Cicéron : l'orateur, le philosophe et l'homme politique

Marcus Tullius Cicero naît le 3 janvier 106 av. J.-C. à Arpinum, petite cité du Latium. Aucun de ses ancêtres n'a siégé au Sénat de Rome.

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Marcus Tullius Cicero naît le 3 janvier 106 av. J.-C. à Arpinum, petite cité du Latium. Aucun de ses ancêtres n'a siégé au Sénat de Rome. Il meurt assassiné le 7 décembre 43 av. J.-C., près de Formies, inscrit sur les listes de proscription. Entre ces deux dates, il conquiert le consulat par le seul exercice de la parole. Il réprime la conjuration de Catilina, connaît l'exil, puis dote le latin d'un vocabulaire philosophique. Orateur, philosophe, homme d'État et épistolier, il reste le témoin le mieux documenté de la fin de la République romaine.

Un homo novus : sociologie d'une ascension improbable

Arpinum, l'ordre équestre et la fabrique d'un outsider

Cicéron appartient à une famille de notables locaux de rang équestre. Ce sont des propriétaires terriens d'Arpinum, cité qui n'a obtenu la pleine citoyenneté romaine qu'en 188 av. J.-C. La même ville avait déjà donné Marius à Rome. Rien, dans cette naissance, ne le destinait au Sénat.

La nobilitas désigne l'ensemble étroit des familles dont un ancêtre a exercé le consulat. Elle contrôlait alors l'accès aux magistratures supérieures avec une efficacité redoutable. En un siècle et demi, une poignée seulement d'homines novi franchit la dernière marche : Caton l'Ancien en 195, Marius en 107, Caelius Caldus en 94.

Cicéron sera le suivant. Cette rareté statistique constitue en elle-même un objet sociologique. Elle mesure la fermeture d'une élite qui se reproduit par le nom, le réseau clientélaire et le patrimoine foncier.

L'éloquence comme capital de substitution

Privé de capital hérité, Cicéron mise sur un capital acquis. Il se forme au droit auprès de Quintus Mucius Scaevola et à la rhétorique auprès de maîtres grecs. Il complète cet apprentissage par un séjour en Grèce et à Rhodes, entre 79 et 77 av. J.-C. Il y travaille avec Molon de Rhodes et fréquente le stoïcien Posidonios.

La stratégie est explicite. Le prétoire est alors le seul espace romain où un talent peut se convertir en notoriété sans passer par la naissance. Le Pro Roscio Amerino, plaidé en 80 av. J.-C., le fait connaître en attaquant obliquement Chrysogonus, affranchi tout-puissant de Sylla.

Le procès de Verrès, en 70 av. J.-C., achève la démonstration. Cicéron accepte de soutenir l'accusation contre l'ancien gouverneur de Sicile. Il l'emporte sur Hortensius, alors premier orateur de Rome, et prend sa place. La parole publique est devenue une machine à produire de la légitimité.

Le cursus honorum accompli suo anno

Le détail éclaire l'homme et sa fierté. Cicéron parcourt le cursus honorum en obtenant chaque magistrature à l'âge minimal légal, ce que les Romains appellent suo anno. Questeur en Sicile occidentale en 75 av. J.-C., il est édile en 69, puis préteur en 66. Cette année-là, il prononce le De imperio Cn. Pompei en faveur de Pompée.

Il est élu consul pour l'année 63 av. J.-C., en tête du scrutin, sans avoir manqué une étape ni subi un échec électoral. La performance repose sur une coalition improvisée. Elle réunit les chevaliers dont il est issu, une partie de l'aristocratie inquiète de son concurrent Catilina, et une opinion urbaine séduite par sa réputation judiciaire.

Cette ascension laisse une dette. Le nouveau venu devra sans cesse prouver qu'il appartient au monde qu'il vient d'atteindre.

63 av. J.-C. : Catilina, sommet et piège

La conjuration et les quatre Catilinaires

Lucius Sergius Catilina est un patricien ruiné, deux fois battu au consulat. Il organise en 63 av. J.-C. un mouvement mêlant endettés, vétérans de Sylla déclassés et aristocrates désargentés. Son programme annonce des tabulae novae, c'est-à-dire l'abolition des dettes.

Averti par des informateurs, Cicéron prononce le 8 novembre la première Catilinaire, devant le Sénat réuni au temple de Jupiter Stator. Son ouverture est restée le modèle de l'apostrophe politique : Quo usque tandem abutere, Catilina, patientia nostra ? Suivent trois autres discours, devant le peuple puis devant le Sénat.

La force du dispositif tient à un renversement. Cicéron ne dispose au départ d'aucune preuve matérielle décisive. Il construit par la parole seule l'évidence du complot. L'arrestation des envoyés allobroges au pont Milvius, dans la nuit du 2 au 3 décembre, lui fournit enfin des lettres compromettantes.

Le 5 décembre 63 : une exécution sans procès

Le Sénat siège le 5 décembre 63 pour décider du sort de cinq conjurés arrêtés, dont Lentulus, préteur en exercice. Selon le récit qu'en donne Salluste, César plaide la confiscation des biens et la détention perpétuelle dans les municipes. Caton d'Utique réclame la mort. L'avis de Caton l'emporte.

Cicéron fait exécuter les prisonniers le soir même dans le Tullianum. Il agit sur la foi du senatus consultum ultimum, voté quelques semaines plus tôt, le 21 octobre. Plutarque rapporte que Caton salua ensuite le consul du titre de pater patriae, père de la patrie. Cicéron lui-même, dans le Pro Sestio et le In Pisonem, attribue cet hommage à Catulus et au Sénat.

Un débat juridique jamais clos

L'exécution sans jugement ouvre une controverse qui ne s'est jamais éteinte. Les positions en présence peuvent être résumées, mais elles ne se laissent pas départager.

Pour Cicéron, exposé notamment dans la quatrième Catilinaire et dans le Pro Sulla, les conjurés avaient pris les armes contre la patrie. Il soutient qu'ils s'étaient placés eux-mêmes hors du corps civique, et que le Sénat pouvait donc les traiter en ennemis. Caton défend dans le même sens la primauté du salut public.

À l'inverse, César fait valoir devant le Sénat, selon Salluste, qu'aucune peine capitale ne peut être prononcée sans recours au peuple. La lex Sempronia de capite civium de 123 av. J.-C. garantissait en effet à tout citoyen le droit d'en appeler devant l'assemblée. César ajoute qu'un précédent voté dans l'urgence peut ensuite servir à d'autres fins.

Clodius radicalise cette lecture en 58 av. J.-C. en faisant voter une loi contre quiconque a mis à mort un citoyen sans jugement. Les historiens antiques restent partagés : Dion Cassius présente la décision comme un abus, tandis que Velleius Paterculus y voit un service rendu à Rome.

Le débat s'est prolongé chez les modernes. Certains juristes et historiens tiennent le senatus consultum ultimum pour une simple recommandation, dépourvue du pouvoir de suspendre la provocatio. D'autres estiment que la mise en guerre ouverte faisait juridiquement des conjurés des hostes, hors de la protection accordée aux citoyens.

La question dépasse donc le cas d'espèce. Elle revient à demander si un ordre légal peut être sauvé par sa propre suspension. Aucun des camps en présence ne réduit l'autre à un argument de mauvaise foi.

Le prix à payer : Clodius et l'exil de 58-57

La sanction politique arrive cinq ans après les faits. Devenu tribun de la plèbe, Publius Clodius Pulcher fait voter en 58 av. J.-C. une loi frappant d'interdiction quiconque aurait fait exécuter un citoyen sans jugement. Nul n'y est nommé, mais tout le monde comprend.

Cicéron quitte Rome en mars 58 et gagne la Grèce. Sa maison du Palatin est rasée et son terrain consacré à la Liberté. Ses lettres de ces mois-là, adressées à son ami Atticus, montrent un homme effondré, très loin de l'orateur triomphant.

Rappelé par une loi votée le 4 août 57, il rentre à Rome le 4 septembre sous les acclamations. L'épisode a établi une leçon durable. À Rome, la légitimité que donne la parole ne protège pas contre la violence organisée des bandes armées et des tribuns.

L'orateur : une théorie complète de la parole

De oratore, Brutus, Orator : les trois versants d'une réflexion

Cicéron n'est pas seulement un praticien. Il compose vers 85 av. J.-C. un manuel de jeunesse, le De inventione, qu'il jugera plus tard immature. Il produit ensuite trois œuvres majeures.

Le De oratore, dialogue en trois livres publié en 55 av. J.-C., met en scène Crassus et Antonius. Il y soutient une thèse forte. L'orateur accompli n'est pas un technicien de la persuasion, mais un homme de culture universelle, capable de parler de tout parce qu'il sait de tout.

Le Brutus, en 46, est la première histoire de l'éloquence romaine. Cette galerie critique de plus de deux cents orateurs invente presque le genre de l'histoire littéraire. L'Orator, la même année, dessine l'idéal de l'orateur parfait, jamais atteint mais toujours visé. Ensemble, ces textes font de la parole publique une discipline intellectuelle à part entière.

Docere, delectare, movere : les trois devoirs

La formule la plus citable de la rhétorique cicéronienne tient en trois verbes : docere, delectare, movere. Instruire, plaire, émouvoir. À chacun correspond un registre de style : le style simple pour démontrer, le style tempéré pour charmer, le style élevé pour emporter les âmes.

À cela s'ajoutent les cinq opérations classiques. L'inventio cherche les arguments, la dispositio les agence, l'elocutio les met en mots. Viennent enfin la memoria, puis l'actio, c'est-à-dire la voix et le geste.

Le discours se compose canoniquement d'un exordium et d'une narratio qui expose les faits. Une partitio annonce le plan, une confirmatio prouve, une refutatio répond à l'adversaire. La peroratio conclut en frappant les affects. La dissertation scolaire française descend, par une longue chaîne d'écoles, de ce schéma.

Le style cicéronien et la querelle des atticistes

Le style de Cicéron se reconnaît à la période. La phrase est longue et architecturée, les subordonnées restent en suspens jusqu'à une chute rythmée, la clausula. Cette ampleur lui vaut de son vivant les critiques des atticistes, partisans d'une sobriété à la manière de Lysias, qui l'accusent d'emphase asiatique.

Le Brutus et l'Orator répondent en partie à cette polémique. Cicéron leur oppose la notion d'aptum, la convenance. Selon lui, il n'existe pas un bon style, mais un style approprié à chaque sujet, à chaque public et à chaque circonstance.

La prose latine classique, puis la prose savante européenne, se sont largement formées sur son modèle. On la retrouve du latin humaniste jusqu'aux périodes de Bossuet. L'adjectif « cicéronien » désigne encore une manière ample et cadencée de conduire une phrase.

Le philosophe : inventer la philosophie en latin

Une œuvre née d'une double épreuve

Le corpus philosophique de Cicéron est presque entièrement concentré sur trois années, de 46 à 44 av. J.-C. Ce n'est pas un hasard. Écarté du pouvoir par la dictature de César après Pharsale, il perd sa fille Tullia en février 45. Il transforme alors la retraite forcée en programme d'écriture.

En moins de trois ans paraissent les Académiques, le De finibus bonorum et malorum, les Tusculanes, le De natura deorum, le De divinatione et le De fato. Suivent le Cato maior de senectute, le Laelius de amicitia et le De officiis.

Le rythme est prodigieux et l'intention politique explicite. Puisque la parole lui est retirée au Forum, il entend doter le latin des instruments intellectuels que possède le grec. C'est une autre manière de servir Rome.

Le passeur et le forgeron de mots

Le projet se heurte à un obstacle massif : le latin n'a pas de vocabulaire abstrait. Cicéron le fabrique, souvent en calquant le grec. On lui doit ou on lui attribue qualitas pour poiotès, individuum pour atomon, providentia pour pronoia, comprehensio pour katalèpsis et officium pour kathèkon.

Il forge dans le De fato l'adjectif moralis, à partir de mores, pour rendre le grec èthikos. La « morale » naît là, comme mot. Il consolide également humanitas comme idéal de culture et de bienveillance, notion sans équivalent grec exact.

Ce travail dépasse la traduction. Il détermine les catégories dans lesquelles l'Occident latin, puis chrétien, puis moderne, pensera pendant vingt siècles. Qui veut illustrer l'idée que la langue conditionne la pensée dispose là d'un exemple net.

Le scepticisme académique comme méthode

Philosophiquement, Cicéron se rattache à la Nouvelle Académie. Il l'a connue par Philon de Larissa, réfugié à Rome en 88 av. J.-C. Il ne prétend donc pas au vrai, mais au vraisemblable, au probabile.

De là vient sa méthode constante, l'argumentation in utramque partem, en faveur du pour et du contre. Elle donne à ses dialogues leur forme caractéristique. Dans le De natura deorum, un épicurien, un stoïcien et un académicien exposent successivement leur doctrine, et la conclusion reste suspendue.

Cette posture divise ses lecteurs. Ceux qui cherchent un système original y voient une pensée d'emprunt. D'autres, au contraire, y reconnaissent sa contribution la plus durable, celle d'une raison qui examine sans clore. Le De divinatione démonte les procédés de la prédiction avec une rigueur que la critique rationaliste ultérieure a souvent revendiquée.

La cité et la loi : le penseur politique

La res publica comme chose du peuple

Le De republica, composé entre 54 et 51 av. J.-C., propose une définition qui a traversé l'histoire des idées. La chose publique est la chose du peuple, res publica res populi. Le peuple n'y est pas un rassemblement quelconque d'hommes, mais une association fondée sur l'accord autour du droit et sur la communauté d'intérêt.

Deux conséquences en découlent. Un pouvoir qui viole le droit cesse d'être une république, ce qui ouvre la voie aux théories de la tyrannie illégitime. Le lien politique n'est alors ni ethnique ni religieux : il est juridique.

Cicéron défend par ailleurs la constitution mixte, à la suite de Polybe. Elle combine un élément monarchique, un élément aristocratique et un élément populaire. Cet argument deviendra central dans la théorie de l'équilibre des pouvoirs.

Le songe de Scipion et la survie d'un texte

Le De republica offre un cas d'école sur la transmission des textes antiques. L'œuvre a été perdue, à l'exception de son dernier livre, le Songe de Scipion. Ce fragment a survécu parce que le néoplatonicien Macrobe en avait rédigé au début du Ve siècle un commentaire abondamment recopié au Moyen Âge.

Scipion Émilien y rêve que son grand-père adoptif lui montre l'univers depuis la Voie lactée. La Terre y apparaît minuscule et la gloire humaine dérisoire. Seule compte la vie consacrée au service de la cité, à laquelle est promise l'immortalité.

Le reste de l'ouvrage n'a resurgi qu'en 1819. Le cardinal Angelo Mai identifia cette année-là, à la Bibliothèque vaticane, un palimpseste où le texte cicéronien avait été gratté pour écrire un commentaire d'Augustin sur les Psaumes.

Concordia ordinum, loi naturelle et devoirs

Le programme politique de Cicéron tient dans une formule, la concordia ordinum. Il s'agit de l'entente du Sénat et de l'ordre équestre, élargie plus tard au consensus omnium bonorum, l'accord de tous les gens de bien. C'est une doctrine de conciliation des élites, dont l'échec pratique fut complet.

Elle pose pourtant une question durable. Une république survit-elle sans consensus minimal de ses classes dirigeantes ? Le De legibus ajoute la pièce décisive : au-dessus des lois positives existe une loi naturelle, éternelle, conforme à la raison et commune aux dieux et aux hommes.

Les lois humaines n'en sont alors que des applications plus ou moins réussies. Le De officiis, rédigé fin 44 pour son fils Marcus, en tire une morale pratique. Elle s'articule autour de la tension entre l'honestum et l'utile, et affirme qu'il n'existe jamais de conflit réel entre l'honnête et l'utile bien compris.

La fin tragique : les Philippiques et la proscription

Le pari sur Octave

L'assassinat de César, aux ides de mars 44 av. J.-C., trouve Cicéron à l'écart du complot mais aussitôt enthousiaste. À soixante-deux ans, il revient au premier plan avec un calcul précis. Il veut opposer à Marc Antoine le jeune héritier de César, Octave, né en 63 av. J.-C., qu'il croit pouvoir utiliser puis écarter.

Une formule lui est prêtée par ses adversaires : le jeune homme devrait être loué, honoré, puis éliminé. Elle résume une erreur d'appréciation qui lui coûtera la vie.

C'est le dernier grand moment politique de sa carrière. Pendant près d'un an, il redevient la voix dominante du Sénat et mobilise l'assemblée. Il fait déclarer Antoine ennemi public au printemps 43, après la campagne de Modène. Il joue le tout pour le tout sur l'idée que la légitimité républicaine peut encore l'emporter sur la force militaire.

Quatorze discours contre Antoine

Les Philippiques doivent leur nom aux discours de Démosthène contre Philippe de Macédoine. Elles sont prononcées ou publiées entre le 2 septembre 44 et le 21 avril 43 av. J.-C. Elles forment un ensemble de quatorze textes d'une violence croissante.

L'attaque personnelle contre les mœurs d'Antoine s'y mêle à une défense doctrinale de la liberté républicaine. La deuxième, la plus célèbre, n'a jamais été prononcée : c'est un pamphlet diffusé sous forme de libelle.

On y mesure ce que la rhétorique antique autorisait en matière d'invective, très au-delà des usages contemporains. On y mesure aussi le risque pris par un homme qui désigne nommément le maître des légions.

Formies, 7 décembre 43

Le pari échoue. Octave, Antoine et Lépide se réconcilient et font instituer par la lex Titia, le 27 novembre 43 av. J.-C., un triumvirat doté de pouvoirs constituants. Des listes de proscription suivent aussitôt. Cicéron y figure, et la tradition antique rapporte qu'Octave l'abandonna après quelques jours de discussion.

Il hésite à fuir par la mer et débarque près de sa villa de Formies. Le 7 décembre 43, il se laisse rejoindre par les hommes du centurion Herennius. Plutarque rapporte qu'il tendit le cou hors de la litière.

Sa tête et ses mains, celles qui avaient écrit les Philippiques, furent exposées sur les Rostres du Forum. C'était l'endroit même d'où il avait tant parlé. Plusieurs historiens antiques lisent ce supplice comme un message politique adressé à la parole publique elle-même.

Une figure jugée et rejugée depuis l'Antiquité

Les verdicts antiques, déjà contradictoires

La réputation de Cicéron est disputée de son vivant. Ses adversaires lui reprochent sa vanité, son goût de l'autocélébration et ses revirements politiques. Une invective conservée sous le nom de Salluste, dont l'authenticité est discutée, concentre ces griefs.

Les jugements postérieurs divergent tout autant. Quintilien fait de lui, au Ier siècle, le modèle absolu de l'orateur. Sénèque le Rhéteur rapporte le verdict nuancé de Tite-Live, qui aurait loué son génie tout en relevant son manque de constance. Dion Cassius en donne un portrait nettement hostile.

Plutarque, dans sa Vie de Cicéron, retient à la fois la grandeur de l'orateur et la faiblesse de l'homme public. Aucun consensus ne se dégage donc de l'Antiquité elle-même.

Le Moyen Âge et le choc de la redécouverte

Le Moyen Âge le lit surtout à travers le De inventione et la Rhétorique à Herennius, traité anonyme qu'on lui attribuait alors. Augustin raconte dans les Confessions que la lecture de l'Hortensius, dialogue aujourd'hui perdu, a déclenché sa conversion à la philosophie.

Le tournant est humaniste. Pétrarque découvre en 1333 à Liège le Pro Archia, puis en 1345 à la bibliothèque capitulaire de Vérone les Lettres à Atticus. Le choc est double.

Ces manuscrits révèlent un corpus épistolaire immense, dont près de neuf cents lettres nous sont parvenues. Ils révèlent aussi un Cicéron privé, hésitant, inquiet et soucieux de sa gloire, très éloigné de la statue morale. Pétrarque lui adresse une lettre de reproches, souvent tenue pour l'acte de naissance d'un rapport moderne aux Anciens.

Le canon humaniste et le droit naturel

L'imprimerie consacre sa prééminence. Le De officiis est l'un des tout premiers textes classiques imprimés, à Mayence en 1465, chez Fust et Schoeffer. Le latin de Cicéron devient la norme scolaire, au point qu'Érasme publie en 1528 le Ciceronianus pour railler ceux qui refusent d'employer un mot absent de son œuvre.

La doctrine cicéronienne de la loi naturelle irrigue par ailleurs la pensée juridique moderne. Grotius, Pufendorf et Locke la reprennent en la sécularisant. L'idée qu'il existe un droit antérieur et supérieur aux lois positives, mesure de leur légitimité, arrive ainsi jusqu'aux déclarations de droits du XVIIIe siècle.

Montesquieu, auteur d'un Discours sur Cicéron, lui doit une part de sa lecture de la constitution mixte. Celle-ci nourrit la séparation des pouvoirs exposée dans De l'esprit des lois en 1748.

Le procès du XIXe siècle et les relectures récentes

Les Pères fondateurs américains le citent constamment. John Adams voit en lui le modèle du magistrat républicain, et le débat sur l'exécution des conjurés alimente leurs discussions sur les libertés en temps de crise. En France, les révolutionnaires puisent dans le même répertoire romain, et Voltaire avait porté la conjuration à la scène avec Rome sauvée ou Catilina, créée en 1752.

Le XIXe siècle marque un retournement. Dans son Histoire romaine publiée à partir de 1854, Theodor Mommsen, admirateur de César, décrit Cicéron comme un avocat sans consistance politique. Ce jugement a longtemps dominé l'historiographie.

La recherche du XXe siècle l'a largement discuté. Matthias Gelzer, Pierre Grimal, Claude Nicolet, Elizabeth Rawson et Carlos Lévy ont cherché à restituer la cohérence de son action et de sa philosophie. D'autres travaux maintiennent l'idée d'un homme politique dépassé par les rapports de force militaires. Le désaccord porte moins sur les faits que sur ce que l'on attend d'un dirigeant en période de crise.

FAQ

Parce qu'aucun de ses ancêtres n'avait exercé de magistrature curule à Rome. Issu d'une famille équestre d'Arpinum, il entre au Sénat sans nom, sans clientèle héréditaire et sans images d'ancêtres consulaires.

Son élection au consulat de 63 av. J.-C. constitue un événement rare. Avant lui, seuls Caton l'Ancien en 195, Marius en 107 et Caelius Caldus en 94 avaient réussi cette percée en un siècle et demi. Cicéron en tire une fierté constante et en fait un argument rhétorique.

Ce sont quatre discours prononcés entre le 8 novembre et le 5 décembre 63 av. J.-C. Le premier, devant le Sénat, somme Catilina de quitter Rome. Le deuxième s'adresse au peuple pour justifier ce départ. Le troisième expose les preuves obtenues grâce aux envoyés allobroges.

Le quatrième accompagne la délibération sénatoriale sur le sort des conjurés. L'ensemble est devenu le modèle du discours politique d'urgence et a fourni plusieurs formules passées en proverbe, dont O tempora, o mores !

Le point est débattu depuis l'Antiquité. Cicéron soutient que les conjurés, ayant pris les armes contre la patrie, s'étaient exclus eux-mêmes du corps civique, position que Caton défend au Sénat.

César objecte, selon le récit de Salluste, qu'aucune peine capitale ne peut être prononcée sans appel au peuple, garanti par la lex Sempronia de 123 av. J.-C. Les modernes se partagent entre ces deux lectures, selon la valeur juridique qu'ils reconnaissent au senatus consultum ultimum.

Instruire, plaire, émouvoir : docere, delectare, movere. Le premier relève de la preuve et convient au style simple. Le deuxième crée l'adhésion et appelle le style tempéré. Le troisième emporte la décision et exige le style élevé.

Ces trois devoirs se combinent aux cinq opérations de la rhétorique, de l'invention à l'action, et aux parties canoniques du discours, de l'exorde à la péroraison. Le principe d'aptum, la convenance, traverse l'ensemble.

Moins un système qu'une langue et une méthode. Entre 46 et 44 av. J.-C., il transpose en latin les grandes écoles grecques et forge le vocabulaire abstrait qui manquait : qualitas, individuum, providentia, officium, moralis, humanitas.

Il transmet à l'Occident, sous forme d'exposés contradictoires, le stoïcisme, l'épicurisme et le scepticisme académique. Sa méthode, l'argumentation in utramque partem, privilégie le vraisemblable sur le certain. Une large part de la philosophie hellénistique n'est connue des lecteurs latins que par lui.

Parce qu'il avait engagé contre Marc Antoine, à partir de septembre 44, la campagne des Philippiques. Ces quatorze discours obtinrent au printemps 43 que le Sénat déclare Antoine ennemi public.

Lorsque Antoine, Octave et Lépide se réconcilièrent et instituèrent le triumvirat en novembre 43, Cicéron figura sur les listes de proscription. Il fut tué le 7 décembre 43 près de Formies. Sa tête et ses mains furent ensuite exposées aux Rostres du Forum.

Il fonctionne sur presque tous les grands axes. Sur la parole, il offre la rhétorique comme pouvoir et comme technique du vraisemblable. Sur la loi, deux formules suffisent à poser le problème de l'exception : salus populi suprema lex esto et silent enim leges inter arma.

Sur la nature, la loi naturelle du De legibus précède les théories modernes du droit naturel. Sur la mémoire, historia magistra vitae. Sur les inégalités, l'homo novus éclaire la fermeture d'une élite.

Conclusion

Cicéron condense en une seule vie plusieurs questions centrales d'un programme de culture générale. Sa trajectoire est un objet sociologique, celle d'un provincial sans ancêtres qui convertit un capital oratoire en pouvoir politique. Elle est aussi un cas juridique discuté depuis vingt siècles, celui d'un consul qui a fait exécuter des citoyens sans jugement au nom du salut public.

Son échec politique est net. La République qu'il défendait disparaît seize ans après sa mort, avec le principat d'Auguste en 27 av. J.-C. Sa présence posthume, elle, reste considérable, de Pétrarque à Érasme et de Montesquieu à John Adams.

Trois dates, 63, 58-57 et 43, puis trois œuvres, De oratore, De republica et De officiis, et quelques formules latines suffisent à bâtir une copie solidement référencée.

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