Analyse du sujet d'Arabe LV X/ENS/ESPCI 2026 : intelligence artificielle, identité numérique et jeunesse arabe

Le sujet d'Arabe langue vivante du concours X/ENS/ESPCI 2026, passé le mercredi 15 avril 2026 de 14h à 18h, était commun aux filières MP, MPI, PC et PSI. Épreuve n° 6 de la session

Lila Dumonteil Divies

Le sujet d'Arabe langue vivante du concours X/ENS/ESPCI 2026, passé le mercredi 15 avril 2026 de 14h à 18h, était commun aux filières MP, MPI, PC et PSI. Épreuve n° 6 de la session, d'une durée totale de quatre heures sans dictionnaire ni traducteur autorisé, elle se composait de deux parties distinctes. La première partie (A) demandait aux candidats de réaliser une synthèse de documents de 600 à 675 mots en arabe à partir d'un dossier de trois articles et d'un document iconographique. La seconde partie (B) leur demandait de rédiger un texte d'opinion de 500 à 600 mots en arabe en réaction à un éditorial fourni comme cinquième document. Le fil conducteur de l'ensemble du dossier était l'intelligence artificielle dans le monde arabe : ses promesses économiques et technologiques, ses risques sociaux et éthiques, et la question centrale de la place des jeunes Arabes dans cette révolution numérique en cours.

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Un dossier thématiquement cohérent autour de l'IA dans le monde arabe

Le dossier de la partie A réunissait quatre documents complémentaires qui abordaient l'intelligence artificielle dans le monde arabe sous des angles différents mais convergents.

Le document 1, extrait d'un blog intitulé WeGrow et signé par Ahmed Yahi, s'intitulait « L'avenir de l'intelligence artificielle dans le monde arabe : les opportunités en or et les défis décisifs ». Rédigé sur un ton stratégique et volontariste, il défendait la thèse que le monde arabe n'est pas en retard sur l'IA par fatalité, mais qu'il dispose d'atouts compétitifs propres qu'il doit exploiter avec courage. L'auteur identifiait quatre forces distinctives de la région : la diversification économique (l'IA comme moteur de transition hors pétrole pour les pays du Golfe et l'Égypte), la résolution de défis régionaux spécifiques (l'eau, la congestion urbaine, la santé dans les zones rurales), la richesse démographique (plus de 60 % de la population sous les trente ans), et la valeur de la langue arabe numérique (plus de 400 millions de locuteurs, sous-représentés dans les données mondiales d'entraînement). En contrepoint, il listait les obstacles structurels : le manque de données ouvertes de qualité, la pénurie de spécialistes en IA, la faiblesse des infrastructures de calcul et la nécessité d'un cadre réglementaire éthique. Sa conclusion appelait à une stratégie collective urgente autour de l'investissement éducatif, de la création de communs de données, du soutien aux start-ups et de l'affirmation d'une identité numérique arabe souveraine.

Le document 2, publié dans le journal Al-Bilad sous la plume de Marwan Junaid (27 mai 2025), portait un titre plus ambigu : « L'intelligence artificielle dans le monde arabe : construire l'avenir ou creuser les fossés ? ». Plus critique et nuancé que le premier document, il reconnaissait les ambitions affichées par des pays comme les Émirats arabes unis (Vision 2030, Stratégie IA 2031) et l'Arabie Saoudite, tout en soulignant les risques concrets : le chômage technologique (28 % des emplois menacés selon l'OIT), la fracture numérique croissante entre pays du Golfe et pays comme le Yémen ou le Soudan, les questions de confidentialité et de surveillance, et la dépendance technologique vis-à-vis des entreprises étrangères. L'article appelait à une gouvernance équilibrée et mentionnait explicitement l'expert en économie islamique Al-Qurra Daghi, qui insiste sur la nécessité d'un cadre éthique ancré dans les valeurs islamiques pour encadrer le développement de l'IA.

Le document 3, tiré du site Jsor Bost (adapté d'un article de Iman Al-Waraqi, janvier 2024), traitait de la contribution de l'IA à l'amélioration des services gouvernementaux dans le monde arabe. Plus factuel et institutionnel, il soulignait que les Émirats arabes unis occupent la première place du classement arabe (28e mondial) de l'IA, devant l'Arabie Saoudite (42e) et le Qatar (31e), et que l'Égypte se situe au 52e rang mondial. Il détaillait les applications concrètes déjà déployées : chatbots administratifs, analyse prédictive, automatisation des services récurrents, outils de diagnostic médical dans les zones rurales, et mentionne l'exemple de l'initiative « Smart Approval » (SEA) en Chine comme modèle de référence. Il nuançait cependant ses conclusions en rappelant que la transparence algorithmique et la lutte contre les biais discriminatoires restent des défis non résolus.

Le document 4 était un document iconographique publié dans le journal Al-Nahar (8 août 2025), sous la plume de Raghib Malli, et intitulé « Dubaï innove avec une IA au cœur de la famille : Dubaï crée un nouveau modèle de relation avec la société ». Il montrait une photographie en noir et blanc d'une jeune fille souriante en costume traditionnel émirati, sous le logo de « Digital Dubai ». La légende indiquait qu'à travers ce personnage d'une petite fille vêtue à la mode émiratie et s'exprimant dans un dialecte local familier, Dubaï avait lancé la première famille virtuelle émiratie soutenue par des technologies d'IA, ouvrant ainsi un nouveau mode de communication institutionnelle avec la société. Ce document illustrait de façon concrète l'enjeu identitaire et culturel de l'IA arabe : mettre un visage local, familier et culturellement reconnaissable sur une technologie perçue comme étrangère.

Les enjeux de la synthèse de documents

La synthèse est l'exercice central de la partie A. Elle ne demande pas un résumé de chaque document l'un après l'autre, ni un commentaire personnel, mais une mise en relation active des documents autour de leurs enseignements principaux et de leurs enjeux dans le contexte géographique et culturel arabophone. Les candidats devaient rédiger intégralement en arabe, choisir un titre, et respecter une longueur de 600 à 675 mots sans paraphrase.

La difficulté principale de cet exercice résidait précisément dans l'articulation des quatre documents sans juxtaposition mécanique. Les documents 1 et 2 offraient deux regards complémentaires et partiellement contradictoires sur l'IA arabe : l'un volontariste et stratégique, l'autre critique et vigilant. Le document 3 apportait une dimension institutionnelle et comparative (classements, exemples concrets), tandis que le document 4 incarnait visuellement la tension entre modernité technologique et identité culturelle. Un plan pertinent pouvait articuler ces quatre sources autour de trois axes : les atouts réels du monde arabe dans la course à l'IA, les obstacles structurels à surmonter, et la question de l'identité numérique arabe comme enjeu transversal. Les meilleurs candidats ont su identifier le fil rouge qui traverse l'ensemble du dossier : l'IA n'est pas neutre, elle peut renforcer ou fragiliser les équilibres sociaux, culturels et politiques du monde arabe selon les choix stratégiques qui seront faits dans les prochaines années.

Sur le plan linguistique, la synthèse récompensait une maîtrise de l'arabe standard moderne (fusha) dans ses registres éditoriaux et analytiques : capacité à reformuler sans paraphraser, usage des connecteurs logiques (en revanche, cependant, il convient de souligner, à l'inverse), emploi de constructions nominales et participiales caractéristiques de l'écrit formel en arabe. Les candidats qui pratiquent la lecture régulière de la presse arabophone (Al-Jazeera, Al-Arabi Al-Jadid, L'Orient Le Jour en arabe) avaient ici un avantage décisif.

L'éditorial B et le texte d'opinion sur les nouvelles compétences numériques

La partie B reposait sur un éditorial publié sur le site BBC News Arabic (15 juillet 2025), intitulé « La génération des nouvelles compétences : l'intelligence artificielle dans la vie de la jeunesse arabe ». Cet éditorial partait d'une anecdote frappante : une adolescente libanaise de 11 ans, Lian, qui s'interroge devant ses parents sur la raison pour laquelle Google ne répond pas toujours à ses questions, révélant sans le savoir une mutation profonde dans la manière dont la jeunesse arabe accède au savoir. L'éditorial développait ensuite le portrait de deux jeunes : Dina, lycéenne jordano-américaine de 16 ans qui avoue préférer interroger l'IA plutôt que son professeur (elle obtient 97/100 en algèbre grâce à l'IA), et Mohammed, étudiant en administration publique de 21 ans qui maîtrise le « prompt engineering » et considère que savoir parler à l'IA est la compétence la plus importante de notre époque. La thèse de l'éditorial était nuancée : l'IA offre à la jeunesse arabe un accès inédit au savoir, mais au risque de creuser un fossé intellectuel entre ceux qui l'utilisent pour penser et ceux qui l'utilisent pour éviter de penser.

Pour le texte d'opinion, les candidats devaient réagir à cet éditorial en développant leur propre point de vue, en arabe, sur 500 à 600 mots. Cet exercice est plus personnel que la synthèse : il autorise une prise de position affirmée, des exemples personnels et une argumentation construite qui répond aux arguments de l'éditorial sans s'y soumettre. Les meilleures copies ont su éviter deux écueils symétriques : le rejet technophobe de l'IA comme menace pour l'éducation, et l'enthousiasme naïf qui occulte les risques de dépendance cognitive. La réflexion la plus fine distinguait les usages passifs (l'IA comme oracle qu'on interroge sans recul critique) des usages actifs (l'IA comme outil qu'on dirige, dont on vérifie les réponses et qu'on intègre dans une démarche intellectuelle personnelle). La mention de l'Onu (rapport 2024 sur les compétences numériques) ou de la conférence mondiale de l'Onu sur les compétences numériques du 15 juillet 2025 citée dans l'éditorial, avec la déclaration d'António Guterres, ajoutait une dimension de culture générale valorisée.

Sur le plan formel, le texte d'opinion en arabe récompensait la variété stylistique : usage de l'interrogatoire rhétorique, de la citation, de l'anaphore, mais surtout une structuration claire avec une introduction qui pose la problématique, des paragraphes de développement bien délimités et une conclusion qui prend position. La langue attendue est l'arabe littéraire standard, sans dialecte, avec une richesse lexicale en lien avec les champs sémantiques du numérique, de l'éducation et de la société.

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