Analyse du sujet HGG Ecricome 2026
Les sujets tombés à Ecricome 2026 invitent à un même exercice intellectuel : dépasser les évidences géographiques pour interroger les structures profondes de la puissance.
Eline Le Berre

Les sujets tombés à Ecricome 2026 invitent à un même exercice intellectuel : dépasser les évidences géographiques pour interroger les structures profondes de la puissance. D’un côté, le “Sud global” semble incarner l’émergence d’un nouveau bloc capable de contester l’ordre international hérité de 1945. De l’autre, l’Amérique du Nord apparaît comme un espace stabilisé, cœur historique de la domination américaine. Pourtant, dans les deux cas, l’unité apparente dissimule des tensions. Le Sud est traversé de fractures internes majeures, tandis que l’Amérique du Nord, loin d’être un sanctuaire homogène, constitue aussi un espace de vulnérabilités stratégiques pour les États-Unis. Ces deux sujets se répondent ainsi en creux : ils posent la question des conditions réelles de l’unité dans un monde marqué par la fragmentation. Comment penser des ensembles géopolitiques qui oscillent entre intégration et éclatement ?
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Du Tiers-monde au “Sud global” : l’impossible unité d’un bloc en recomposition
Une unité politique fondatrice : le temps du Tiers-monde
Le concept de Tiers-monde, forgé par Alfred Sauvy en 1952, s’inscrit dans une dynamique historique précise : celle de la décolonisation et de la guerre froide. L’unité ne repose pas sur des critères économiques, mais sur une posture politique commune. La conférence de Bandoeng (1955) et le mouvement des non-alignés traduisent cette volonté d’exister en dehors du duel Est-Ouest. Le Tiers-monde se pense comme un acteur collectif, porteur d’un projet : rééquilibrer les rapports de force internationaux. Cette ambition culmine dans les années 1970 avec la revendication d’un Nouvel Ordre Économique International, portée par le Groupe des 77. L’unité est alors offensive : il s’agit de transformer les règles du jeu.
L’éclatement du bloc : divergence des trajectoires et crise du concept
Cependant, cette unité politique se heurte rapidement à une réalité économique profondément inégalitaire. Comme l’a montré Paul Bairoch, le décrochage entre Nord et Sud se creuse durant les Trente Glorieuses. À partir des années 1980, la mondialisation accentue les divergences. L’émergence des NPI asiatiques, puis de la Chine, démontre que le développement est possible, mais selon des trajectoires nationales différenciées. Le Tiers-monde cesse alors d’exister comme catégorie pertinente. Ce basculement se lit dans le langage : la multiplication des termes (“pays émergents”, “PMA”) traduit l’impossibilité de penser le Sud comme un ensemble homogène. Le “Sud global” apparaît dès lors comme une tentative de reconstruction politique d’une unité perdue.
Le « Sud global » : une unité négative dans un monde multipolaire
Aujourd’hui, le “Sud global” ne repose plus sur une condition commune, mais sur une contestation partagée de l’ordre international. Les BRICS incarnent cette volonté de peser face aux institutions dominées par l’Occident. Cependant, cette unité reste fondamentalement fragile. Les écarts de développement, les rivalités géopolitiques (notamment entre l’Inde et la Chine) et les divergences d’intérêts économiques empêchent toute véritable cohésion. Le “Sud global” fonctionne ainsi comme un syndicat de contestation plus que comme un bloc intégré. Il permet des convergences diplomatiques ponctuelles, par exemple sur la critique des sanctions occidentales, mais ne débouche pas sur un projet commun structuré. Dès lors, l’unité apparaît largement illusoire : elle est stratégique et circonstancielle, non structurelle.
Les États-Unis et l’Amérique du Nord : une unité continentale entre puissance et vulnérabilités
L’intégration nord-américaine : un levier majeur de puissance
À l’inverse du Sud global, l’Amérique du Nord semble offrir l’image d’un espace fortement intégré. Depuis l’ALENA (1994), devenu ACEUM en 2020, les États-Unis ont structuré un véritable bloc économique continental. Cette intégration repose sur une complémentarité fonctionnelle : le Canada fournit des ressources naturelles, le Mexique une main-d’œuvre compétitive, tandis que les États-Unis concentrent capital, innovation et pouvoir décisionnel. Ce système de co-production constitue un atout stratégique majeur face à la Chine, notamment dans une logique de nearshoring. L’Amérique du Nord devient ainsi une base arrière sécurisée de la puissance américaine.
Un sanctuaire sous tension : les fragilités des frontières
Mais cette intégration ne doit pas masquer les tensions qui traversent l’espace nord-américain. La frontière sud, en particulier, constitue un défi majeur. La gestion des flux migratoires révèle une dépendance croissante des États-Unis vis-à-vis du Mexique, transformé en État-tampon. La frontière est désormais “externalisée”, ce qui traduit une perte de contrôle direct. Au nord, l’Arctique devient un nouvel espace stratégique. Le réchauffement climatique ouvre de nouvelles routes maritimes et attise les rivalités avec la Russie et la Chine. Les États-Unis sont contraints de renforcer leur présence dans une zone longtemps négligée. Ainsi, loin d’être un sanctuaire, l’Amérique du Nord est un espace sous pression, où la puissance doit constamment s’ajuster.
Vers une redéfinition de la domination américaine
Face à ces défis, les États-Unis transforment leur rapport au continent. L’objectif n’est plus seulement de dominer, mais de sécuriser et de stabiliser un espace devenu essentiel dans un contexte de fragmentation mondiale. L’Amérique du Nord tend à devenir une forme de “forteresse”, combinant intégration économique et contrôle sécuritaire. Les technologies numériques, par exemple, permettent une gestion plus fine des flux migratoires. Cependant, cette stratégie suppose une coopération accrue avec le Canada et le Mexique. Or, ces partenaires affirment de plus en plus leur souveraineté, ce qui oblige Washington à passer d’une logique d’hégémonie à une logique de négociation. L’unité continentale existe donc, mais elle est dynamique, négociée et traversée de tensions.






