Joseph Stiglitz : asymétrie d'information, inégalités et critique du néolibéralisme

Il est l'un des économistes les plus cités au monde, l'un des plus engagés politiquement, et sans doute le plus prolifique de sa génération en matière de grands livres accessibles au grand public.

Lila Dumonteil Divies

Il est l'un des économistes les plus cités au monde, l'un des plus engagés politiquement, et sans doute le plus prolifique de sa génération en matière de grands livres accessibles au grand public. Joseph Stiglitz, né en 1943 dans une ville de l'Indiana sinistrée par la désindustrialisation, a construit une oeuvre colossale qui traverse cinquante ans d'histoire économique et intellectuelle. Prix Nobel en 2001 pour ses travaux sur l'asymétrie d'information, il est devenu au fil des années l'une des voix les plus critiques du consensus néolibéral, du FMI, de la finance dérégulée et des inégalités croissantes dans les sociétés capitalistes avancées. Son dernier grand livre, The Road to Freedom (2024), traduit en français sous le titre Les routes de la liberté (2025), constitue un réquisitoire direct contre Friedrich Hayek et Milton Friedman sur la définition même de la liberté économique.

Pour les candidats en prépa ECG, Stiglitz est une référence incontournable en ESH. Il couvre plusieurs des grands débats structurants du programme : les défaillances de marché, la régulation financière, les inégalités et leurs effets macroéconomiques, les limites du PIB comme indicateur de développement, la mondialisation et ses désillusions, le rôle de l'État dans une économie de marché. Savoir mobiliser Stiglitz de façon précise, en distinguant ses différentes contributions théoriques, est un avantage décisif dans les copies de concours. 

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Chronologie : de Gary, Indiana, à Columbia University

Voici les étapes clés de la trajectoire intellectuelle et institutionnelle de Stiglitz, des premières intuitions théoriques aux derniers engagements politiques.

Date

Étape


1943


Naissance à Gary (Indiana). Ville sinistrée par le déclin industriel — expérience directe de la pauvreté et des inégalités.


1967


Doctorat au MIT. Première mission de terrain en Afrique subsaharienne : écart entre théorie néoclassique et réalité du développement.


1969


Professeur à Yale à 26 ans. Premiers articles sur l'asymétrie d'information et l'économie agricole des pays en développement.


1979-1988


Chaire à Princeton, puis à Stanford. Développement de la théorie du screening, du salaire d'efficience et des travaux sur le rationnement du crédit.


1993-1997


Président du Council of Economic Advisers de Bill Clinton. Influence directe sur la politique économique américaine (stratégie de croissance, NAFTA).


1997-2000


Vice-président et économiste en chef de la Banque mondiale. Rupture avec le FMI sur la gestion de la crise asiatique. Renvoyé pour ses critiques.


2001


Prix Nobel d'économie (avec Akerlof et Spence) pour leurs travaux sur les marchés avec asymétrie d'information.


2002


La Grande Désillusion. Réquisitoire contre le FMI et le consensus de Washington. Best-seller mondial traduit en 30 langues.


2009


Commission Stiglitz-Sen-Fitoussi. Rapport sur les limites du PIB et les indicateurs alternatifs de progrès social (à la demande de Nicolas Sarkozy).


2010


Le Triomphe de la cupidité. Analyse de la crise des subprimes et propositions de réforme du capitalisme financier.


2012


Le Prix de l'inégalité. Démonstration que les inégalités freinent la croissance, nuisent à la démocratie et sont économiquement inefficaces.


2019


Peuple, pouvoir et profits. Réquisitoire contre la financiarisation et le capitalisme de rente. Plaidoyer pour un "capitalisme progressiste".


2024


The Road to Freedom (Les routes de la liberté, 2025 en français). Confrontation directe avec Hayek et Friedman sur la notion de liberté économique.

L'asymétrie d'information : la révolution qui lui a valu le Nobel

Contre l'hypothèse d'information parfaite

La microéconomie néoclassique standard repose sur une hypothèse fondamentale et commode : les agents économiques sont parfaitement informés. Dans ce monde théorique, l'acheteur d'une voiture d'occasion connaît son état réel, l'assureur connaît le risque exact de son client, l'employeur connaît l'effort réel de son salarié, le prêteur connaît la solvabilité réelle de l'emprunteur. Sur la base de cette hypothèse d'information parfaite, la théorie démontre que les marchés concurrentiels conduisent à des allocations optimales au sens de Pareto. La main invisible d'Adam Smith fonctionne précisément parce que les prix transmettent toute l'information nécessaire à la coordination des agents.

Stiglitz, dès ses premiers travaux dans les années 1970 avec ses collègues George Akerlof et Michael Spence, va montrer que cette hypothèse est non seulement irréaliste mais fondamentalement incompatible avec le fonctionnement réel des marchés. Dans la réalité, les agents économiques disposent d'informations différentes, et cette asymétrie d'information transforme radicalement les propriétés d'équilibre des marchés. Deux agents qui concluent un contrat ne connaissent pas la même chose : l'un en sait plus que l'autre sur un aspect crucial de la transaction, et cet écart d'information génère des comportements stratégiques qui rendent les marchés inefficaces, voire défaillants.

La sélection adverse et le rationnement du crédit

L'un des mécanismes les plus importants que Stiglitz a analysé est la sélection adverse, également théorisée par Akerlof dans son célèbre article sur le marché des voitures d'occasion ("The Market for Lemons", 1970). La sélection adverse se produit quand une des parties à un contrat ne peut pas observer une caractéristique essentielle de l'autre partie avant de contracter. Dans le marché de l'assurance, par exemple, l'assureur ne peut pas distinguer les assurés à faible risque des assurés à fort risque avant de leur vendre un contrat. S'il leur propose la même prime moyenne, les assurés à faible risque la trouvent trop élevée et se retirent du marché, laissant sur le marché une proportion croissante d'assurés à fort risque, ce qui oblige l'assureur à augmenter les primes, ce qui chasse à nouveau les moins risqués, et ainsi de suite. Le marché peut se dégrader jusqu'à disparaître.

Stiglitz a appliqué ce mécanisme avec une précision et une portée particulièrement importantes au marché du crédit. Avec Andrew Weiss, il publie en 1981 dans l'American Economic Review un article devenu un classique absolu de la théorie économique : "Credit Rationing in Markets with Imperfect Information". Dans cet article, ils montrent que les banques ne peuvent pas distinguer les emprunteurs solvables des emprunteurs risqués au moment d'accorder un prêt. Si elles augmentent le taux d'intérêt pour couvrir ce risque, elles chassent précisément les emprunteurs les plus solvables (qui renoncent à des projets à rendement modéré mais sûr) et attirent les emprunteurs les plus risqués (qui peuvent se permettre de payer un taux élevé parce qu'ils acceptent des projets à fort risque). Le résultat est que les banques rationnent le crédit plutôt que de l'allouer en équilibre concurrentiel. Ce résultat est fondamental : il signifie que les marchés financiers ne fonctionnent pas selon la logique standard de l'offre et de la demande.

Le screening et la théorie principal-agent

Pour répondre au problème de l'asymétrie d'information, Stiglitz développe la théorie du screening, qui désigne les mécanismes par lesquels une partie moins informée parvient à extraire l'information privée de l'autre partie. L'idée est que les agents mieux informés peuvent se révéler eux-mêmes en choisissant parmi un menu de contrats : le contrat qu'ils choisissent révèle qui ils sont. Dans le marché de l'assurance, une compagnie peut proposer deux contrats distincts, l'un avec une prime faible et une franchise élevée (qui sera choisi par les assurés à faible risque, puisqu'ils anticipent peu de sinistres) et l'autre avec une prime élevée et une franchise faible (qui sera choisi par les assurés à fort risque). Ce mécanisme de séparation permet à l'assureur d'obtenir de l'information sans la demander directement.

C'est ce travail sur le screening et l'asymétrie d'information qui a valu à Stiglitz le prix Nobel en 2001, partagé avec Akerlof et Spence. La formulation du Comité Nobel est précise : ils sont récompensés pour avoir posé "les bases d'une théorie générale sur les marchés avec asymétrie d'information". Cette théorie est d'une portée considérable car elle démontre formellement que les marchés, en présence d'information imparfaite, ne conduisent pas à des allocations optimales. Ce résultat est une réfutation directe du théorème de bien-être fondamental de l'économie néoclassique standard.

Stiglitz a aussi contribué de façon majeure à la théorie principal-agent, qui analyse les situations dans lesquelles un "principal" (un patron, un actionnaire, un gouvernement) délègue une tâche à un "agent" (un salarié, un dirigeant d'entreprise, un prestataire) sans pouvoir observer parfaitement l'effort de celui-ci. Ce problème d'aléa moral génère des inefficacités que Stiglitz a analysées dans de nombreux contextes : le marché du travail, les marchés financiers, les contrats agricoles dans les pays en développement. Sa théorie du salaire d'efficience découle directement de ce cadre : en l'absence de capacité à contrôler parfaitement l'effort des salariés, les employeurs ont intérêt à payer des salaires supérieurs au salaire d'équilibre du marché pour créer une incitation à l'effort, ce qui génère un chômage involontaire d'équilibre même en l'absence de rigidités nominales.

L'économiste institutionnel : Banque mondiale, FMI et critique du consensus de Washington

La crise asiatique et la rupture avec le FMI

De 1997 à 2000, Stiglitz est vice-président et économiste en chef de la Banque mondiale, ce qui le place au coeur des débats sur la gestion de la crise financière asiatique de 1997-1998. La Thaïlande, la Corée du Sud, l'Indonésie, la Malaisie et les Philippines sont frappées par une crise de change et de dette dévastatrice, qui se propage à la Russie et au Brésil. Le FMI intervient avec des plans d'aide conditionnelle imposant des politiques d'austérité drastiques : hausses des taux d'intérêt, coupes budgétaires, libéralisation financière accélérée.

Stiglitz conteste publiquement ces prescriptions depuis son poste à la Banque mondiale, ce qui est extrêmement rare dans le monde feutré des institutions financières internationales. Il soutient que les politiques du FMI aggravent la crise au lieu de la résoudre : des taux d'intérêt très élevés écrasent les entreprises endettées, l'austérité budgétaire réduit la demande au moment précis où l'économie s'effondre, et la libéralisation financière précipitée a rendu les pays vulnérables aux mouvements spéculatifs de capitaux à court terme. Il observe que les pays qui ont résisté aux prescriptions du FMI, comme la Malaisie sous Mahathir Mohamed avec le contrôle des capitaux, s'en sortent mieux que ceux qui ont suivi les ordonnances orthodoxes.

La rupture avec Stanley Fischer, le directeur général adjoint du FMI, est publique et douloureuse. En 2000, James Wolfensohn, le président de la Banque mondiale, est contraint de se séparer de Stiglitz sous la pression des États-Unis et du FMI, qui ne supportent plus ses critiques de l'intérieur. Stiglitz quitte la Banque mondiale et rejoint l'Université Columbia, d'où il continuera à peser sur le débat économique mondial pendant les décennies suivantes.

La Grande Désillusion (2002) : le réquisitoire contre le consensus de Washington

Dès 2002, Stiglitz publie La Grande Désillusion (Globalization and Its Discontents), qui devient immédiatement un best-seller mondial traduit en une trentaine de langues. Ce livre est d'abord un témoignage : celui d'un économiste qui a été au coeur du système et qui révèle, de l'intérieur, les mécanismes par lesquels les institutions financières internationales ont appliqué des politiques économiques nuisibles aux pays les plus vulnérables.

Le consensus de Washington, terme forgé par l'économiste John Williamson en 1989 pour désigner le corpus de recommandations de politique économique que le FMI et la Banque mondiale imposaient aux pays en développement demandeurs d'aide, repose sur dix piliers : discipline budgétaire, réorientation des dépenses publiques, réforme fiscale, libéralisation des taux d'intérêt, taux de change compétitif, libéralisation du commerce, libéralisation des investissements directs étrangers, privatisation des entreprises d'État, déréglementation, protection des droits de propriété. Stiglitz montre que ce programme a été appliqué de façon dogmatique et sans tenir compte des spécificités institutionnelles, culturelles et politiques des pays concernés, avec des résultats souvent désastreux en termes de croissance, d'inégalités et de stabilité financière.

Sa thèse centrale est que le FMI fait systématiquement passer les intérêts de ses principaux actionnaires, au premier rang desquels les États-Unis et la communauté financière internationale, avant les intérêts des populations des pays qu'il prétend aider. La libéralisation financière rapide a permis aux capitaux occidentaux d'entrer dans les marchés émergents et d'en sortir rapidement en cas de crise, transférant le risque aux populations locales. La conditionnalité rigide des prêts a imposé des politiques pro-cycliques au pire moment. Et la transparence exigée aux pays emprunteurs n'était pas exigée aux institutions financières qui avaient contribué aux crises.

Les inégalités comme problème économique : bien au-delà de la justice

Le Prix de l'inégalité (2012) : les inégalités comme frein à la croissance

Dans Le Prix de l'inégalité (The Price of Inequality, 2012), Stiglitz développe une thèse qui rompt avec la présentation habituelle des inégalités comme un pur problème de justice sociale. Pour lui, les inégalités élevées sont aussi un problème d'efficacité économique, c'est-à-dire qu'elles nuisent à la croissance et au fonctionnement des marchés pour des raisons qui n'ont rien à voir avec la justice ou la morale.

Sa démonstration repose sur plusieurs mécanismes. Les inégalités réduisent la demande agrégée : les ménages les plus riches ont une propension marginale à consommer plus faible que les ménages les plus pauvres. Quand la richesse se concentre au sommet, la consommation globale stagne parce que les plus riches épargnent une fraction plus grande de leurs revenus supplémentaires. Les inégalités réduisent aussi les investissements en capital humain : quand les familles à bas revenus n'ont pas accès au crédit (rappel de l'article de 1981 avec Weiss), elles sous-investissent dans l'éducation de leurs enfants, sous-exploitant ainsi le potentiel productif de la société. Les inégalités engendrent enfin une capture politique : quand la richesse est très concentrée, les très riches utilisent leur influence économique pour obtenir des règles qui les avantagent encore davantage, dans ce que Stiglitz appelle la "recherche de rente" (rent-seeking). Ce cercle vicieux de la capture politique débouche sur des systèmes où les riches deviennent plus riches non pas parce qu'ils créent plus de valeur mais parce qu'ils contrôlent les règles du jeu.

Stiglitz observe que les États-Unis ont connu depuis les années 1980 une concentration des revenus et de la richesse comparable à celle d'avant la Grande Dépression. Le 1 % le plus riche capte une part croissante du revenu national, tandis que la classe moyenne a vu ses revenus stagner en termes réels. Il documente ce phénomène avec précision et le relie à des choix politiques délibérés : dérégulation financière, affaiblissement du pouvoir syndical, réformes fiscales avantageant les hauts revenus et le capital, politiques commerciales qui ont exposé les travailleurs peu qualifiés à la concurrence internationale sans mécanismes de compensation suffisants.

La Commission Stiglitz-Sen-Fitoussi (2009) : mesurer ce qui compte

En 2008, Nicolas Sarkozy confie à Joseph Stiglitz la présidence d'une commission internationale d'experts chargée de réfléchir aux limites du PIB et aux indicateurs alternatifs de progrès social. La commission, également appelée commission Stiglitz-Sen-Fitoussi du nom de ses trois co-présidents (Stiglitz pour l'économie, Amartya Sen pour la philosophie et l'économie du développement, Jean-Paul Fitoussi pour la conjoncture), remet son rapport final lors d'une journée à la Sorbonne le 14 septembre 2009.

Le rapport identifie plusieurs limites fondamentales du PIB comme mesure du bien-être collectif. Le PIB mesure la production de biens et services marchands mais ignore leur distribution : un PIB en hausse peut s'accompagner d'une pauvreté croissante si les gains de croissance sont très inégalement répartis. Il ne mesure pas la durabilité : une économie qui épuise ses ressources naturelles ou dégrade son environnement peut afficher une croissance positive tout en appauvissant les générations futures. Il ne capture pas la qualité des services publics (santé, éducation, sécurité), qui contribuent massivement au bien-être mais n'entrent dans le PIB que par leur coût de production. Et il ne reflète pas des dimensions essentielles du bien-être comme la santé, le temps libre, la sécurité, les liens sociaux ou l'accès à la culture.

La commission propose de compléter le PIB par un tableau de bord d'indicateurs multidimensionnels couvrant le niveau de vie matériel, la santé, l'éducation, les activités personnelles, la participation politique et la gouvernance, les connexions sociales, l'environnement, et l'insécurité économique et physique. Ce travail a eu une influence considérable sur les pratiques statistiques de nombreux États membres de l'OCDE, qui ont depuis développé leurs propres cadres d'indicateurs de bien-être et de soutenabilité.

Mondialisation, néolibéralisme et démocratie : les grandes oeuvres de maturité

Le Triomphe de la cupidité (2010) et la crise des subprimes

Publié en 2010 sous le titre original FreefallLe Triomphe de la cupidité est l'analyse de la crise financière de 2007-2009 que Stiglitz était le mieux placé pour écrire : il avait prévu que la dérégulation financière des années 1990 et 2000 conduirait à une crise majeure, il avait analysé les mécanismes théoriques qui la rendaient inévitable, et il avait observé depuis ses postes institutionnels comment les règles du jeu avaient été progressivement réécrites au bénéfice du secteur financier au détriment du reste de l'économie.

Sa thèse centrale est que la crise des subprimes n'est pas un accident ou un dysfonctionnement passager d'un système globalement sain. C'est la conséquence prévisible et prévue d'un modèle économique fondé sur la déréglementation financière, la financiarisation de l'économie, les incitations perverses des dirigeants de banques rémunérés en stock-options qui les incitaient à prendre des risques excessifs à court terme, et la capture réglementaire par le secteur financier qui avait réussi à empêcher toute régulation efficace de ses pratiques. Il montre aussi que la réponse à la crise, le renflouement des grandes banques par les fonds publics sans conditions réelles sur leurs pratiques ou leur structure, a reproduit les mécanismes qui avaient conduit à la crise tout en faisant payer la note aux contribuables.

Peuple, pouvoir et profits (2019) : le capitalisme de rente

Dans Peuple, pouvoir et profits (People, Power, and Profits, 2019), Stiglitz développe le concept de capitalisme de rente (rentier capitalism) pour désigner une économie dans laquelle une fraction croissante des profits des entreprises et des hauts revenus ne provient pas de la création de valeur productive mais de l'extraction de rentes : monopoles, quasi-monopoles, droits de propriété intellectuelle excessivement étendus, capture réglementaire, pouvoir de marché dans les secteurs financier et technologique.

Il observe que la concentration économique s'est considérablement accrue aux États-Unis depuis les années 1980, dans presque tous les secteurs : les marchés pharmaceutiques, la distribution, la finance, les télécommunications, et surtout la technologie numérique où des plateformes comme Google, Facebook, Amazon et Apple ont acquis des positions monopolistiques ou quasi-monopolistiques qui leur permettent d'extraire des rentes considérables de leurs utilisateurs et de leurs fournisseurs. Cette concentration a été rendue possible par un relâchement de la politique de concurrence (antitrust) et par une idéologie économique qui a présenté la taille des entreprises comme un gage d'efficacité plutôt que comme un risque pour la concurrence et la démocratie économique.

The Road to Freedom (2024) : la bataille pour la définition de la liberté

Le dernier grand ouvrage de Stiglitz à ce jour, publié en 2024 et traduit en français en 2025 sous le titre Les routes de la liberté, constitue sa confrontation la plus directe et la plus fondamentale avec les fondements philosophiques du néolibéralisme. L'adversaire est nommé : Friedrich Hayek et Milton Friedman, les deux grandes figures intellectuelles qui ont fourni les justifications philosophiques et économiques à la révolution néolibérale des années 1980.

L'argument central de Stiglitz est que la droite économique a réussi à s'approprier le concept de liberté pour justifier des politiques qui, en réalité, réduisent la liberté de la grande majorité des citoyens. Quand Friedman et Hayek parlent de liberté, ils entendent principalement la liberté négative au sens de Berlin : l'absence de contrainte gouvernementale sur les choix individuels et les transactions marchandes. Pour Stiglitz, cette définition est à la fois philosophiquement incomplète et politiquement biaisée.

Sa thèse est que la liberté est une ressource, et comme toute ressource, elle est distribuée inégalement dans une société. La liberté des plus riches de ne pas payer d'impôts ou de polluer sans contrainte est exercée au détriment de la liberté des autres : des patients qui ne peuvent pas payer leurs médicaments (liberté réduite par l'absence d'accès aux soins), des communautés qui vivent dans un environnement dégradé (liberté réduite par la pollution), des travailleurs qui ne peuvent pas négocier leurs conditions d'emploi (liberté réduite par le déséquilibre du pouvoir de marché). Le marché non régulé ne maximise pas la liberté totale : il redistribue la liberté des plus faibles vers les plus forts.

Mobiliser Stiglitz dans vos dissertations d'ESH

Les sujets centraux en ESH

Les défaillances de marché et le rôle de l'État : Stiglitz est la référence par excellence sur ce sujet. Sa démonstration que l'asymétrie d'information génère des défaillances de marché systématiques (sélection adverse, aléa moral, rationnement du crédit) invalide la thèse de l'autorégulation des marchés et justifie une intervention publique correctrice. À articuler avec la notion de biens publics, d'externalités et de monopoles naturels pour construire une critique complète de la thèse de la suffisance du marché.

Les inégalités et leurs effets macroéconomiques : Le Prix de l'inégalité offre une démonstration en trois temps : les inégalités réduisent la demande agrégée (propension marginale à consommer décroissante), réduisent les investissements en capital humain (rationnement du crédit aux ménages pauvres), et génèrent une capture politique (rent-seeking) qui perpétue les inégalités. À croiser avec les travaux de Piketty (Le Capital au XXIe siècle, 2013) sur la dynamique du capital et du revenu, de Saez et Zucman sur la fiscalité effective des plus riches, et de Mazzucato sur le partage de la valeur créée par l'État entrepreneur.

La mondialisation et ses effets redistributifs : Stiglitz offre une position nuancée sur la mondialisation : il n'est pas anti-mondialisation, mais il montre que la mondialisation telle qu'elle a été conduite (libéralisation financière rapide sans institutions régulatrices adaptées, accords commerciaux qui protègent les droits de propriété intellectuelle mais pas les travailleurs, absence de mécanismes de compensation pour les perdants de la mondialisation) a produit des inégalités massives. À articuler avec les travaux de Branko Milanovic sur la "courbe de l'éléphant" et les perdants et gagnants de la mondialisation.

Les limites du PIB et les indicateurs alternatifs : La Commission Stiglitz-Sen-Fitoussi (2009) est la référence institutionnelle centrale pour tous les sujets sur la mesure du développement et du progrès. À croiser avec l'IDH du PNUD, les travaux d'Amartya Sen sur les capabilités, le concept de développement durable et l'empreinte écologique. À mobiliser aussi pour les sujets sur les politiques économiques et leurs objectifs réels.

La régulation financière et les crises : Le Triomphe de la cupidité et ses analyses de la crise de 2007-2009 sont mobilisables sur tous les sujets relatifs aux crises financières, à la régulation du secteur bancaire et aux risques systémiques. À articuler avec Minsky ("l'instabilité financière est endogène au capitalisme"), avec les travaux de Reinhart et Rogoff sur les crises de dette, et avec les débats post-2008 sur les accords de Bâle III.

Les auteurs à croiser avec Stiglitz

En faveur de positions proches : Amartya Sen pour les capabilités et le développement humain. Thomas Piketty et Emmanuel Saez pour les inégalités et la fiscalité progressive. Mariana Mazzucato pour le rôle de l'État dans l'innovation. Paul Krugman pour la critique du consensus de Washington et les politiques keynésiennes de relance. Hyman Minsky pour l'instabilité financière endogène.

En position critique ou contraire : Friedrich Hayek pour la théorie des prix comme mécanisme d'information et la critique de l'intervention publique. Milton Friedman pour la liberté économique et la responsabilité des marchés. Robert Lucas et les nouveaux classiques pour l'hypothèse d'anticipations rationnelles et l'inefficacité des politiques de stabilisation. Gregory Mankiw, qui a répondu publiquement à Stiglitz sur les inégalités en défendant le rôle des gains de productivité dans la hausse des très hauts revenus.

Citations clés à maîtriser : "Les économies de marché ne sont pas capables de s'autoréguler" (résumé de la thèse centrale). "Le PIB mesure presque tout sauf ce qui fait que la vie vaut la peine d'être vécue" (dans l'esprit de Robert Kennedy, souvent convoqué par Stiglitz). "Il n'y a pas de liberté réelle sans sécurité économique" (The Road to Freedom, 2024). "La main invisible est souvent invisible parce qu'elle n'existe pas" (formule de Stiglitz sur les marchés imparfaits).

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