John Maynard Keynes (1883-1946) : le fondateur de la macroéconomie moderne
Il existe des livres qui changent la pensée et, par ricochet, l’histoire tout court. La Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, publiée par John Maynard Keynes en 1936, est l’un d’eux.
Lila Dumonteil Divies

Il existe des livres qui changent la pensée et, par ricochet, l’histoire tout court. La Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, publiée par John Maynard Keynes en 1936, est l’un d’eux. Elle renverse un édifice théorique solide depuis cent cinquante ans : l’idée que les marchés s’autorégulent, que l’offre crée sa propre demande, que le plein emploi est l’état naturel d’une économie libérale. En démontrant que tout cela peut être faux, Keynes ouvre la voie à ce que Lawrence Klein appelait en 1947 la révolution keynésienne : la légitimation théorique de l’intervention de l’État dans l’économie.
Keynes est à la fois un théoricien, un haut fonctionnaire du Trésor britannique, un conseiller de gouvernements, un architecte du système monétaire international de l’après-guerre, un spéculateur financier, un mécène et un membre du groupe de Bloomsbury. Sa pensée naît de la rencontre entre une intelligence mathématique hors norme, une sensibilité aux souffrances de la Grande Dépression, et la conviction que les économistes classiques se trompent précisément au moment où l’histoire leur donne tort.
Pour les candidats en prépa ECG, Keynes est incontournable. Ses concepts structurent l’ESH de première et deuxième année : la demande effective, le multiplicateur, la trappe à liquidités, le chômage involontaire, la préférence pour la liquidité. Ses débats avec les néoclassiques, les monétaristes et la nouvelle économie keynésienne organisent les grandes controverses de la macroéconomie contemporaine. Son héritage institutionnel, de Bretton Woods aux plans de relance post-2008, traverse toute l’histoire économique du XXe siècle.
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Parcours : de Cambridge a Bretton Woods
Un enfant de Cambridge
John Maynard Keynes naît le 5 juin 1883 à Cambridge dans une famille d’intellectuels. Son père, John Neville Keynes, est économiste et logicien ; sa mère Florence deviendra l’une des premières femmes maires de Cambridge. Il est formé à Eton puis intègre le King’s College de Cambridge, où il étudie d’abord les mathématiques avant de se tourner vers l’économie sous l’influence d’Alfred Marshall, le maître de l’économie néo-classique britannique. Il est élu aux Cambridge Apostles, cercle secret d’étudiants brillants, et noue des amitiés durables avec Lytton Strachey, G.E. Moore, Bertrand Russell. Il rejoint ensuite le groupe de Bloomsbury (Virginia Woolf, E.M. Forster), cercle bohème et anticonformiste de l’intelligentsia londonienne qui marque durablement sa sensibilité intellectuelle.
Les Conséquences économiques de la paix (1919)
Avant la Théorie générale, c’est un autre livre qui fait la réputation mondiale de Keynes. En 1919, il accompagne la délégation britannique à la Conférence de Versailles. Ce qu’il y voit le révolte : les réparations imposées à l’Allemagne (132 milliards de marks-or) lui paraissent non seulement injustes mais économiquement suicidaires. Il démissionne avec fracas et publie Les Conséquences économiques de la paix : best-seller mondial, il prédit que l’humiliation économique de l’Allemagne créera les conditions d’une nouvelle guerre. La prédiction s’est révélée exacte, même si la chaîne causale est complexe. Ce livre installe Keynes comme figure publique mondiale à 36 ans.
La révolution de 1936 : la Théorie générale
Le contexte : la Grande Dépression et l'échec de la théorie classique
La Théorie générale est un livre de crise, écrit entre 1930 et 1936 dans le contexte de la Grande Dépression. Le taux de chômage atteint 25 % aux États-Unis en 1933. En Grande-Bretagne, des régions entières sont dévastées. Et les gouvernements appliquent les remèdes classiques : équilibre budgétaire, réduction des dépenses publiques, maintien de l’étalon-or. Ces politiques aggravent la dépression au lieu de l’enrayer.
La théorie néo-classique dominante, celle de Marshall et Pigou, enseigne que le marché du travail fonctionne comme n’importe quel marché : si les salaires sont trop élevés, le prix baisse jusqu’à l’équilibre. Le chômage n’est donc que transitoire et volontaire. Keynes répond que cette approche est non seulement insuffisante mais fondamentalement erronée.
Les concepts fondamentaux
La pensée keynésienne s’organise autour de plusieurs concepts fondamentaux qui rompent avec l’approche néo-classique et redéfinissent la compréhension du fonctionnement macroéconomique.
Au cœur de l’analyse se trouve la notion de demande effective. Contrairement à l’idée selon laquelle l’offre créerait sa propre demande, Keynes montre que ce sont les anticipations des entrepreneurs en matière de consommation et d’investissement qui déterminent le niveau de production et d’emploi. Si cette demande anticipée est insuffisante, les entreprises réduisent leur production, ce qui entraîne une baisse de l’emploi et l’apparition d’un chômage involontaire. Dans ce cadre, l’intervention de l’État devient nécessaire pour soutenir la demande globale, notamment par la dépense publique.
Cette remise en cause s’inscrit directement dans la réfutation de la loi de Say. Là où les classiques considèrent que toute production trouve automatiquement un débouché, Keynes souligne qu’une partie du revenu peut être thésaurisée, créant un déséquilibre durable entre l’offre et la demande. Le marché n’a donc aucune raison de revenir spontanément à l’équilibre. Cette analyse fonde théoriquement la légitimité de l’intervention publique : si les mécanismes d’autorégulation sont défaillants, une autorité extérieure doit corriger les insuffisances de la demande.
La préférence pour la liquidité constitue un autre pilier de sa théorie. Les agents économiques préfèrent détenir de la monnaie, perçue comme un actif liquide et sûr, plutôt que des actifs risqués. Cette préférence s’explique par trois motifs : transaction, précaution et spéculation. La monnaie n’est donc pas neutre : elle peut être thésaurisée, ce qui affecte directement l’activité économique. Dans ce contexte, la politique monétaire, en jouant sur les taux d’intérêt, peut influencer l’investissement en rendant la détention de monnaie plus ou moins attractive.
Le mécanisme du multiplicateur keynésien renforce encore cette logique. Une injection initiale de dépense publique entraîne une augmentation du revenu global supérieure à son montant initial. Ce phénomène s’explique par la propension marginale à consommer : une part du revenu supplémentaire est consommée, générant à son tour de nouveaux revenus. Ainsi, l’État peut stimuler l’activité économique de manière amplifiée, même si cet effet est atténué en économie ouverte en raison des fuites vers les importations.
L’investissement dépend, quant à lui, de l’efficacité marginale du capital, c’est-à-dire du rendement anticipé des projets. Les entrepreneurs comparent ce rendement au taux d’intérêt : si ce dernier est trop élevé, ils renoncent à investir. La politique monétaire peut donc encourager l’investissement en abaissant les taux, mais cette efficacité connaît des limites, notamment en situation de trappe à liquidités.
La trappe à liquidités correspond précisément à une situation où les taux d’intérêt sont si bas qu’une baisse supplémentaire n’incite plus à investir. Les agents préfèrent conserver leur argent sous forme liquide, rendant la politique monétaire inefficace. Dans ce cas, seule la politique budgétaire peut relancer l’activité économique, comme l’ont illustré les crises de 2008-2009 et de 2020.
Plus fondamentalement, Keynes introduit l’idée d’un équilibre de sous-emploi. Une économie peut atteindre un état stable caractérisé par un chômage involontaire persistant. Contrairement à la vision néo-classique, cet équilibre n’est pas transitoire mais constitue une configuration durable du capitalisme en l’absence d’intervention publique. Le chômage involontaire devient ainsi la norme et non l’exception.
Enfin, Keynes insiste sur le rôle des « esprits animaux » dans les décisions d’investissement. Les comportements des agents ne sont pas parfaitement rationnels : ils reposent en partie sur des anticipations subjectives, des humeurs et des degrés de confiance difficiles à formaliser. Le cycle économique apparaît dès lors comme partiellement irrationnel, ce qui annonce les développements ultérieurs de la finance comportementale. Dans ce contexte, la politique économique a aussi pour fonction de stabiliser les anticipations et de restaurer la confiance.
Le paradoxe de l'épargne : quand la vertu individuelle devient vice collectif
L'un des apports les plus contre-intuitifs de Keynes est le paradoxe de l'épargne (the rift paradoxe). L’un des apports les plus contre-intuitifs de Keynes est le paradoxe de l’épargne (the rift paradoxe). À l’échelle individuelle, épargner est une vertu. Mais à l’échelle macroéconomique, si tous les ménages décidaient simultanément d’épargner davantage (par crainte du chômage), ils réduiraient leur consommation, ce qui ferait baisser les revenus des entreprises, lesquelles licencieraient, ce qui réduirait les revenus des ménages, qui épargnent encore davantage : c’est une spirale déflationniste.
Ce paradoxe illustre ce que Keynes appelle le sophisme de composition : ce qui est rationnel pour un individu peut être désastreux pour la collectivité. Les comportements individuellement rationnels peuvent produire des équilibres collectivement sous-optimaux. C’est exactement ce qui s’est passé en 1929-1933.
Classiques contre Keynes : tableau comparatif
Question | Réponse néo-classique | Réponse keynésienne |
Moteur de la production ? | L'offre (Say : l'offre crée sa propre demande) | La demande effective anticipée par les entrepreneurs |
Plein emploi est-il l'état naturel ? | Oui, les marches retournent spontanément au plein emploi | Non, un équilibre de sous-emploi persistant est possible |
Qu'est-ce que le chômage ? | Chômage volontaire (refus de salaires plus bas) ou frictionnel | Chômage involontaire, structurel, lie à l'insuffisance de la demande |
La monnaie est-elle neutre ? | Oui, simple voile sur les échanges réels | Non, la préférence pour la liquidité a des effets réels |
L'épargne finance-t-elle l'investissement ? | Oui, automatiquement via le taux d'intérêt | Non, épargne et investissement sont détermines séparément |
Faut-il que l'État intervienne ? | Non, le marché s'autorégule | Oui, indispensable pour soutenir la demande |
Keynes architecte du monde d'après-guerre : Bretton Woods (1944)
Le plan Keynes et le bancor
En 1943, Keynes élabore le plan du système monétaire international de l’après-guerre : une Union de compensation internationale qui émettrait une monnaie supranationale, le bancor, dont la valeur serait exprimée en or. La grande innovation est que le plan aurait imposé des sanctions aux pays excédentaires comme aux pays déficitaires : un pays qui accumule des surplus commerciaux doit aussi les résorber, sous peine de perdre ses réserves de bancor. Cette symétrie est la clé du système : elle aurait évité l’accumulation indéfinie de surplus par certains pays au détriment des autres.
À Bretton Woods (juillet 1944), le plan américain d’Harry White l’emporte. La domination économique et financière des États-Unis en 1944 ne laissait guère d’alternative : le dollar devient la monnaie de référence, convertible en or (35 dollars l’once). Le FMI et la Banque mondiale sont créés. Keynes, épuisé par les négociations, meurt moins de deux ans plus tard. Son plan du bancor reste l’une des idées les plus fécondes du XXe siècle : la symétrie entre débiteurs et créanciers n’a jamais été aussi pertinente qu’aujourd’hui, dans un monde où la Chine et l’Allemagne accumulent des excédents géants.
L'héritage de Keynes : héritiers, critiques et retours en grâce
La pensée de Keynes a engendré des courants multiples et parfois contradictoires. La première génération après 1936 produit la synthèse néo-classique (Hicks, Samuelson, Hansen) : le modèle IS-LM formalise la Théorie générale dans un cadre mathématique qui la rend enseignable, mais au prix d’une domestication qui vide parfois l’analyse de ce qui en fait la force : l’incertitude radicale et les esprits animaux.
Vient ensuite la contre-révolution des années 1970, avec le monétarisme de Milton Friedman et la nouvelle économie classique de Robert Lucas. La stagflation des années 1970 (inflation et chômage simultanément) semble donner raison aux critiques. Keynes est déclaré mort intellectuellement. Les années Thatcher-Reagan sont placées sous le signe de l’économie de l’offre et du recul de l’État.
Puis vient 2008. Le krach financier mondial provoque un retour fulgurant de Keynes. Les gouvernements du monde entier lancent des plans de relance budgétaire massifs. Barack Obama signe l’American Recovery and Reinvestment Act (787 milliards de dollars). Le New York Times fait de Keynes l’économiste de l’année en 2009, soixante-deux ans après sa mort.
Le tableau suivant présente les principaux courants issus ou critiques du keynésianisme.
Courant / auteurs | Position par rapport à Keynes | Arguments et apports clés |
Synthèse néo-classique Hicks, Samuelson, Hansen (1937-1960s) | Formalisent Keynes dans le cadre néo-classique. Le keynésianisme devient un cas particulier de la théorie classique (économies a prix rigides). | Modelé IS-LM (Hicks, 1937). Courbe de Phillips (1958) : arbitrage inflation-chômage. Paul Samuelson formalise le multiplicateur et popularise le keynésianisme via son manuel Economicus (1948). |
Monétarisme Milton Friedman (1960s-1980s) | Critique frontale : l'inflation est toujours et partout un phénomène monétaire. Le multiplicateur est illusoire à long terme. L'effet d'éviction annule les relances budgétaires. | Règle de taux de croissance constant de la masse monétaire. Chômage naturel (NAIRU) : la relance keynésienne ne peut réduire le chômage structurel. La stagflation des années 1970 semble lui donner raison. |
Nouvelle Économie Classique Robert Lucas, Sargent (1970s-1980s) | Anticipations rationnelles : les agents anticipent les politiques et les neutralisent. La politique budgétaire est inefficace car les ménages épargnent pour payer les futurs impôts. | Critique de Lucas : les modelés macro doivent reposer sur des fondements micro. Équivalence ricardienne (Barro) : un déficit finance par emprunt est équivalent à un impôt diffère. |
Post-keynésianisme Kalecki, Minsky, Davidson (1970s-aujourd'hui) | Réclame du Keynes originel. Insiste sur l'incertitude radicale, la monnaie endogène et l'instabilité fondamentale du capitalisme financier. | Hyman Minsky : hypothèse d'instabilité financière (les périodes de stabilité engendrent les conditions de l'instabilité). Kalecki : répartition des revenus et pouvoir de marche comme déterminants de l'investissement. |
Nouvelle Économie Keynésienne Akerlof, Stiglitz, Mankiw (1990s-aujourd'hui) | Retour en grâce dans un cadre microonde. Intègre rigidités de prix, asymétries d'information, marches incomplets. | Akerlof et Stiglitz fournissent des fondements micro au keynésianisme. Taylor Rule (règle de taux d'intérêt). Retour du Keynes après 2008 avec les plans de relance mondiaux. |
École de la Régulation Aglietta, Boyer (France, 1970s-aujourd'hui) | Hérite de Keynes la vision du capitalisme comme système instable. Ajoute une dimension institutionnelle et historique. | Le fordisme (1945-1973) combine production de masse et consommation de masse dans un régime keynésien d'accumulation. Sa crise dans les années 1970 ouvre la voie au néolibéralisme. |
Mobiliser Keynes dans vos dissertations ESH
Les sujets classiques ou Keynes est central
Chômage et plein emploi : Keynes est la référence obligée sur le chômage involontaire. Contre Say et les néo-classiques, il montre que l’équilibre de sous-emploi peut être stable. À articuler avec le chômage naturel (Friedman), le chômage structurel lié aux mutations technologiques, et les nouvelles théories du chômage de recherche (Pistardes, Nobel 2010).
Politique économique et rôle de l’État : Le multiplicateur budgétaire, la politique contracyclique, les stabilisateurs automatiques : tout vient de Keynes. À mettre en débat avec Friedman (neutralité à long terme), Lucas (anticipations rationnelles), et l’équivalence ricardienne (Barro).
Crises économiques et instabilité du capitalisme : La Grande Dépression de 1929, la crise de 2008, la récession de 2020 : à chaque grande crise, Keynes revient. Sa vision d’une économie instable, gouvernée par des anticipations fluctuantes et des esprits animaux, est plus pertinente que jamais. À articuler avec Minsky, Schumpeter et les travaux sur les bulles spéculatives.
Mondialisation et autonomie des politiques économiques : La fuite vers les importations réduit le multiplicateur en économie ouverte. Keynes avait proposé une coordination internationale avec le bancor. Ce débat reste au cœur de la question de l’autonomie des politiques nationales dans la mondialisation, que Dani Rodniki thématise dans son trilemme.
Inflation et chômage : La courbe de Phillips (1958), héritière du keynésianisme, postule un arbitrage inflation-chômage. Friedman et Phelps ont montré que cette relation ne tient pas à long terme. La stagflation des années 1970 a invalidé la courbe de Phillips simple. La nouvelle économie keynésienne en propose des versions plus sophistiquées.






