Cartographier les Amériques : la carte comme outil de pouvoir et de représentation

Cartographier, c’est déjà gouverner. Bien avant que les satellites ne quadrillent la Terre au centimètre près, les souverains européens l’avaient compris

Lila Dumonteil Divies

Cartographier, c’est déjà gouverner. Bien avant que les satellites ne quadrillent la Terre au centimètre près, les souverains européens l’avaient compris : tenir la carte d’un territoire, c’est en affirmer la maîtrise, en fixer les frontières, en légitimer la possession. Le continent américain constitue à cet égard un laboratoire exceptionnel de la cartographie comme acte de pouvoir. De Christophe Colomb dessinant les côtes des Caraïbes sur des portulans approximatifs jusqu’aux systèmes d’information géographique (SIG) qui réorganisent aujourd’hui les frontières numériques de l’espace américain, cinq siècles de cartographie ont accompagné, justifié et parfois précédé les grandes reconfigurations politiques, coloniales et économiques du Nouveau Monde. Pour l’épreuve de HGG en prépa ECG, la carte des Amériques ne se lit pas : elle se décode. Elle est un document géopolitique autant qu’un outil de localisation, et chaque choix de représentation — projection, échelle, nomenclature, espace représenté ou omis — est porteur d’une vision du monde qu’il faut savoir identifier et analyser.

La cartographie coloniale : nommer, s’approprier, effacer

Donner un nom, c’est prendre possession

La première opération cartographique menée par les Européens sur le continent américain est une opération de nomination. Christophe Colomb baptise les îles qu’il atteint en 1492 en leur donnant des noms españols — San Salvador, La Española, Cuba — comme si la parole fondatrice du découvreur valait titre de propriété. Cette logique de nomination est au cœur de la cartographie coloniale : mettre un nom sur un territoire vierge de toute dénomination européenne, c’est en effacer les noms indigènes, c’est nier que ce territoire était déjà habité et nommé par des peuples qui en avaient une connaissance fine et systématique. La toponymie des cartes coloniales est donc une violence symbolique : elle inscrit la conquête dans la durée en rendant invisibles les systèmes géographiques préexistants.

L’exemple le plus frappant est celui du continent lui-même. Le nom « Amérique » apparaît pour la première fois sur la carte du cosmographe lorrain Martin Waldseemüller en 1507, en hommage au navigateur florentin Amerigo Vespucci. Ce choix est révélateur : le continent reçoit le prénom latinisé d’un Européen qui l’a parcouru mais ne l’a pas découvert — ses habitants l’habitaient depuis des millénaires. La carte de Waldseemüller est aussi la première à représenter l’Amérique comme un continent distinct de l’Asie, confirmant ainsi la rupture géographique avec la vision ptéloméenne du monde. Ce double geste — nommer et séparer — inaugure cinq siècles d’une cartographie qui construit le Nouveau Monde comme espace d’appropriation européenne.

Le Traité de Tordesillas (1494) : partager le monde sur le papier

La cartographie coloniale atteint son expression la plus directement politique avec le Traité de Tordesillas, signé le 7 juin 1494 entre l’Espagne et le Portugal sous l’arbitrage du pape Alexandre VI. Ce traité divise le monde en deux hémisphères le long d’un méridien situé à 370 lieues à l’ouest des îles du Cap-Vert : à l’ouest, les terres américaines reviennent à l’Espagne ; à l’est, l’Afrique et l’Asie (et le Brésil découvert peu après) reviennent au Portugal. La ligne de démarcation est tracée sur des cartes approximatives, en l’absence de toute connaissance précise des terres concernées — les signataires ignorent l’existence même de la plus grande partie du continent américain au moment où ils le partagent.

Ce traité illustre de manière paradigmatique la fonction politique de la carte : elle précède ici la réalité qu’elle est censée représenter. On partage un continent sur le papier avant de le connaître, on trace des frontières dans des espaces terra incognita, on légitime par le droit international une appropriation qui ne s’est pas encore réalisée mais que la carte rend déjà effective dans l’ordre symbolique et juridique. Le géographe Brian Harley a formulé cette idée de manière décisive dans ses New Nature of Maps (2001) : « Les cartes sont des instruments de pouvoir autant que de connaissance. Elles ne représentent pas le monde tel qu’il est, mais tel que les sociétés qui les produisent veulent qu’il soit. »  — J. B. Harley, The New Nature of Maps, 2001

La cartographie indigène effacée puis rediscouverte

Face à la cartographie coloniale européenne, il ne faut pas imaginer des peuples indigènes dépourvus de représentations spatiales. Les Aztèques disposaient de cartes cadastrales, de codex géographiques et de plans de villes d’une précision remarquable — le célèbre plan de Tenochtitlan (vers 1500) représente la capitale aztèque avec ses champées, ses canaux et ses quartiers dans un système de représentation qui n’a rien à envier aux plans européens contemporains. Les Mayas produisaient des cartes célestes et terrestres intégrées dans leurs systèmes cosmogonico-religieux. Les peuples des plaines nord-américaines dessinaient sur peaux de bison des représentations de leurs territoires de chasse et de leurs itinéraires migratoires. Ces cartographies indigènes ont été massivement détruites ou ignorées par les conquistadors, puis récupérées et intégrées dans les grandes enquêtes géographiques coloniales (comme la Relaciones Geográficascommandée par Philippe II dans les années 1570) sous une forme qui effaçait leur logique propre pour les soumettre à la grille européenne.

La projection cartographique comme choix politique : représenter les Amériques

Toute projection déforme : le choix comme acte idéologique

Représenter la surface sphérique de la Terre sur un plan plat est une opération nécessairement déformante. Toute projection cartographique préserve certaines propriétés — les formes, les surfaces, les distances, les angles — au détriment des autres. Ce choix technique est aussi un choix politique, car la déformation introduite favorise toujours certaines régions du monde au détriment d’autres. La projection Mercator (1569), utilisée pendant plus de quatre siècles comme référence dans les atlas mondiaux, est exemplaire à cet égard : elle conserve les formes (projection conforme) mais déforme considérablement les surfaces aux hautes latitudes. Sur une carte Mercator, le Groenland paraît aussi grand que l’Afrique, alors que l’Afrique est quatorze fois plus grande. L’Europe apparaît disproportionnément grande par rapport à l’Amérique du Sud ou à l’Afrique.

Pour les Amériques, les conséquences de ce choix de projection sont significatives. Sur une carte Mercator centrée sur l’Atlantique — la norme dans les atlas européens et nord-américains — les États-Unis et le Canada occupent une position centrale et une superficie visuellement dominante, tandis que l’Amérique latine paraît étirée vers le bas, comme rejetée en périphérie. Ce choix de représentation reproduit et renforce une hiérarchie symbolique Nord-Sud qui a des implications politiques réelles : elle contribue à naturaliser l’idée que le « haut » du monde est le centre décisionnaire et le « bas » sa périphérie. La projection Peters (1974), qui préserve les surfaces au détriment des formes, a été adoptée par diverses organisations humanitaires et ONG précisément pour corriger cette distorsion idéologique : elle restitue à l’Afrique et à l’Amérique du Sud leurs dimensions réelles, au prix d’une déformation des formes qui perturbe le regard habité aux cartes Mercator.

Le centrage de la carte : qui est au centre du monde ?

Un second choix décisif est celui du méridien central, qui détermine quel océan ou quel continent se trouvera au centre de la carte. Les cartes européennes et nord-américaines centrées sur le méridien de Greenwich (0°) placent l’Atlantique au centre, mettant en relation visuelle directe l’Europe et l’Amérique du Nord. Cette représentation était justifiée pendant la période de prédominance de la relation transatlantique (commerce européo-américain, alliés de l’OTAN, etc.). Les cartes centrées sur le Pacifique, fréquentes en Asie orientale et de plus en plus utilisées depuis le tournant asiatique de la mondialisation, placent au contraire les Amériques à droite et mettent en valeur les axes transpacifiques. Cette simple modification du centrage produit une représentation radicalement différente du système monde et des flux qui le structurent : l’axe Amérique latine-Asie-Pacifique, inapparent sur une carte centrée sur l’Atlantique, y devient visible et central.

Pour les Amériques, ce débat de centrage a une dimension politique concrète. Les cartes centrées sur l’hémisphère occidental, utilisées dans les manuels scolaires américains, placent les Amériques au cœur du monde et l’Europe et l’Asie à ses marges. Cette représentation correspond à une vision géopolitique où le continent américain constitue un espace cohérent, une sphère d’influence naturelle — ce que la doctrine Monroe (1823) affirme explicitement en proclamant l’Amérique réservée aux Américains et interdite aux interventions européennes. La carte n’illustre pas la doctrine Monroe : elle en est, d’une certaine façon, une version visuelle.

Les frontières cartographiées : traçabilité et contestation des limites

La frontière américano-mexicaine : une ligne qui ne préexistait pas

Nulle frontière ne témoigne mieux de la nature construite et contingente des lignes sur les cartes que la frontière entre les États-Unis et le Mexique. Le traité de Guadalupe Hidalgo (1848), qui met fin à la guerre américano-mexicaine, ampute le Mexique de la moitié de son territoire — Texas, Californie, Nouveau-Mexique, Arizona, Nevada, Utah, Colorado. La frontière actuelle, tracée sur des cartes en 1848 puis légèrement modifiée par l’achat Gadsden (1853), est une ligne artificielle qui traverse des peuples (notamment les Mexicains du Nord et les peuples indigènes des plaines), des écosystèmes et des identités culturelles.

Cette frontière est aujourd’hui l’une des plus surveillées et des plus débattues du monde, concentrant dans sa représentation cartographique l’ensemble des tensions géopolitiques contemporaines : migrations, narcotrafic, sécurité nationale, droits humains. La carte de cette frontière n’est pas neutre : selon qu’elle représente les dispositifs de surveillance et de barrièrage, les flux migratoires, les zones de transit ou les territoires tribaux qui la traversent, elle produit des visions radicalement différentes d’un même espace. Les cartes produites par la Border Patrol américaine et celles produites par les associations de défense des migrants dessinent deux géographies incompatibles de la même ligne.

L'Amazonie : cartographier l'invisible pour mieux l'administrer

L’Amazonie constitue un autre terrain d’analyse exceptionnel de la cartographie comme outil de pouvoir. Pendant longtemps « terra incognita » pour les administrations coloniales et nationales, la forêt amazonienne a été l’objet de multiples entreprises cartographiques depuis le XIXe siècle, chacune répondant à des logiques politiques distinctes. Les expéditions naturalistes (Humboldt, Wallace, Spruce) cartographient la biodiversité et les réseaux hydrographiques dans une logique de connaissance scientifique liée à l’expansion coloniale. Les grands projets étatiques braséiliens du XXe siècle — notamment le « Radam Brasil » (Radar da Amazônia, 1970-1985), programme de cartographie par radar lané sous la dictature militaire — cartographient les ressources naturelles du sous-sol (minerais, hydrocarbures) dans une logique d’exploitation économique et de sécurité nationale.

Ces cartographies étatiques ont eu des conséquences directes sur les populations indigènes amazoniennes. En « découvrant » sur les cartes officielles des terres officiellement non occupées, l’État brésilien a ouvert la voie à la colonisation agricole et minière au détriment des droits territoriaux des peuples indigènes. La cartographie participative, développée à partir des années 1990 avec l’appui d’ONG comme l’ISA (Instituto Socioambiental) au Brésil, constitue une réponse directe à cette violence cartographique : elle permet aux communautés indigènes de produire leurs propres cartes, de définir leurs territoires selon leurs propres catégories spatiales, et d’opposer à la cartographie étatique une cartographie de la résistance. Cette bataille des cartes est aussi une bataille juridique et politique : les terres cartographiées et reconnues comme territoires indigènes bénéficient, en droit brésilien, d’une protection constitutionnelle.

La revendication arctique : quand le réchauffement climatique redessine les cartes

Le réchauffement climatique ouvre de nouveaux fronts de contestation cartographique sur le continent américain, notamment en Arctique. La fonte des glaces de l’océan Arctique crée de nouvelles routes maritimes (passage du Nord-Ouest, passage du Nord-Est) et rend accessibles des ressources pétrolières et gazières jusque-là inaccessibles. Le Canada, les États-Unis (Alaska), le Danemark (Groenland) et la Russie revendiquent des zones économiques exclusives qui se chevauchent dans cet espace autrefois considéré comme inhospitalier. Ces revendications s’appuient sur des cartes bathymétriques (fond sous-marin) qui permettent à chaque État de démontrer que son plateau continental s’étend jusqu’à telle ou telle coordonnée, conformant ses prétentions au droit international de la mer (Convention de Montego Bay, 1982). Ici la carte est littalement un argument juridique : on « géologise » la politique en inscrivant des revendications de souveraineté dans la morphologie du fond océanique.

La carte américaine aujourd’hui : nouveaux outils, nouveaux pouvoirs

Google Maps et la cartographie numérique : un nouveau monopole ?

La révolution numérique a radicalement transformé la production et la circulation des cartes. Google Maps, lancé en 2005, est aujourd’hui la carte du monde la plus consultée, avec plus d’un milliard d’utilisateurs mensuels. Cette domination soulève des questions géopolitiques importantes. Google décide de la nomenclature des lieux, de la visibilité des frontières et de la présentation des territoires contestés — avec des règles qui varient parfois en fonction du pays depuis lequel on consulte la carte. La frontière entre l’Inde et le Pakistan au Cachemire, les îles Falkland-Malvinas (leur nom varie selon que la carte est consultée depuis le Royaume-Uni ou depuis l’Argentine), le mur de séparation israélien en Cisjordanie : autant d’exemples où la décision cartographique d’une entreprise privée américaine a des implications diplomatiques directes. En 2010, un bug de Google Maps a temporairement attribué une bande de territoire nicaraguayen au Costa Rica, provoquant une brève crise diplomatique : la carte numérique n’est pas moins politique que la carte papier.

Pour les Amériques, la domination de Google Maps soulève des questions de souveraineté numérique. Des pays comme le Brésil et l’Argentine ont développé des programmes de cartographie nationale indépendants (respectivement le IBGE et l’IGN argentin) pour disposer de représentations officielles de leur territoire qui ne dépendent pas d’un acteur privé américain. La question de savoir qui cartographie l’Amérique — les États nationaux, les grandes plateformes numériques, les organisations internationales ou les communautés locales — est devenue un enjeu de gouvernance géopolitique majeur.

Cartographie et géopolitique des ressources : l'exemple du lithium

La cartographie des ressources naturelles constitue un enjeu stratégique de premier plan dans les Amériques contemporaines. Le « triangle du lithium » — espace géographique couvrant le nord-ouest de l’Argentine, le nord du Chili et le sud-ouest de la Bolivie, qui concentre plus de 50 % des réserves mondiales de lithium — est devenu l’un des territoires les plus cartographiés de la planète depuis l’explosion de la demande en batteries pour véhicules électriques. Les cartes géologiques qui localisent les concentrations de carbonate de lithium dans les salars andins sont des documents stratégiques que se disputent les gouvernements nationaux, les entreprises minières chinoises, américaines et européennes, et les communautés indigènes qui habitent ces territoires.

La Bolivie constitue le cas le plus édifié de cette géopolitique cartographique. Sous la présidence d’Evo Morales (2006-2019), le gouvernement bolivien a entrepris de réaliser ses propres cartes des réserves de lithium pour résister à la pression des compagnies étrangères qui cherchaient à imposer leurs propres estimations. L’enjeu n’est pas seulement technique — combien y a-t-il de lithium ? — mais politique : qui définit les ressources, qui les valorise, qui en tire profit ? La carte du sous-sol est une carte du pouvoir.

Cartographie participative et contre-cartographies indigènes

Face aux cartographies dominantes — coloniales, étatiques, corporatives ou numériques — s’est développé depuis les années 1990 un mouvement de contre-cartographie ou de cartographie participative qui donne aux communautés locales les outils pour produire leurs propres représentations de l’espace. Au Canada, le programme de cartographie communautaire des Premières Nations (notamment en Colombie-Britannique) a permis à des dizaines de communautés autochtones de cartographier leurs territoires traditionnels, leurs sites sacrés, leurs zones de chasse et de pêche, et d’opposer ces cartes participatives aux plans d’aménagement gouvernementaux qui ignoraient leurs droits territoriaux. Ces cartes ont été acceptées comme preuves devant les tribunaux canadiens dans plusieurs procès de revendication territoriale — elles ont donc une efficacité juridique directe.

En Amérique latine, le mouvement zapatiste au Mexique (depuis 1994) a fait de la cartographie un outil de résistance politique : les communautés indigènes du Chiapas ont produit leurs propres cartes des « caracoles » et des municipalités autonomes, affirmant une souveraineté territoriale de facto contre la cartographie officielle mexicaine. Ces cartes zapatistes ne sont pas seulement des représentations de l’espace : elles sont des actes politiques, des déclarations de souveraineté inscrites dans l’espace graphique.

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