Analyse du sujet d'Espagnol LV1 Écricome 2026 : adverbes militants, La Boca et la corruption politique espagnole
L'épreuve d'Espagnol LV1 du concours Écricome 2026, passée ce mercredi 15 avril 2026, proposait aux candidats une version d'une chronique satirique du journal ABC
Lila Dumonteil Divies

L'épreuve d'Espagnol LV1 du concours Écricome 2026, passée ce mercredi 15 avril 2026, proposait aux candidats une version d'une chronique satirique du journal ABC, un thème tiré d'un roman français récent sur Buenos Aires, et deux sujets d'essai en espagnol portant sur la corruption politique en Espagne et sur l'accès à la culture. Une épreuve cohérente dans ses choix éditoriaux : l'Espagne et l'Amérique latine y sont présentes chacune à leur façon, le premier texte par le prisme du commentaire social piquant propre à la presse espagnole conservatrice, le second par l'évocation littéraire du quartier porteño de La Boca. Les sujets d'essai, eux, ancrent l'épreuve dans les grands débats de la société espagnole contemporaine.
Envie de réussir ta prépa ? Rejoins-nous en un clic.
La version : « Moderadamente idiota » d'Alfonso J. Ussía
Le texte et son contexte
Le texte de version était une chronique d'Alfonso J. Ussía publiée dans ABC le 24 octobre 2025, intitulée "Moderadamente idiota". Ussía est l'un des chroniqueurs les plus reconnaissables de la presse espagnole conservatrice : son style est mordant, ironique, fondé sur des jeux de mots et des hyperboles volontaires qui peuvent déconcerter un lecteur non averti. Cette chronique raillait la tendance espagnole contemporaine à qualifier tout discours, toute conviction, toute identité à l'aide d'adverbes intensifs. "Radicalmentedemócrata", "profundamente europeo", "sinceramente indignado" : l'adverbe est devenu, selon Ussía, un substitut de la pensée et un chaleco salvavidas (gilet de sauvetage) pour les politiques qui ne veulent rien dire de précis.
Le texte s'articulait en deux paragraphes. Le premier décrivait l'obsession espagnole contemporaine pour l'adverbe militant, en distinguant les "ultra" (les plus honnêtes, selon Ussía, car ils ne cachent plus rien) des modérés autoproclamés qui se baignent dans "el agua templada de la moral" (l'eau tiède de la morale) pour ne prendre aucun risque idéologique. Le second paragraphe observait que les extrêmes ne s'affrontent plus sur des idées mais sur des degrés d'intensité, transformant le débat politique en "clase de gramáticaemocional" (cours de grammaire émotionnelle) et en "postureo académico" (posture académique).
Les difficultés linguistiques de la version
La première difficulté du texte était son registre : la chronique journalistique espagnole est souvent plus dense en tournures familières, en jeux de mots et en références culturelles implicites que les textes littéraires. Ussía joue précisément sur l'écart entre le registre soutenu (il utilise des tournures syntaxiques élaborées) et le contenu satirique volontairement trivial. Cette tension stylistique devait être préservée en traduction française.
"En España ya nadie es algo. Todo el mundo es muy algo." Cette ouverture lapidaire était un piège classique : "es algo" ne signifie pas "est quelque chose" au sens littéral mais plutôt "compte pour quelque chose", "a de l'importance". La traduction attendue était quelque chose comme "En Espagne, personne n'est plus personne. Tout le monde est quelqu'un de très quelqu'un" ou, plus librement, "En Espagne, on ne se contente plus d'être. Il faut être superlativement." Ce type d'ouverture paradoxale était l'occasion pour les meilleurs candidats de montrer leur aisance en traduction littéraire.
"Guasa y cintura" est une expression idiomatique espagnole qui désigne le sens de l'humour et la souplesse, la capacité à tourner les difficultés avec légèreté. Il n'existe pas d'équivalent français parfait : "esprit et souplesse" ou "humour et désinvolture" rendaient l'idée sans être des traductions littérales. Les candidats qui avaient travaillé les expressions idiomatiques espagnoles avaient un avantage décisif ici.
"Se bañan en el agua templada de la moral para no coger un catarro ideológico" est une métaphore filée brillante qu'il fallait rendre en conservant l'image. "Ils se baignent dans l'eau tiède de la morale pour ne pas attraper un rhume idéologique" est une traduction quasi littérale qui fonctionnait parfaitement. La tenter littéralement était ici la meilleure stratégie, à condition de vérifier que la métaphore reste compréhensible en français.
"Chaleco salvavidas" se traduit littéralement par "gilet de sauvetage". Dans la phrase finale "Los políticos, por supuesto, han hecho del adverbio su chaleco salvavidas", l'image de l'adverbe comme bouée de sauvetage pour les politiques était claire et devait être rendue en français avec la même ironie : "Les politiques, bien entendu, ont fait de l'adverbe leur gilet de sauvetage."
"Postureo académico que señala" est une expression typiquement espagnole contemporaine : "postureo" (de "postura", posture) désigne l'affectation, la pose, la volonté de paraître plutôt qu'être. Le mot n'a pas d'équivalent exact en français. Les meilleures traductions optaient pour "posture académique signalante" (en référence au "vertu signaling" anglophone) ou simplement "affectation intellectuelle ostentatoire". Les candidats qui avaient suivi le débat espagnol sur le "postureo progresista" disposaient d'un avantage culturel réel.
Le thème : La Boca vue par François-Henri Désérable
Le texte et son contexte
Le texte de thème était un extrait de Chagrin d'un chant inachevé, Sur la route de Che Guevara de François-Henri Désérable, publié chez Gallimard en 2025. Il décrivait une promenade dans le quartier de La Boca à Buenos Aires, ancien quartier ouvrier peuplé au début du XXe siècle par des vagues d'émigrés génois, aujourd'hui quartier populaire à la réputation partiellement sulfureuse et célèbre pour abriter la Bombonera, le stade du club Boca Juniors. Le texte décrivait l'hésitation de la narratrice et de son compagnon Quentin à une intersection, l'absence de passants dans les rues, et se terminait sur une ellipse suggestive : quelqu'un avait surgi d'un coin de rue ou de derrière un arbre, sans que la narratrice ait eu le temps de courir.
Les difficultés du thème vers l'espagnol
Le premier défi était d'ordre factuel : le texte mentionnait que La Boca était peuplée par des émigrés venus de "Gênes", avec une note indiquant que la traduction espagnole est "Génova". Ce type d'indication dans les consignes était à respecter scrupuleusement. Par ailleurs, "La Boca" ne devait pas être traduit (indiqué aussi explicitement), ce qui était la norme pour les noms de quartiers.
"Peuplé au début du XXe par des vagues d'émigrés" se traduit par "poblado a principios del siglo XX poroleadas de emigrantes" ou "inmigrantes". La distinction entre emigrante (qui quitte un pays) et inmigrante(qui arrive dans un pays) se pose ici : depuis le point de vue argentin, ce sont des inmigrantes, depuis le point de vue génois, des emigrantes. Les deux sont acceptables selon la perspective adoptée.
"Ni plus ni moins violent, ni plus ni moins dangereux" demandait une traduction rigoureuse des balances négatives : "ni más ni menos violento, ni más ni menos peligroso" est la structure exacte en espagnol, qui fonctionne ici plus naturellement qu'en français.
"Il n'y avait pas un chat dans la rue" est une expression idiomatique française qui signifie "il n'y avait personne". La tentation de traduire littéralement ("no había un gato en la calle") était un piège à éviter : bien que "no hay ni un alma" (il n'y a pas une âme) ou "no había nadie en la calle" soient les formulations idiomatiques espagnoles correspondantes, l'expression "no había un gato" est en réalité aussi utilisée en espagnol argentin (surtout en Argentine) avec le même sens figuré, ce qui rendait la situation ambiguë. La formulation la plus sûre restait "no había ni un alma" ou simplement "las calles estaban desiertas".
"Au pire, nous n'aurions qu'à courir" et "Au pire, nous n'aurions qu'à faire demi-tour" contenaient deux fois le tour conditionnel passé avec "au pire". En espagnol, "en el peor de los casos, no tendríamos más que correr" et "en el peor de los casos, no tendríamos más que dar media vuelta" étaient des traductions fidèles et idiomatiques.
La phrase finale "toujours est-il que je n'ai pas eu le temps de me mettre à courir" est une formule de transition adversative française élégante. "Lo cierto es que no tuve tiempo de echar a correr" ou "el caso es que no tuve tiempo de echar a correr" étaient des équivalents naturels en espagnol. "Echar a correr" (se mettre à courir subitement) était bien plus idiomatique que "empezar a correr".
L'essai : corruption politique et accès à la culture en Espagne
Sujet 1 : ¿Hasta qué punto la corrupción sigue afectando la vida política en España?
Le premier sujet d'essai demandait aux candidats d'évaluer dans quelle mesure la corruption continue d'affecter la vie politique espagnole. C'est un sujet incontournable de la civilisation espagnole contemporaine, qui avait été annoncé dans de nombreux articles de préparation aux concours 2026 comme l'un des thèmes les plus probables.
Sur le fond, un bon essai devait être nuancé et documenté. La corruption n'est pas un phénomène monolithique en Espagne : elle a touché les deux grands partis historiques (PP et PSOE), des régions entières (notamment la Communauté de Valence avec l'affaire Gürtel, la Catalogne avec les affaires du 3%, la famille royale avec l'infante Cristina et son mari Iñaki Urdangarín), et des figures emblématiques (Luis Bárcenas pour le PP, et des personnalités socialistes dans plusieurs régions). Le scandale le plus récent et le plus médiatisé concernait l'entourage du président Pedro Sánchez lui-même, avec les affaires impliquant son frère David Sánchez à la Diputación de Badajoz et les enquêtes visant la femme du président, Begoña Gómez.
Un essai bien structuré pouvait développer trois axes : premièrement, la corruption institutionnelle historique et ses effets durables sur la confiance des citoyens (baisse de la participation électorale, montée de l'abstention et des partis protestataires) ; deuxièmement, les avancées institutionnelles (création de l'OLAF espagnol, renforcement du Tribunal de Cuentas, multiplication des condamnations par les juridictions pénales) qui montrent que l'État de droit fonctionne mieux qu'on ne le dit ; troisièmement, les limites de ces avancées face à la politisation de la justice et à la lenteur des procédures. La conclusion pouvait souligner que si la corruption reste une réalité profonde, l'Espagne a développé des mécanismes de contrôle qui n'existaient pas sous le franquisme, et que la judiciarisation de la politique (les affaires judiciaires comme terrain de combat politique entre PP et PSOE) constitue désormais le visage le plus visible du problème.
Sujet 2 : Se habla mucho hoy día de las condiciones de acceso a los bienes culturales. ¿Cree usted que la cultura es elitista?
Le second sujet portait sur le caractère potentiellement élitiste de l'accès à la culture, un sujet plus universel que le premier, qui permettait aux candidats de sortir du cadre strictement espagnol pour mobiliser des exemples hispaniques (Amérique latine, Espagne) mais aussi français ou anglophones.
Un bon essai devait d'abord distinguer plusieurs dimensions de la culture : la culture légitime (musées, opéra, théâtre, littérature canonique), la culture populaire (musique populaire, cinéma commercial, art urbain), et les nouvelles formes de culture numérique (streaming, jeux vidéo, réseaux sociaux). Le diagnostic d'élitisme n'est pas le même selon la dimension considérée : l'accès à l'opéra reste socialement et économiquement très sélectif, tandis que l'accès à la musique via Spotify ou au cinéma via Netflix est devenu quasi universel dans les pays développés.
Pour l'Espagne spécifiquement, des exemples concrets étaient attendus : la politique des prix dans les musées (le Prado propose des entrées gratuites le soir après 18h, plusieurs musées sont gratuits pour les moins de 18 ans), le Plan Nacional de Lectura, les politiques des Comunidades Autónomas en matière de subventions culturelles, ou encore le débat sur la hausse des prix des concerts liée à la domination de grandes entreprises comme Live Nation et Ticketmaster. En Amérique latine, le contraste entre des pays comme la Colombie (politique culturelle active, bibliothèques publiques de Medellín comme modèle mondial) et d'autres où l'accès à la culture reste structurellement inégal offrait un terrain d'illustration riche.
La question de la langue et du capital culturel au sens de Bourdieu pouvait également être mobilisée : la "culture légitime" n'est pas seulement inaccessible financièrement, elle est aussi codée socialement, ce qui rend son accès difficile même quand il est gratuit, pour qui n'a pas les codes de déchiffrement. Le rapport au musée ou au théâtre reste profondément marqué par l'origine sociale et le capital scolaire, en Espagne comme partout en Europe.






