maritime, et des troupes terrestres basées à La Réunion, Mayotte et Djibouti. La France participe également depuis 2009 à l'opération Atalante de l'Union européenne contre la piraterie au large de la Somalie, et mène des patrouilles régulières pour affirmer sa souveraineté et sécuriser ses eaux territoriales.
En janvier 2025, la France a publié sa stratégie indopacifique actualisée, affirmant son ambition de jouer un rôle accru dans la stabilité de la région. Cette stratégie s'articule autour de trois piliers : défense de la souveraineté française et européenne, coopération renforcée avec les partenaires régionaux (Inde, Australie, Japon, Indonésie), et participation active au maintien d'un ordre international fondé sur le droit. La Conférence des Nations Unies sur les océans, prévue à Nice en juin 2025, a été l'occasion pour Paris de mieux prendre en compte les priorités des États insulaires du Pacifique, notamment sur la résilience climatique.
Diego Garcia et les Chagos (2024-2026) : fin d'un chapitre colonial ?
Historique : 52 ans d'occupation britannique contestée
L'archipel des Chagos, situé au centre de l'océan Indien, comprend sept atolls totalisant 55 îles, dont la plus grande est Diego Garcia. Sous colonisation française puis britannique, les Chagos étaient administrés comme une dépendance de Maurice. En 1965, trois ans avant l'indépendance de Maurice, le Royaume-Uni a détaché les Chagos pour créer le Territoire britannique de l'océan Indien (BIOT), dans le but explicite d'y installer une base militaire américaine.
Entre 1966 et 1973, environ 1 500 à 2 000 Chagossiens — population créole d'origine africaine, indienne et malgache ayant vécu sur l'archipel depuis le XVIIIe siècle — ont été expulsés de force par les autorités britanniques vers Maurice et les Seychelles, pour laisser place à la construction de la base militaire. Cette expulsion constitue l'un des actes de décolonisation les plus controversés du XXe siècle. Les Chagossiens ont reçu des indemnisations jugées dérisoires dans les années 1970 et n'ont jamais été autorisés à retourner sur leurs terres natales.
Maurice a constamment revendiqué la souveraineté sur l'archipel, affirmant que le Royaume-Uni l'avait contraint illégalement à céder les Chagos en échange de l'indépendance. En 2019, la Cour internationale de justice (CIJ) a émis un avis consultatif demandant au Royaume-Uni de mettre fin à son administration des Chagos dans les plus brefs délais, considérant que la décolonisation de Maurice n'avait pas été achevée. En 2021, le Tribunal international du droit de la mer a réaffirmé cette position.
3 octobre 2024 : accord de principe entre Londres et Port-Louis
Le 3 octobre 2024, après des années de négociations, le Royaume-Uni et Maurice ont annoncé un accord historique : Londres reconnaît la souveraineté de Maurice sur l'archipel des Chagos, mais le Royaume-Uni est autorisé à exercer des droits souverains sur Diego Garcia pour assurer la poursuite de l'exploitation de la base militaire conjointe avec les États-Unis pendant une période initiale de 99 ans, renouvelable. Cet accord a été salué par le gouvernement mauricien comme le dernier chapitre du processus de décolonisation de l'île Maurice et par le secrétaire d'État américain Marco Rubio comme garantissant le fonctionnement à long terme de l'installation militaire.
22 mai 2025 : signature du traité formel
Le 22 mai 2025, le Premier ministre britannique Keir Starmer a signé un accord formel sur le transfert de souveraineté de l'archipel des Chagos à Maurice. Aux termes de cet accord, l'atoll de Diego Garcia et sa zone tampon de 38 kilomètres sont immédiatement rétrocédés juridiquement à Maurice. Cependant, la base militaire conjointe américano-britannique continuera d'opérer pendant les 99 prochaines années, avec une prolongation possible de 40 ans et un droit de préemption ultérieur. Maurice recevra une rente annuelle de 101 millions de livres sterling (165 millions $ ou environ 135 millions d'euros) pendant les trois premières années, puis 120 millions de livres annuellement pendant dix ans, montant ensuite indexé sur l'inflation.
Le traité prévoit également la création d'un fonds fiduciaire (Trust Fund) de 40 millions de livres sterling (environ 2,4 milliards de roupies mauriciennes) au bénéfice des Chagossiens. La gouvernance de ce fonds reposera sur un Conseil d'administration de 12 membres, dont 7 Chagossiens, assurant ainsi une majorité chagossienne. L'accord ouvre par ailleurs la voie à un programme de réinstallation des Chagossiens sur les îles de l'archipel, à l'exception de Diego Garcia. Seront éligibles les Chagossiens nés dans l'archipel avant le 31 décembre 1973 et les enfants dont au moins un parent y est né avant cette date.
Controverses et oppositions : un accord incomplet
Malgré la signature de l'accord, de vives controverses persistent. Le 10 juin 2025, des experts de l'ONU ont demandé la suspension de l'accord, avertissant qu'il ne protège pas les droits du peuple chagossien déplacé. En maintenant une présence militaire étrangère à Diego Garcia et en empêchant le peuple chagossien de revenir, l'accord semble être en contradiction avec le droit au retour des Chagossiens, ont déclaré les experts. Ils ont critiqué l'absence de dispositions permettant l'accès aux sites culturels ou la sauvegarde du patrimoine chagossien, et ont appelé les deux pays à renégocier l'accord.
L'ONG Human Rights Watch a dénoncé ce traité qui ne met pas fin à 52 ans d'accaparement de Diego Garcia par la Grande-Bretagne et les États-Unis. Clide Baldwin, conseiller juridique de HRW, a écrit que l'accord devrait être jugé en fonction de sa capacité à mettre fin au crime colonial, mais qu'il semble au contraire ancrer les Chagossiens dans l'exil de Diego Garcia, la plus grande île de l'archipel. Chagossian Voices, plateforme populaire basée au Royaume-Uni, a dénoncé l'exclusion des Chagossiens des négociations et exigé leur implication dans la rédaction finale du traité.
Au Royaume-Uni, le Parti conservateur britannique a déposé une motion de censure contre l'accord. Des députés conservateurs comme Priti Patel ont dénoncé une décision inconsidérée et un acte de faiblesse stratégique face à des puissances qui n'ont pas nos valeurs, affirmant que le traité compromet la position géostratégique du Royaume-Uni. La Chambre des Lords a examiné une motion plaidant contre la ratification le 30 juin 2025.
Processus de ratification : retards et oppositions politiques
Le processus de ratification du traité s'est révélé long et chaotique. Le 9 septembre 2025, la Chambre des communes britannique a adopté le Diego Garcia Military Base and British Indian Ocean Territory Bill visant à mettre en œuvre l'accord. Le 21 octobre 2025, lors d'un débat houleux, la Chambre des communes a finalement adopté le texte par 320 voix contre 171, franchissant les étapes du committee stage et de la troisième lecture. Cependant, le débat a profondément divisé le Parlement britannique, révélant des fractures idéologiques sur la souveraineté, la sécurité et la justice coloniale.
Le 5 janvier 2026, des Lords conservateurs ont imposé deux amendements : l'un exigeant un référendum d'autodétermination des Chagossiens avant l'entrée en vigueur du traité, l'autre prévoyant l'arrêt des paiements britanniques si l'utilisation de la base pour des activités militaires devenait impossible. Le 12 janvier 2026, la Chambre des Lords a achevé la troisième lecture du projet de loi. Le processus législatif a été suspendu fin 2025 pour explorer des solutions alternatives face aux préoccupations concernant les droits des Chagossiens. Le gouvernement britannique prévoit désormais la ratification du traité pour courant 2026.
Parallèlement, une révision judiciaire (judicial review) initiée par le Chagossien Louis Misley Mandarin avec le soutien du Great British PAC a été acceptée par la Haute Cour britannique, avec une décision prévue pour juillet 2025 sur la légalité de l'accord. Le 16 février 2026, dans un acte symbolique de désobéissance, une équipe de quatre personnes menée par Misley Mandarin a défié la zone d'exclusion britannique pour poser le pied sur l'Île du Coin, faisant partie de l'atoll de Peros Banhos. Mandarin, devenu First Minister de ce qui était jusqu'alors le gouvernement chagossien en exil, était accompagné de son père Michel, né sur les Chagos et expulsé à 14 ans. Sur les 322 Chagossiens nés sur l'archipel encore en vie, beaucoup souhaitent rentrer chez eux avant de mourir.
20 janvier 2026 : la colère de Donald Trump
Le 20 janvier 2026, le président américain Donald Trump a violemment critiqué l'accord britannique sur les Chagos. Sur Truth Social, il a déclaré : Choquant, notre brillant allié de l'OTAN, le Royaume-Uni, prévoit actuellement de céder l'île de Diego Garcia, site d'une base militaire américaine vitale, à Maurice, et de le faire sans aucune raison. La Chine et la Russie considéreront cet acte comme une faiblesse totale. Le Royaume-Uni céder une terre extrêmement importante est un acte de grande stupidité, et constitue une autre des très longues raisons de sécurité nationale pour lesquelles le Groenland doit être acquis.
Cette intervention de Trump a créé une tension diplomatique majeure entre Washington et Londres, malgré la special relationship supposée entre les deux pays. Le Premier ministre britannique Keir Starmer a répondu que toute décision concernant le Groenland appartient au peuple groenlandais et au Royaume du Danemark seuls, et que le Royaume-Uni ne compromettra jamais sa sécurité nationale. Un porte-parole du gouvernement britannique a précisé : Nous avons agi parce que la base de Diego Garcia était menacée après des décisions judiciaires qui sapaient notre position et auraient empêché son fonctionnement. L'incident illustre la fragilité de l'ordre international basé sur les alliances face au retour d'une diplomatie transactionnelle trumpienne.






