L'anaphore : définition, exemples et méthode d'analyse
L'anaphore est la figure de style qui répète un même mot ou un même groupe de mots au début de vers, de phrases ou de propositions qui se suivent.
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L'anaphore est la figure de style qui répète un même mot ou un même groupe de mots au début de vers, de phrases ou de propositions qui se suivent. Le terme vient du grec ancien anaphora, « reprise, rapport », et Corneille en donne le cas d'école avec quatre vers ouverts par le nom « Rome ». Le mot désigne aussi, en grammaire, la reprise d'un référent par un pronom, et les deux sens se confondent souvent. Tu trouveras ici la définition, le critère de reconnaissance, les figures voisines, des exemples datés et attribués, et une méthode d'analyse.
Ce que désigne exactement l'anaphore
La définition rhétorique
L'anaphore consiste à commencer des vers, des phrases ou des groupes de phrases par le même mot ou le même syntagme. Trois éléments composent cette définition. Il y a un segment répété, une position d'attaque, et des unités qui se suivent.
Retire l'un des trois et la figure disparaît. Un mot répété au milieu d'une phrase n'est pas une anaphore. Un mot répété en tête de deux passages séparés par trois pages non plus.
L'étymologie grecque et son sens
Le mot vient du grec ancien ἀναφορά (anaphorá), formé sur ana (« de nouveau », « en remontant ») et pherein (« porter »). Le sens premier est « reprise », « rapport à ».
Cette étymologie éclaire les deux emplois modernes. En rhétorique, on « reporte » le même mot en tête de chaque segment. En grammaire, un pronom « renvoie en arrière » vers un élément déjà mentionné. La racine est commune, l'usage a divergé.
Le critère de reconnaissance en une phrase
Voici le test le plus rapide. Aligne verticalement les débuts de segments et regarde si le même mot revient en première position.
Si oui, tu as une anaphore. Si le mot revient ailleurs, cherche une autre figure. Ce réflexe de mise en colonne vaut mieux qu'une définition apprise par cœur.
Comment une anaphore se construit
Le segment répété
Le segment répété peut être un seul mot. Chez Corneille, c'est le nom propre « Rome ». Il peut aussi être un groupe entier.
Chez Prévert, c'est la proposition « Rappelle-toi Barbara ». La longueur du segment change l'effet. Un mot bref donne un rythme sec, un groupe long installe une litanie.
La position d'attaque
La position initiale est le critère décisif. Elle s'apprécie à l'échelle du segment concerné, pas de la page.
Dans un poème, le segment est souvent le vers. Dans un discours, c'est la phrase ou la proposition. Dans une tirade de théâtre, cela peut être l'hémistiche. Repère d'abord l'unité de découpage, puis vérifie l'attaque.
Le nombre de reprises
Aucune règle chiffrée ne fait consensus dans les manuels. Deux occurrences suffisent en théorie à créer un parallèle perceptible.
Dans la pratique des textes canoniques, l'effet se construit à partir de trois. Hugo répète trois fois « Il neigeait » dans l'ouverture de L'Expiation. Éluard reprend « Sur » plus de vingt fois dans « Liberté ». Signale le nombre exact quand tu commentes, cela vaut mieux qu'un adjectif vague.
Le cadre : vers, phrase, proposition
L'anaphore n'appartient pas à la poésie seule. Elle traverse le théâtre en vers, la prose romanesque, le discours politique et la chanson.
Le cadre change simplement l'unité de reprise. En poésie, le vers offre un découpage visuel immédiat. En prose, tu identifies les propositions avant de conclure.
Anaphore rhétorique et anaphore grammaticale
Un mot, deux disciplines
C'est le point qui piège le plus de lecteurs. Le mot « anaphore » recouvre deux notions différentes selon la discipline.
En rhétorique et en stylistique, il désigne la figure de répétition décrite plus haut. En linguistique et en grammaire, il désigne un mécanisme de reprise du sens dans le texte. Les deux emplois sont légitimes. Ils ne parlent pas de la même chose.
Ce qu'est l'anaphore grammaticale
En grammaire, une anaphore est un mot ou un syntagme qui assure la reprise sémantique d'un segment antérieur, appelé antécédent. Sans antécédent, l'expression anaphorique perd son sens.
Prends la suite « Marie est entrée. Elle portait un manteau rouge. » Le pronom « elle » reprend « Marie ». « Elle » est ici une anaphore grammaticale. Aucune figure de style n'est en jeu, seulement la cohérence du texte.
Anaphore fidèle, infidèle, associative, cataphore
La linguistique distingue plusieurs types de reprise. L'anaphore nominale fidèle reprend le même nom en changeant le déterminant : « un chien » puis « le chien ».
L'anaphore infidèle change de nom : « un chien » puis « l'animal ». L'anaphore associative passe du tout à la partie : « une maison » puis « le toit ». La cataphore inverse l'ordre, l'élément de reprise précédant son antécédent, comme dans « Près de lui, Pierre a vu un serpent ».
Comment trancher en une seconde
Pose-toi une seule question. Le texte répète-t-il une forme identique en début de segments successifs, ou remplace-t-il un mot par un autre pour éviter une répétition ?
Répétition d'une forme en attaque : anaphore rhétorique. Substitution d'un mot par un pronom ou un synonyme : anaphore grammaticale. La première crée un effet, la seconde crée du lien. Précise toujours de laquelle tu parles quand le contexte est ambigu.
Distinguer l'anaphore des figures voisines
Les figures de position : épiphore, symploque, anadiplose, épanadiplose
L'épiphore est le miroir exact de l'anaphore. Elle répète un même mot ou groupe de mots à la fin de segments successifs. Laclos en donne un exemple avec la reprise de « ce n'est pas ma faute » dans la lettre CXLI des Liaisons dangereuses (1782).
La symploque combine les deux : même attaque et même fin. L'anadiplose reprend en tête d'un segment le mot qui terminait le précédent. L'épanadiplose fait l'inverse, un mot ouvrant un segment et fermant le suivant.
Les figures de forme : polyptote, épizeuxe
Le polyptote répète des mots de même racine sous des formes différentes. Corneille écrit dans Nicomède (acte IV, scène 3) : « Et Rome vous craindra plus que vous ne la craignez ». Le verbe change de personne, la racine reste.
L'épizeuxe répète le même terme de façon contiguë, sans coordination. Verlaine écrit « Ô triste, triste était mon âme ». La répétition est collée, pas distribuée en tête de segments.
Les figures d'ordre : gradation et parallélisme
La gradation aligne des termes d'intensité croissante ou décroissante. Corneille en fournit le cas d'école dans Le Cid (acte I, scène 5, 1637) : « Va, cours, vole, et nous venge ». Les mots diffèrent, seule l'intensité progresse.
Le parallélisme reprend une même construction syntaxique sur deux segments, sans exiger le même mot. « Qui vole un œuf vole un bœuf » en donne une forme populaire. Anaphore et parallélisme se combinent souvent, ce qui explique la confusion.
Tableau comparatif des figures de répétition
Figure | Définition en une ligne | Exemple | Critère distinctif |
|---|---|---|---|
Anaphore | Même mot ou groupe en tête de segments successifs. | « Rome, l'unique objet de mon ressentiment ! / Rome, à qui vient ton bras d'immoler mon amant ! » (Corneille, Horace, IV, 5, 1640) | La reprise est en attaque. |
Épiphore | Même mot ou groupe en fin de segments successifs. | Reprise de « ce n'est pas ma faute » (Laclos, Les Liaisons dangereuses, lettre CXLI, 1782) | La reprise est en clôture. |
Symploque | Anaphore et épiphore combinées sur les mêmes segments. | « Qui a voulu cette loi ? Le Parlement. Qui a voté cette loi ? Le Parlement. » (exemple forgé) | Début et fin repris ensemble. |
Anadiplose | Le dernier mot d'un segment ouvre le segment suivant. | « L'homme est en ce monde ainsi que l'oiseau sur la branche ; la branche est attachée à l'arbre » (Molière, Dom Juan, V, 2, 1665) | Enchaînement fin/début. |
Épanadiplose | Un mot ouvre un segment et ferme le suivant. | « Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien » (Hugo, La Légende des siècles, 1859) | Encadrement en boucle. |
Polyptote | Reprise d'une même racine sous des formes différentes. | « Et Rome vous craindra plus que vous ne la craignez » (Corneille, Nicomède, IV, 3, 1651) | La forme varie, pas la racine. |
Épizeuxe | Répétition contiguë du même terme, sans coordination. | « Ô triste, triste était mon âme » (Verlaine) | Les occurrences se touchent. |
Gradation | Suite de termes d'intensité croissante ou décroissante. | « Va, cours, vole, et nous venge » (Corneille, Le Cid, I, 5, 1637) | Les mots diffèrent, l'intensité monte. |
Parallélisme | Même construction syntaxique sur deux segments. | « Qui vole un œuf vole un bœuf » (proverbe) | La syntaxe se répète, pas forcément le mot. |
Les exemples canoniques en littérature
Du Bellay, Les Regrets, 1558
Le sonnet « Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage » construit ses tercets sur l'adverbe « Plus ». Du Bellay écrit : « Plus me plaît le séjour qu'ont bâti mes aïeux, / Que des palais Romains le front audacieux ».
La reprise se poursuit ensuite : « Plus mon Loir gaulois que le Tibre latin, / Plus mon petit Liré que le mont Palatin ». L'anaphore comparative oppose l'Anjou natal à la Rome où le poète séjourne. La préférence se répète au lieu de se démontrer.
Corneille, Le Cid 1637 et Horace 1640
Dans Le Cid (acte I, scène 4), don Diègue humilié interroge son propre corps. Le texte enchaîne : « Mon bras qu'avec respect toute l'Espagne admire, / Mon bras, qui tant de fois a sauvé cet empire ».
Dans Horace (acte IV, scène 5), Camille lance ses imprécations. Quatre vers s'ouvrent sur le même nom : « Rome, l'unique objet de mon ressentiment ! / Rome, à qui vient ton bras d'immoler mon amant ! / Rome qui t'a vu naître, et que ton cœur adore ! / Rome enfin que je hais parce qu'elle t'honore ! » La ville revient comme une obsession.
Hugo, Les Châtiments, 1853
Le poème « L'Expiation » ouvre le récit de la retraite de Russie sur une notation météorologique. Le premier vers donne : « Il neigeait. On était vaincu par sa conquête. »
Le même groupe revient deux fois dans les vers suivants, en tête de vers. La reprise impose la sensation du froid avant toute analyse historique. L'anaphore fonctionne ici comme un fond sonore qui recouvre l'action.
Éluard 1942 et Prévert 1946
Le poème « Liberté » de Paul Éluard, publié dans Poésie et vérité 1942, empile les compléments introduits par « Sur ». Il commence par « Sur mes cahiers d'écolier / Sur mon pupitre et les arbres ». Chaque strophe se referme sur le vers « J'écris ton nom ».
Dans Paroles (1946), Jacques Prévert utilise deux dispositifs. « Barbara » revient sans cesse à « Rappelle-toi Barbara ». « Déjeuner du matin » enchaîne les gestes par « Il a mis », ce qui donne à une scène banale une froideur mécanique.
L'anaphore dans l'éloquence
Deux exemples datés
Le 25 août 1944, à l'Hôtel de Ville de Paris, Charles de Gaulle prononce une phrase construite sur la reprise d'un nom de ville : « Paris ! Paris outragé ! Paris brisé ! Paris martyrisé ! mais Paris libéré ! » Le nom occupe cinq fois la position d'attaque.
Le 2 mai 2012, lors du débat télévisé de l'entre-deux-tours de l'élection présidentielle, François Hollande construit une séquence sur la formule « Moi président de la République ». L'expression y est reprise quinze fois. Ces deux exemples servent ici de documents rhétoriques, sans jugement sur leur contenu.
Pourquoi l'oral s'y prête
L'auditeur d'un discours ne peut pas revenir en arrière. La reprise lui fournit un repère régulier.
Elle marque le début de chaque unité et signale que la liste continue. Elle facilite aussi la mémorisation, pour l'orateur comme pour le public. C'est une des raisons pour lesquelles la figure traverse les siècles et les langues.
Ce que l'anaphore ne fait pas
L'anaphore organise et souligne. Elle ne démontre rien par elle-même.
Une liste anaphorique peut aligner des arguments solides ou des affirmations sans preuve. Le repérage de la figure ne dit donc rien de la validité du propos. Cette prudence est utile dans une analyse de discours.
Nommer les effets sans se tromper
Le martèlement
Le martèlement est l'effet le plus direct. La reprise revient à intervalles réguliers et impose une pulsation.
Le mot répété gagne en présence à chaque occurrence. Chez Camille, « Rome » finit par saturer la tirade. Le lecteur entend l'obsession avant de la comprendre.
La structuration du discours
L'anaphore découpe le texte en unités visibles. Chaque reprise ouvre un nouveau bloc.
Cet effet est net dans les longues énumérations. Chez Éluard, « Sur » sépare et relie à la fois les lieux d'inscription. Le poème devient une liste ordonnée plutôt qu'un flux continu.
La montée en puissance
Quand les segments s'allongent ou que les termes s'intensifient, la reprise produit une progression. La formule de 1944 en donne un exemple net.
Les quatre premiers segments décrivent la souffrance de la ville. Le cinquième bascule avec « mais Paris libéré ! ». L'anaphore prépare l'effet de rupture finale, souvent appelé chute.
Les mots vagues à éviter
Certains commentaires se contentent de « cela crée un rythme ». La formule est trop générale pour valoir un point.
Précise plutôt la nature de l'effet. Dis si la reprise accumule, oppose, énumère, retarde ou prépare une rupture. Nomme aussi le mot répété et sa classe grammaticale, car un verbe et un nom propre ne produisent pas la même impression.
Commenter une anaphore dans un devoir
Les quatre temps de l'analyse
Le repérage seul ne rapporte presque rien. Une analyse complète tient en quatre temps.
Premier temps, tu identifies la figure et tu cites précisément le segment répété. Deuxième temps, tu comptes les occurrences et tu délimites leur étendue. Troisième temps, tu décris l'effet produit sur le rythme et sur le sens. Quatrième temps, tu relies cet effet au projet du texte.
Un exemple de rédaction
Voici une rédaction possible sur les imprécations de Camille. « Les quatre vers s'ouvrent sur le nom propre "Rome", placé en tête et détaché par la ponctuation. »
« Cette anaphore transforme la ville en interlocutrice unique de la tirade. Chaque reprise ajoute une relation nouvelle, l'amant tué, la naissance, l'honneur, la haine. La progression conduit à un renversement, puisque le nom aimé devient le nom haï. »
Cette rédaction cite, quantifie, décrit puis interprète. Elle relie enfin la figure au mouvement d'ensemble de la scène.
Les pièges les plus fréquents
Le piège principal est de confondre répétition simple et anaphore. Un mot revenu trois fois n'importe où dans un paragraphe reste une répétition. Sans position d'attaque, il n'y a pas d'anaphore.
Deuxième piège, l'oubli du contexte grammatical, quand le devoir porte en réalité sur la reprise pronominale. Troisième piège, le commentaire décoratif qui nomme la figure sans en tirer de sens. Quatrième piège, la citation approximative, qui affaiblit tout le reste de l'analyse.
Conclusion
L'anaphore tient dans un critère unique : un même mot ou groupe de mots en tête de segments qui se suivent. Cette exigence de position permet de la séparer de la répétition ordinaire, de l'épiphore, de l'anadiplose, de l'épanadiplose et du polyptote. Le tableau comparatif plus haut te donne le repère utile en cas de doute.
Le second réflexe consiste à vérifier de quelle anaphore on parle. La figure de style et la reprise grammaticale portent le même nom depuis le grec anaphora, mais elles ne s'analysent pas de la même manière. Une phrase de clarification suffit souvent à écarter le malentendu.
Reste ensuite le travail qui rapporte des points : citer avec exactitude, compter les occurrences, décrire l'effet, puis relier cet effet au projet du texte. Le repérage prépare l'analyse, il ne la remplace pas. Cette démarche vaut pour toutes les figures que tu croiseras ensuite.
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