Esther Duflo : juger les politiques de développement par la preuve

En 2019, Esther Duflo devient la deuxième femme de l'histoire et la plus jeune économiste jamais récompensé à recevoir le prix Nobel d'économie, qu'elle partage avec Abhijit Banerjee, son mari et co-auteur, et Michael Kremer.

Lila Dumonteil Divies

En 2019, Esther Duflo devient la deuxième femme de l'histoire et la plus jeune économiste jamais récompensé à recevoir le prix Nobel d'économie, qu'elle partage avec Abhijit Banerjee, son mari et co-auteur, et Michael Kremer. Le comité Nobel salue leurs travaux pour avoir "introduit une nouvelle approche permettant d'obtenir des réponses fiables sur la meilleure façon de lutter contre la pauvreté mondiale". Cette phrase contient, condensée, toute la révolution intellectuelle que Duflo incarne : ne pas seulement penser le développement économique, ne pas seulement en débattre, mais le

juger par l'expérience, par la mesure, par les données. Et rejeter comme non fondé tout ce qui ne peut être soumis à ce test.

Pour les candidats en prépa ECG qui travaillent le thème de culture générale Juger, Esther Duflo est une figure d'une richesse exceptionnelle. Elle pose une question en apparence simple mais philosophiquement profonde : comment sait-on qu'une politique fonctionne ? Comment distinguer ce qui est vrai de ce qui est cru, ce qui est prouvé de ce qui est affirmé ? Sa méthode, l'essai contrôlé randomisé appliqué à l'économie du développement, est une réponse rigoureuse à cette question. Mais elle est aussi une prise de position épistémologique et morale : juger une intervention sur les populations pauvres sans preuves empiriques n'est pas seulement une erreur intellectuelle, c'est une faute éthique.

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Parcours : de Paris au MIT, une économiste engagée

Une formation française, une carrière américaine

Esther Duflo naît le 25 octobre 1972 à Paris. Elle est élevée dans un environnement intellectuel marqué par l'engagement social : sa mère est médecin pédiatre engagée dans l'humanitaire, notamment à travers Médecins sans frontières. Ce contexte familial nourrit chez Duflo une sensibilité précoce aux questions de pauvreté et de justice sociale qui ne la quittera jamais, et qui orientera ses choix académiques de manière décisive.

Elle suit une scolarité brillante en France et intègre l'École normale supérieure (ENS) de la rue d'Ulm, où elle étudie l'histoire avant de se tourner vers l'économie, attirée par la possibilité que cette discipline offre de produire des connaissances rigoureuses sur les conditions de vie des populations. Elle part ensuite aux États-Unis et obtient son doctorat au Massachusetts Institute of Technology (MIT) en 1999, sous la direction de Abhijit Banerjee et de Daron Acemoglu, deux économistes majeurs du développement. Le MIT devient son institution de rattachement principal : elle y devient professeure, puis en 2013 titulaire de la chaire Abdul Latif Jameel Professor of Poverty Alleviation and Development Economics. Elle est aujourd'hui l'une des économistes les plus citées et les plus influentes du monde.

Le J-PAL : une institution au service du jugement par les preuves

En 2003, Esther Duflo cofonde avec Abhijit Banerjee et Sendhil Mullainathan le Abdul Latif Jameel Poverty Action Lab, universellement connu sous l'acronyme J-PAL. Cette institution, dont le siège est au MIT mais dont le réseau s'étend à des antennes dans le monde entier (Europe, Afrique, Amérique latine, Asie du Sud, Asie du Sud-Est et Moyen-Orient), est dédiée à une mission unique : évaluer rigoureusement les politiques de lutte contre la pauvreté à travers des essais contrôlés randomisés, et diffuser les résultats de ces évaluations auprès des décideurs politiques, des ONG et des gouvernements pour améliorer l'efficacité de l'aide au développement.

En 2019, Barack Obama nomme Esther Duflo au Conseil des conseillers économiques de la Maison Blanche. Elle est la première femme d'origine française et la deuxième femme tout court à siéger dans cette instance. Cet engagement politique, qui prolonge ses convictions académiques, illustre une conviction centrale de Duflo : la connaissance économique n'a de valeur que si elle se traduit en politiques publiques concrètes et mesurables.

La méthode des essais contrôlés randomisés : juger par l'expérience

L'héritage de l'essai clinique : de la médecine à l'économie

La révolution intellectuelle d'Esther Duflo consiste à importer dans les sciences économiques une méthode qui avait transformé la médecine au XXe siècle : l'essai contrôlé randomisé (ECR), connu en anglais sous l'acronyme RCT pour Randomized Controlled Trial. En médecine, un ECR consiste à diviser aléatoirement un groupe de patients en deux sous-groupes : l'un reçoit le traitement testé, l'autre reçoit un placebo ou le traitement standard. Si les deux groupes sont comparables au départ (ce que la randomisation garantit statistiquement), toute différence observée dans les résultats peut être attribuée avec confiance au traitement. Cette méthode permet d'établir des relations causales et non de simples corrélations, ce qui est la différence fondamentale entre savoir qu'une chose marche et constater qu'elle est associée à un résultat.

Avant Duflo et ses co-chercheurs, l'économie du développement fonctionnait surtout à partir de modèles théoriques et d'observations macro-économiques. On débattait de l'efficacité de l'aide internationale, de l'impact des micro-crédits ou des programmes d'éducation sur la base de convictions idéologiques, d'intuitions ou de corrélations statistiques peu robustes. Duflo impose une discipline radicale : si tu ne peux pas le tester, tu ne peux pas l'affirmer. Cette exigence est, en son principe, une application de la rigueur scientifique à l'évaluation des politiques publiques, et donc au jugement de leur efficacité.

Le protocole concret : comment on juge une politique par les preuves

Dans la pratique, un ECR mené par le J-PAL se déroule de la façon suivante. Les chercheurs s'associent à un gouvernement local, une ONG ou une institution internationale qui souhaite tester une politique. Une population cible est identifiée : des villages au Kenya, des écoles au Rajasthan, des familles au Bangladesh. Par un tirage au sort, certains bénéficiaires reçoivent l'intervention testée (cours de soutien scolaire gratuits, moustiquaires imprégnées, comptes d'épargne, transferts monétaires) tandis que les autres, le groupe contrôle, ne reçoivent rien ou continuent à bénéficier des services existants. Quelques mois ou quelques années plus tard, les chercheurs mesurent les résultats dans les deux groupes et comparent.

Cette méthode a permis à Duflo et à ses collègues de renverser plusieurs certitudes qui avaient longtemps structuré les débats sur le développement. Par exemple, il était largement cru que des cours de soutien scolaire supplémentaires amélioraient les résultats des élèves les plus faibles en les mêlant aux élèves plus avancés. Un ECR mené dans des écoles kényanes a montré que l'inverse était vrai : les classes homogènes par niveau produisaient de meilleurs résultats pour tous les niveaux. De même, des études ont montré que les moustiquaires distribuées gratuitement étaient davantage utilisées que celles vendues à bas prix, contredisant l'idée reçue selon laquelle un bien gratuit n'est pas valorisé.

Poor Economics : rendre compte de la pauvreté sans idéologie

En 2011, Esther Duflo et Abhijit Banerjee publient Poor Economics : Repenser la pauvreté, ouvrage de vulgarisation qui expose leur méthode et leurs résultats au grand public. Le livre est une réfutation simultanée de deux grandes postures idéologiques qui structuraient les débats sur le développement : celle des partisans de l'aide massive (Jeffrey Sachs en figure de proue, qui considère que les pays pauvres ont besoin d'un "grand coup" d'aide extérieure pour sortir du piège de la pauvreté) et celle des opposants à l'aide (William Easterly, qui considère que l'aide internationale est inefficace voire contre-productive et que seul le marché peut produire le développement).

Duflo et Banerjee refusent de choisir entre ces deux camps. Ils montrent que la question n'est pas "faut-il aider ou non ?" mais "quelle forme d'aide, dans quel contexte, pour quelle population, avec quels résultats ?". Certaines formes d'aide fonctionnent très bien, d'autres sont inefficaces, d'autres encore peuvent être contre-productives. La seule façon de le savoir est de tester. Cette posture épistémique est précisément ce que le thème Juger appelle à analyser : comment constitue-t-on une base solide pour un jugement, et pourquoi les jugements fondés sur des certitudes idéologiques préalables sont-ils si souvent erronés.

Connexion avec l'expérience de Milgram : deux façons de juger l'humain par l'expérience

L'article sur l'expérience de Milgram (1961-1963) que vous avez en regard de cet article ouvre une réflexion fondamentale sur la nature de la preuve expérimentale en sciences humaines et sur ce que l'on est en droit de conclure d'une expérience. Il existe entre Milgram et Duflo une parenté méthodologique profonde, mais aussi un écart éthique et épistémologique qui mérite d'être examiné avec soin, car c'est précisément dans cet écart que se joue une grande partie de ce que le thème Juger implique.

Stanley Milgram, comme Esther Duflo, a choisi de soumettre une intuition sur le comportement humain à l'épreuve de l'expérience plutôt que de se contenter d'arguments théoriques ou d'observations informelles. Sa question, "jusqu'où des individus ordinaires obéissent-ils à une autorité qui leur demande de nuire à autrui ?", était aussi légitime qu'urgente dans le contexte de l'après-Shoah. Et sa réponse, 65 % des participants ont administré les 450 volts supposément mortels, a produit l'une des données empiriques les plus dérangeantes de l'histoire de la psychologie sociale. En ce sens, Milgram est un précurseur de la même exigence que Duflo : face aux grandes questions sur l'humanité et sur l'efficacité des systèmes sociaux, l'expérience contrôlée permet de substituer des faits à des croyances.

Mais là s'arrête la parenté et commence la divergence décisive, celle qui éclaire en profondeur le problème du jugement. L'expérience de Milgram a été conduite sur des sujets qui n'avaient pas consenti à être exposés à ce qu'ils allaient réellement vivre : ils pensaient participer à une expérience sur la mémoire, non à une mise en scène destinée à tester leur obéissance. Cette tromperie, qui était la condition nécessaire de la validité de l'expérience (un participant qui saurait qu'il s'agit d'un test sur l'obéissance ne se comporterait pas naturellement), constitue une violation des principes éthiques de la recherche que la psychologue Diana Baumrind a dénoncée dès 1964, et qui rend aujourd'hui une réplication de l'expérience impossible selon les standards contemporains.

Esther Duflo, à l'inverse, a fait du consentement éclairé des populations étudiées un principe non négociable de sa méthode. Les habitants des villages kényans ou indiens qui participent aux ECR du J-PAL sont informés de ce qui va se passer, même si tous les détails de l'hypothèse testée ne leur sont pas nécessairement révélés pour éviter les biais comportementaux. Plus fondamentalement encore, les populations que Duflo étudie sont les bénéficiaires potentiels des interventions testées : l'expérience est menée pour elles, dans leur intérêt supposé, et non sur elles comme sujets passifs d'une curiosité scientifique. Cette distinction est philosophiquement centrale : chez Milgram, l'expérience utilise les individus comme instruments d'une démonstration ; chez Duflo, elle cherche à servir ceux qu'elle étudie.

Cette confrontation révèle une tension fondamentale au cœur du thème Juger en sciences humaines : le jugement expérimental, pour être valide, doit parfois perturber ou contraindre ceux sur qui il porte, ce qui pose la question de sa légitimité. Milgram avait besoin de tromper pour mesurer ; Duflo a besoin de randomiser (d'attribuer aléatoirement les bénéfices de certaines interventions à certaines populations et pas à d'autres) ce qui signifie que des gens potentiellement aidables sont, le temps de l'expérience, maintenus dans un groupe contrôle sans bénéfice immédiat. Dans les deux cas, la rigueur du jugement scientifique entre en tension avec l'éthique de la recherche. La différence est qu'Esther Duflo a explicitement théorisé cette tension et y a apporté des réponses institutionnelles, en faisant du respect des personnes un critère de validité de la recherche autant que de la méthode elle-même. Pour aller plus loin dans l’analyse, retrouvez notre article complet sur l’expérience de Milgram !

Connexion avec Raymond Aron : deux modèles du jugement intellectuel face à l'idéologie

L'article sur Raymond Aron que vous avez en regard de cet article décrit un intellectuel qui a passé sa vie à combattre une forme particulière d'erreur de jugement : la suspension de la faculté critique au nom d'une foi idéologique. Dans L'Opium des intellectuels (1955), Aron montre comment le marxisme comme foi politique (et non comme méthode d'analyse) désactive le jugement en substituant la classification idéologique à l'observation du réel. Un événement n'est plus analysé pour ce qu'il est mais rangé dans des catégories préconçues. Ce diagnostic aronien, formulé dans le contexte de l'après-guerre française, trouve une résonance étonnante dans la critique qu'Esther Duflo adresse, un demi-siècle plus tard, aux grands débats sur le développement économique.

Le monde du développement international a longtemps été structuré par deux grands camps idéologiques qui se comportaient exactement comme Aron décrivait les intellectuels de gauche face au marxisme : des camps qui jugent avant d'avoir regardé, qui classifient avant d'avoir mesuré. D'un côté, les partisans de l'aide massive (la tradition Sachs) : pour eux, les pays pauvres sont pauvres parce qu'ils n'ont pas assez de capital, et la solution est d'injecter massivement des ressources extérieures. De l'autre, les sceptiques radicaux de l'aide (la tradition Easterly) : pour eux, l'aide internationale crée des distorsions, alimente la corruption et freine le développement spontané du marché. Ces deux positions préexistaient aux faits : elles n'étaient pas des conclusions tirées de l'observation mais des postulats à partir desquels on interprétait l'observation. C'est précisément ce qu'Aron appelait, en termes plus philosophiques, le remplacement du jugement par la classification idéologique.

La réponse de Duflo à cette impasse est d'une rigueur qu'Aron aurait pu qualifier, dans son vocabulaire, de weberienne : avant de juger une politique de développement, il faut la comprendre dans ses effets réels, tels qu'ils peuvent être mesurés dans des conditions contrôlées. Aron écrivait, en s'appuyant sur Max Weber, que "on n'a le droit de condamner que ce que l'on a d'abord compris". Duflo formulerait la même exigence en termes empiriques : on n'a le droit d'affirmer qu'une politique fonctionne ou ne fonctionne pas que si on l'a d'abord testée. Dans les deux cas, la conclusion est la même : le jugement prématuré, celui qui précède l'analyse, n'est pas un jugement mais un préjugé.

Mais il existe entre Aron et Duflo une différence de posture intellectuelle qui mérite d'être soulignée, car elle est révélatrice de deux conceptions du jugement. Aron est le spectateur engagé, selon sa propre expression : il observe, analyse, et prononce des verdicts argumentés, mais il reste fondamentalement dans la position du commentateur qui regarde agir les autres. Son jugement est principalement un jugement sur les faits et sur les acteurs, pas un jugement qui transforme directement les faits. Duflo, elle, va plus loin : elle considère que le rôle de l'économiste n'est pas seulement de juger les politiques existantes mais de produire activement les connaissances qui permettront d'en concevoir de meilleures. Son engagement au J-PAL, ses collaborations avec des gouvernements d'Afrique, d'Asie et d'Amérique latine, sa participation aux instances politiques américaines sont autant de traductions directes de ses conclusions empiriques en décisions publiques.

En ce sens, Duflo incarne une version contemporaine et radicalisée de ce qu'Aron cherchait dans la formule de "spectateur engagé" : un intellectuel dont l'engagement est fondé sur le jugement lucide et non sur la foi idéologique, mais qui ne se contente pas de juger depuis les coulisses et s'implique activement dans la transformation de ce qu'il a jugé. Aron avait eu le courage de juger contre le courant dominant de son époque. Duflo a eu le courage de juger contre les certitudes des deux camps qui structuraient le sien. Ce parallèle invite à une réflexion générale sur ce que le thème Juger exige de celui qui s'y engage sérieusement : la double exigence d'une méthode rigoureuse et d'un courage intellectuel face aux pressions des milieux dans lesquels on évolue. Cliquez ici pour retrouver notre article sur Raymond Aron !

Les limites et les critiques de la méthode : juger les juges

Le problème de la généralisation : peut-on juger au-delà du contexte testé ?

La critique la plus sérieuse adressée à la méthode des ECR est celle de la validité externe ou problème de la généralisation. Un ECR mesure avec une grande précision l'effet d'une intervention dans un contexte très particulier : un certain nombre de villages au Kenya en 2003, avec des caractéristiques sociales, culturelles, institutionnelles et économiques spécifiques. Peut-on en conclure que la même intervention aurait le même effet dans un contexte différent, par exemple en Éthiopie, au Pérou ou en Inde ? Les critiques, notamment l'économiste Angus Deaton (prix Nobel 2015), soutiennent que non, et que la multiplicité des ECR locaux ne conduit pas nécessairement à une théorie générale du développement.

Cette critique est philosophiquement importante pour le thème Juger : elle soulève la question de l'universalité du jugement. Un jugement fondé sur une expérience particulière est-il un jugement valide sur la catégorie générale dont cette expérience est un exemplaire ? La médecine a partiellement résolu ce problème par les méta-analyses qui agrègent les résultats de plusieurs ECR. Duflo et ses collègues ont suivi la même voie, et la masse de données accumulée par le J-PAL depuis 2003 commence à permettre des conclusions plus robustes. Mais la tension entre la précision locale du jugement expérimental et sa portée universelle reste une limite réelle de la méthode.

Le risque de réductionnisme : peut-on tout juger par les chiffres ?

Une deuxième critique porte sur les limites de la quantification. Certaines dimensions essentielles du développement humain résistent à la mesure : la dignité, la liberté, le sentiment d'appartenance à une communauté, la capacité à définir son propre projet de vie. Le prix Nobel d'économie 1998, Amartya Sen, dont l'approche par les capabilités est complémentaire de celle de Duflo, a toujours insisté sur le fait que le développement ne peut pas se réduire à des indicateurs quantifiables. Juger une politique de développement uniquement à l'aune de ses effets mesurables peut conduire à ignorer des coûts ou des bénéfices réels mais invisibles aux instruments de mesure.

Duflo est consciente de cette limite et la reconnaît dans ses écrits. Elle ne prétend pas que les ECR épuisent la question du développement : ils constituent un outil parmi d'autres, particulièrement précieux pour évaluer des interventions à forte composante technique (distribution de moustiquaires, transferts monétaires, programmes d'alphabétisation) mais moins adapté à des questions structurelles de long terme comme la transformation des institutions politiques ou la réforme des droits de propriété. La lucidité sur les limites de sa propre méthode est d'ailleurs l'une des marques distinctives de Duflo, et un exemple de ce que le thème Juger implique quand il est pratiqué avec honnêteté intellectuelle.

Mobiliser Esther Duflo dans vos dissertations

Juger par les preuves contre juger par les croyances : Duflo est l'économiste qui a le plus radicalement posé la question de la base légitime du jugement en économie du développement. Sa réponse est claire : seul le test empirique rigoureusement contrôlé permet de constituer un jugement valide sur l'efficacité d'une politique. Cette position peut être mise en perspective avec d'autres conceptions du jugement : le jugement prudentiel aristotélicien (la phronésis, qui juge à partir de l'expérience et du sens commun), le jugement réflexif kantien (qui juge sans concept déterminant préalable) et le jugement weberien chez Aron (qui exige de comprendre avant de condamner).

Le jugement comme acte éthique : Duflo insiste sur la dimension morale de l'exigence empirique : soutenir une politique inefficace, quand on aurait pu savoir qu'elle l'est, constitue une faute envers les populations qui en pâtissent. Ce positionnement fait du jugement non pas seulement un acte épistémique (produire une connaissance vraie) mais un acte éthique (agir conformément à la responsabilité que l'on a envers autrui). C'est une conception du jugement qui rejoint, sur un plan différent, la critique que Milgram adressait aux participants de son expérience qui avaient abandonné leur jugement moral au profit de l'obéissance.

Les limites du jugement et la nécessité de l'humilité : Les critiques de la méthode des ECR (Deaton, Sen) permettent d'introduire la notion de limites structurelles du jugement : tout jugement est situé, toute méthode a un domaine de validité, et le jugement honnête est aussi celui qui reconnaît ses propres angles morts. Cette dimension est centrale dans la tradition d'Aron : la "tolérance pour l'ambiguïté" qu'il revendiquait comme vertu intellectuelle est exactement ce que Duflo pratique quand elle reconnaît que ses ECR ne peuvent pas répondre à toutes les questions du développement.

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