Cosmogonie et « Juger » : les récits d'origine du monde comme machines à penser le jugement

Qu'est-ce que juger, sinon séparer ce qui était mêlé ? Distinguer le bien du mal, le vrai du faux, l'ordre du désordre ? Cette question, qui est au cœur du thème de culture générale 2025-2026

Lila Dumonteil Divies

Qu'est-ce que juger, sinon séparer ce qui était mêlé ? Distinguer le bien du mal, le vrai du faux, l'ordre du désordre ? Cette question, qui est au cœur du thème de culture générale 2025-2026, a une réponse cosmogonique avant d'avoir une réponse juridique ou morale. Avant que les hommes aient institué des tribunaux, avant que les philosophes aient théorisé la justice, les mythes de création du monde ont mis en scène une forme primordiale de jugement : le jugement cosmique, par lequel l'univers s'est tiré du chaos pour accéder à l'ordre. Toute cosmogonie est, à sa façon, une théorie du jugement.

La cosmogonie, du grec kosmos (univers, ordre) et gonos (naissance), désigne le récit de la naissance du monde. Elle est universelle : toutes les civilisations connues en ont produit au moins une. Mais ce qui frappe, quand on les examine à travers le prisme du thème Juger, c'est leur structure commune. Dans la quasi-totalité des cosmogonies, la création est un acte de séparation et de hiérarchisation : Dieu sépare la lumière des ténèbres, Odin sépare le ciel de la terre en taillant dans le corps d'Ymir, Gaïa se distingue du Chaos. Créer, c'est différencier. Et différencier, c'est déjà juger.

Cet article te montre comment la cosmogonie éclaire le thème Juger sous des angles que les textes philosophiques ou juridiques n'épuisent pas : le jugement sans juge inscrit dans la nature des choses, la parole créatrice comme acte de jugement, le temps cyclique ou linéaire comme structure du verdict, et la question de l'hubris comme transgression de l'ordre cosmique qui appelle une sanction automatique. Il intègre aussi deux renvois vers nos articles sur Icare et sur le Phèdre de Platon, deux œuvres majeures du thème qui entrent en dialogue direct avec les cosmogonies.

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Juger sans juge : la cosmogonie comme ordre qui s'impose

La séparation originelle : créer c'est distinguer, distinguer c'est juger

Dans la Genèse biblique, le premier acte de Dieu n'est pas de créer quelque chose à partir de rien : c'est de séparer. « Que la lumière soit » est d'abord un acte de distinction entre la lumière et les ténèbres, entre le jour et la nuit, entre les eaux du dessus et les eaux du dessous, entre la terre et la mer. Chaque jour de la création est un acte de différenciation par lequel Dieu découpe dans l'indifférencié des catégories distinctes et ordonnées. Dieu juge que cela est bon, à chaque étape. La création est un jugement continu et progressif de l'être.

Cette structure n'est pas propre à la Genèse. Dans la cosmogonie grecque hésiodique, le Chaos initial est précisément ce qui n'a pas encore été jugé ni différencié : c'est le béant, l'informe, l'indéterminé. De lui naissent Gaïa (la Terre), Éros (principe d'union) et l'Érèbe (les Ténèbres). Ces entités ne naissent pas par création ex nihilo mais par différenciation : quelque chose se distingue du fond indifférencié et prend une figure propre, une identité, un nom. Nommer, dans la cosmogonie biblique comme dans la tradition dogon d'Afrique de l'Ouest, est l'acte suprême du jugement cosmique : donner un nom à une chose, c'est lui assigner une place dans l'ordre du monde, la distinguer de tout le reste, lui attribuer une essence.

Pour le thème Juger, cette structure est fondamentale. Elle suggère que le jugement n'est pas d'abord un acte humain, institutionnel ou subjectif : c'est une structure ontologique, inscrite dans la nature même de l'être. L'être s'est fait en étant jugé, c'est-à-dire en étant différencié. La question philosophique que cette structure soulève est vertigineuse : si juger c'est différencier, peut-on jamais ne pas juger ? Tout acte de connaissance, tout acte de langage, tout acte de perception n'est-il pas déjà un acte de jugement en ce sens premier et radical ?

L'hubris et la sanction cosmique : un jugement qui n'a pas besoin de juge

La notion grecque d'hubris est l'un des concepts les plus fertiles pour penser le jugement à partir des cosmogonies. L'hubris désigne le dépassement de la mesure propre à chaque être : l'homme qui veut être dieu, le mortel qui prétend à l'immortalité, celui qui transgresse la frontière qui sépare son ordre de l'ordre supérieur. Dans la cosmogonie grecque, l'univers est ordonné selon une hiérarchie : les dieux occupent l'Olympe, les hommes habitent la Terre, les morts séjournent dans l'Hadès. Ces espaces sont distincts, séparés, hiérarchisés. Franchir leur frontière, c'est violer l'ordre cosmogonique lui-même.

Ce qui est remarquable dans la conception grecque du jugement cosmique, c'est qu'il n'a pas besoin de juge. La sanction de l'hubris est automatique, inscrite dans la structure même du monde. La cire fond parce que le soleil est chaud : ce n'est pas Zeus qui décide de punir l'impudent, c'est la nature des choses qui reprend ses droits. La némésis, le retour à l'équilibre, n'est pas une décision mais une nécessité. Le cosmos se rééquilibre comme un liquide retrouve son niveau. Cette conception d'un jugement sans juge, d'une sanction sans tribunal, d'une justice immanente inscrite dans l'ordre des choses est l'une des contributions les plus originales de la cosmogonie grecque à la philosophie du jugement.

Elle entre en tension directe avec les conceptions modernes du jugement, qui supposent au contraire un juge humain, un tribunal, une délibération, une procédure. Le jugement cosmogonique grec ne délibère pas : il sanctionne mécaniquement le dépassement de la limite. Ce modèle a des implications profondes pour la pensée du droit naturel, pour les théories de la justice comme ordre naturel (Aristote), et pour les conceptions contemporaines de la justice climatique, où l'on retrouve l'idée que la Terre elle-même sanctionne les transgressions humaines de ses équilibres.

La cosmogonie grecque et Icare : quand le cosmos juge la transgression

Icare comme figure de l'hubris cosmogonique

Le mythe d'Icare est l'illustration narrative la plus directe du jugement cosmogonique grec. Icare transgresse la frontière qui sépare l'espace humain de l'espace divin en s'approchant du soleil, domaine d'Hélios. Sa chute n'est pas le résultat d'un verdict prononcé par un tribunal ou par un dieu en colère : c'est la conséquence automatique d'un dépassement de limite inscrit dans l'ordre physique du monde. La cire fond parce que le soleil brûle. Le cosmos juge sans délibérer.

Ce qui lie le mythe d'Icare à la cosmogonie grecque, c'est précisément cette vision d'un monde ordonné selon des frontières ontologiques que l'homme ne peut franchir sans destruction. La cosmogonie d'Hésiode établit une hiérarchie entre les dieux et les hommes. Le mythe d'Icare met cette hiérarchie à l'épreuve en montrant ce qui arrive quand un homme tente de l'effacer. Mais la lecture du mythe est plus complexe qu'il n'y paraît : si la cosmogonie pose que l'ordre est juste parce qu'il est cosmique, le mythe d'Icare pose une question que la cosmogonie ne peut seule résoudre. Ce jugement cosmique est-il juste ? Le désir d'Icare, qui est un désir de beauté et de liberté et non d'orgueil calculé, mérite-t-il la mort ? La sanction automatique est-elle une forme de justice ou une violence aveugle ?

Cette tension entre l'ordre cosmogonique qui sanctionne et la valeur de l'aspiration qui est sanctionnée est l'une des plus fécondes du thème Juger. Elle relie directement la cosmogonie à la question du jugement moral : peut-on juger un acte uniquement à partir de ses conséquences, ou faut-il aussi examiner l'intention, le désir, la nature de celui qui agit ? La cosmogonie répond : l'ordre du monde est indifférent aux intentions. Le mythe d'Icare répond autrement : cette indifférence est peut-être la limite du jugement cosmique. Poussez l’analyse plus loin en lisant notre article complet sur Icare !

Les structures du jugement cosmogonique : quatre axes pour la dissertation

Premier axe : la parole comme jugement fondateur

Plusieurs cosmogonies majeures font de la parole l'acte même de la création. Dans la Genèse hébraïque, Dieu crée en énonçant : « Que la lumière soit, et la lumière fut. » Le Prologue de l'Évangile selon Jean radicalise cette intuition : « Au commencement était le Verbe (logos), et le Verbe était Dieu. C'est par lui que tout a été fait. » La parole n'est pas ici un commentaire de la réalité : elle est l'acte qui fait exister la réalité. Dans la tradition dogon du Mali, les jumeaux Nommo maîtrisent la parole comme principe organisateur du cosmos : nommer, c'est ordonner, et ordonner c'est juger.

Pour le thème Juger, cette dimension est capitale. Elle suggère que tout acte de langage est potentiellement un acte de jugement : nommer, c'est distinguer et hiérarchiser. Les jugements les plus fondamentaux que nous portons sur le monde passent par le langage avant de passer par des institutions. Quand nous qualifions une chose de belle ou de laide, de juste ou d'injuste, de vraie ou de fausse, nous exerçons un jugement qui a une structure cosmogonique : nous séparons, nous distinguons, nous ordonnons le réel par le langage.

Deuxième axe : temps linéaire, temps cyclique et structure du verdict

Les cosmogonies proposent deux grandes conceptions du temps qui impliquent deux rapports très différents au jugement. Les traditions abrahamiques (judaïsme, christianisme, islam) inscrivent la création dans un temps linéaire : il y a un commencement absolu (la création), une histoire orientée (l'alliance, la Révélation, la chute et la rédemption) et une fin ultime (le Jugement dernier). Dans ce cadre, le jugement est irréversible et définitif : le Jugement dernier est le verdict final sur l'ensemble d'une existence, un verdict qui ne peut pas être révisé. La finitude de l'existence et l'unicité de chaque instant donnent au jugement toute sa gravité.

À l'opposé, les traditions hindoues et bouddhistes inscrivent la création dans un temps cyclique : Brahma crée, Shiva détruit, puis un nouveau cycle commence. Dans ce cadre, le jugement n'est jamais définitif : la mort est un passage vers une nouvelle existence (réincarnation, samsara), et la faute commise dans une vie peut être rachetée dans une autre. Le karma est un jugement qui se déploie sur plusieurs vies, non sur une seule. Les Aztèques pensaient de même : quatre soleils avaient déjà été détruits avant le nôtre, chacun emportant le jugement de la civilisation précédente. Cette structure cyclique modifie en profondeur la signification du jugement : si tout recommence, le verdict n'est jamais absolu.

Troisième axe : la création ex nihilo et la souveraineté du juge

La doctrine de la création ex nihilo, au cœur de la cosmogonie abrahamique, implique une souveraineté absolue du créateur. Dieu crée à partir de rien, sans contrainte, sans matière préexistante qui limiterait son action : il est le seul maître de ce qui existe. Ce modèle théologique a nourri une conception du jugement comme acte souverain : le juge qui juge ex nihilo, sans être contraint par des données antérieures, sans devoir rendre compte à personne d'autre que lui-même. Hannah Arendt, dans La condition de l'homme moderne (1958), a montré comment la pensée occidentale a longtemps calqué le modèle du pouvoir politique sur ce modèle cosmogonique : le souverain comme Dieu-créateur, fondateur de l'ordre ex nihilo.

À l'opposé, la cosmogonie platonicienne du Démiurge (exposée dans le Timée) modèle un jugement contraint et humble : le Démiurge ne crée pas à partir de rien, il impose une forme à une matière chaotique préexistante, en prenant modèle sur les Idées éternelles. Il ne décide pas souverainement : il imite et applique un modèle qui le dépasse. Ce Démiurge est un juge au sens plein : il évalue la matière informe, la compare au modèle idéal, et travaille à réduire l'écart entre l'imparfait et le parfait. Le jugement démiurgique est orienté vers la vérité comme critère extérieur, non vers la volonté souveraine du juge. Cette conception platonicienne du jugement comme application d'un critère objectif est au cœur du dialogue Phèdre, dans lequel Socrate enseigne que juger un discours ou une âme suppose de connaître la vérité avant de se prononcer.

Cosmogonie et Phèdre : du jugement cosmique au jugement de l'âme

Le Démiurge platonicien et le jugement par la connaissance

Dans le Timée, le Démiurge crée le monde en ordonnant une matière chaotique selon le modèle des Idées éternelles. Son geste est un geste de jugement : il évalue ce qui est conforme au Bien et au Beau, et il travaille à l'actualiser dans la matière. Le monde sensible est ainsi la trace d'un jugement exercé selon des critères objectifs que le Démiurge n'a pas inventés mais reconnus.

Cette cosmogonie démiurgique irrigue directement la conception du jugement exposée dans le Phèdre. Socrate y affirme que juger un discours ou une âme exige de connaître la vérité de ce dont on parle, exactement comme le Démiurge doit connaître le modèle des Idées avant de façonner le monde. Un jugement fondé sur l'apparence, sur l'efficacité rhétorique ou sur l'opinion de la foule est un jugement sans critère objectif : il est l'équivalent d'un Démiurge qui travaillerait sans modèle. Un tel jugement produit non pas de l'ordre mais du désordre. Il flatte les passions de l'auditoire comme la mauvaise rhétorique flatte les passions de l'âme, sans l'élever vers la vérité.

Le Phèdre reprend aussi le mythe de l'attelage ailé pour décrire la structure de l'âme humaine, traversée par des tensions entre la raison, les désirs et les passions. Cette image a une résonance cosmogonique directe : l'âme est elle-même un cosmos intérieur que la raison doit ordonner, comme le Démiurge ordonne la matière cosmique. Juger une âme, pour Platon, c'est reconnaître cet effort d'ordonnancement intérieur et ne pas le confondre avec ses échecs momentanés. C'est pourquoi un jugement hâtif sur une personne, fondé sur un acte isolé, est pour Platon aussi injuste qu'un jugement porté sur le cosmos à partir d'un seul phénomène chaotique : il manque la structure d'ensemble, l'effort du cocher pour maîtriser les deux chevaux de la nature humaine. Pour aller plus loin dans l’analyse, cliquez ici et retrouvez notre article complet sur Phèdre !

La cosmogonie scientifique : le Big Bang et la limite du jugement

Une cosmogonie sans juge et sans sens : le vertige moderne

La cosmologie scientifique moderne a produit sa propre cosmogonie : la théorie du Big Bang, forgée dans les années 1920-1930 par le Belge Georges Lemaître et développée par la physique du XXe siècle. L'univers est né il y a 13,8 milliards d'années d'un état de densité et de chaleur infinies. L'espace, le temps et la matière sont apparus simultanément. Le monde n'est pas né dans l'espace ni dans le temps : il est né avec eux.

Cette cosmogonie scientifique est d'une puissance explicative considérable. Mais elle pose au thème Juger un défi philosophique radical. Dans les cosmogonies mythologiques ou théologiques, le jugement est inscrit dans la structure même de la création : Dieu juge que cela est bon, le cosmos sanctionne automatiquement l'hubris, la parole divine instaure un ordre normatif. Dans la cosmogonie du Big Bang, rien de tel : l'univers est né d'une fluctuation quantique initiale dont les lois physiques n'impliquent aucune intention, aucun jugement, aucun bien ni aucun mal. Le cosmos est indifférent au sens moral du terme. Il n'y a pas de norme inscrite dans les équations de la physique.

C'est Pascal qui a formulé le vertige qui découle de cette cosmogonie sans juge : « Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie. » Si l'univers ne juge pas, si aucun ordre cosmique ne sanctionne la démesure humaine, si la nature est muette sur ce qui est bien ou mal, alors d'où vient la norme du jugement ? La modernité a répondu de trois façons : par la raison autonome (Kant, qui fonde la morale sur la raison pratique sans appui cosmologique), par la conscience (Rousseau, dont la voix intérieure est le tribunal souverain), ou par la société et ses institutions (le positivisme juridique). Mais ces réponses présupposent toujours que quelque chose peut jouer le rôle que jouait la cosmogonie dans les sociétés traditionnelles : fournir un fondement au jugement qui ne soit pas purement arbitraire.

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