La guerre des Malouines (1982) : un conf lit au carrefour de la géopolitique, de l’identité nationale et du droit international

Du 2 avril au 14 juin 1982, l’Argentine et le Royaume-Uni s’affrontent pour le contrôle d’un archipel austral de 3 000 km², perdu dans l’Atlantique Sud

Lila Dumonteil Divies

Du 2 avril au 14 juin 1982, l’Argentine et le Royaume-Uni s’affrontent pour le contrôle d’un archipel austral de 3 000 km², perdu dans l’Atlantique Sud, à 550 km des côtes patagoniennes et à 12 000 km de Londres : les îles Falkland pour les Britanniques, les Malvinas pour les Argentins. Soixante-quatorze jours de combat, 255 soldats britanniques et 649 soldats argentins tués, ainsi que 3 civils des îles. Ce bilan modeste au regard des grandes guerres du XXème siècle ne doit pas tromper sur l’importance du conf lit : la guerre des Malouines est un événement géopolitique majeur qui cristallise des tensions fondamentales de la fin du XXème siècle. Elle oppose une démocratie libérale européenne et membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU à une junte militaire d’Amérique latine en pleine crise interne ; elle articule des logiques d’empire et de décolonisation, de souveraineté et d’autodétermination, de Guerre froide et de solidarité régionale ; elle éclaire les mécanismes par lesquels une crise intérieure peut conduire une dictature à une aventure militaire extérieure. Pour l’épreuve de HGG en prépa ECG, les Malouines constituent une entrée privilégiée pour analyser les relations internationales de l’après-guerre froide, les enjeux de souveraineté territoriale, le nationalisme comme instrument politique, et la persistance des conflits coloniaux dans un monde post-colonial.

Les racines du conf lit : une dispute territoriale deux fois centenaire

Une histoire de souveraineté contestée depuis le XVIIIe siècle

La question de la souveraineté sur les Malouines est l’une des plus anciennes disputes territoriales du monde contemporain, et son historiographie révèle à quel point les revendications de chaque camp s’appuient sur des lectures du droit international et de l’histoire radicalement incompatibles. Les îles sont découvertes au cours du XVIe et XVIIe siècle par des navigateurs européens (Francis Drake en 1578, puis des Français et des Espagnols), mais aucune implantation durable n’est établie avant le XVIIIe siècle. La France fonde en 1764 Port-Louis (aujourd’hui Port Stanley) sur la grande île orientale, que les Anglais baptisent East Falkland. La Grande-Bretagne établit en 1765 un établissement séparé sur West Falkland. En 1767, la France cède sa colonie à l’Espagne, qui la rebaptise Malvinas. En 1771, la Grande-Bretagne est contrainte d’évacuer son établissement sous la pression espagnole, puis le récupère par accord diplomatique, avant de l’abandonner volontairement en 1774 pour raisons économiques en maintenant symboliquement sa revendication de souveraineté. Ce labyrinthe de cessions, d’évacuations et de revendications croisées nourrit un débat juridique qui dure jusqu’à aujourd’hui.

Le tournant décisif intervient en 1816 avec l’indépendance des Provinces-Unies du Rio de la Plata (future Argentine), qui revendique la succession de l’Espagne sur les îles en vertu du principe de uti possidetis juris : les nouvelles nations latino-américaines héritent des frontières administratives coloniales espagnoles. Buenos Aires établit une administration sur les îles en 1820 et y nomme un gouverneur en 1829. Mais en 1833, la Grande-Bretagne rétablit son autorité sur les îles par la force, expulse les autorités argentines et colonise progressivement l’archipel avec des colons britanniques. C’est cet acte de 1833 que l’Argentine n’a jamais reconnu et qui fonde l’essentiel de sa revendication de souveraineté. Pour Buenos Aires, la présence britannique aux Malouines est le fruit d’un acte colonial illégal qui n’a jamais été réparé. Pour Londres, la souveraineté britannique est légitimée par 150 ans d’administration effective et, argument décisif depuis la Charte des Nations Unies, par le principe d’autodétermination des peuples : les Kelpers, comme on appelle les habitants des îles, sont et souhaitent rester britanniques.

La dispute devant les Nations Unies : autodétermination contre décolonisation

La tension entre deux principes du droit international — l’intégrité territoriale (qui soutient la revendication argentine) et l’autodétermination des peuples (qui soutient la position britannique) — est au cœur de toutes les tentatives de règlement onusien. En 1965, l’Assemblée générale de l’ONU adopte la Résolution 2065 qui qualifie la situation des Malouines de problème colonial et invite les deux parties à négocier une solution tenant compte des intérêts de la population locale. Le mot-clé est important : intérêts et non souhait ou droit — formulation volontairement ambiguë qui laisse ouverte la question de l’autodétermination stricte. Des négociations sporadiques se déroulent entre 1966 et 1982, sans aboutir. La Grande-Bretagne, soucieuse de réduire ses charges coloniales, explore diverses formules de transfert de souveraineté ou de bail emphytéotique (sur le modèle de Hong Kong), mais se heurte systématiquement à l’opposition des Kelpers, que leurs élus au Parlement de Westminster défendent farouchement.

Sur le terrain, plusieurs signaux envoient aux dirigeants argentins un message ambigu quant à la détermination britannique à défendre les îles. Le gouvernement Thatcher, dans le cadre d’une réduction générale des dépenses de défense, annonce en 1981 le retrait prochain du HMS Endurance, le seul vaisseau de la Royal Navy patrol lantant les eaux des Malouines. Ce signal sera interprété à Buenos Aires comme un signe de désengagement britannique. C’est une erreur de calcul fatal.

La junte argentine et le pari de l’aventure militaire

La crise interne de la junte comme moteur de l’invasion

Pour comprendre la décision d’invasion du 2 avril 1982, il faut partir non de la géopolitique régionale mais de la politique intérieure argentine. Depuis le coup d’état de 1976, l’Argentine est gouvernée par une junte militaire tristement célèbre pour la "guerre sale" (guerra sucia) qu’elle mène contre ses opposants : entre 10 000 et 30 000 personnes sont "disparues" pendant les années de plomb (1976-1983), selon les estimations. En 1982, la junte est dirigée par le général Leopoldo Galtieri, un militaire brutal, médiocre stratège mais habile tacticien politique, arrivé au pouvoir en décembre 1981. Il hérite d’une situation intérieure catastrophique : l’économie argentine est en ruine (inflation annuelle de plus de 100 %, dette extérieure explosive, paupérisation massive), et la contestation populaire de la junte s’intensifie. Le mouvement des Madres de la Plaza de Mayo, fondé en 1977 par des mères de "disparus", gagne en visibilité internationale et fragilise l’image du régime. Galtieri a besoin d’un coup d’éclat pour sauver la junte.

La logique qui conduit à l’invasion illustre parfaitement ce que le politologue Jack Levy et l’historien William Mabe ont appelé la théorie du "diversionary war" (guerre de diversion) : un gouvernement en difficulté intérieure peut chercher à détourner l’attention de l’opinion publique vers un conflit extérieur, en espérant que le nationalisme de circonstance remplace la protestation sociale. La revendication sur les Malouines est pour cela idéale : elle est vieille de 150 ans, soutenue par l’ensemble du spectre politique argentin (les Malouines sont la seule cause sur laquelle gauche et droite, civils et militaires, se retrouvent), et la récupération de l’archipel serait perçue comme la réparation d’une injustice historique. Le général Galtieri, lorsqu’il se montre au balcon de la Casa Rosada après l’invasion, devant une foule en liesse place de Mai, représente exactement ce scénario de diversion réussi... à court terme.

Le mauvais calcul stratégique de Buenos Aires

L’invasion argentine repose sur une série d’erreurs d’évaluation stratégique remarquables. La première est de sous-estimer la détermination de Margaret Thatcher. La junte était convaincue que la Grande-Bretagne, affaiblie économiquement, engagée dans une politique de désengagement colonial et trop éloignée géographiquement de l’archipel, ne réagirait que par une protestation diplomatique. C’est une méconnaissance profonde du théatcherisme : pour la "Dame de fer", abandonner les Kelpers au régime argentin aurait constitué une capitulation inacceptable devant l’agression, contraire à toute sa philosophie politique. La seconde erreur est de mal évaluer la réaction américaine. La junte espérait que Washington, alloué au régime argentin dans le cadre de la lutte anti-communiste en Amérique latine (la CIA avait soutenu le coup d’état de 1976), fermerait les yeux ou médierait en sa faveur. La décision de Reagan de soutenir finalement la Grande-Bretagne (après une tentative de médiation par Alexander Haig, secrétaire d’état) fut un choc pour Buenos Aires. La troisième erreur est militaire : la junte prévoyait que la négociation diplomatique réglerait la question avant tout engagement armé sérieux. Elle n’avait pas prévu que Thatcher enverrait une force d’expulsion de 127 navires à 12 000 km de ses bases.

La conduite des opérations : un conf lit militaire hors-norme

La task force britannique : un pari logistique et technologique

La réponse militaire britannique est remarquable par son audace logistique. En moins d’une semaine après l’invasion, Thatcher décide d’envoyer une task force de 127 navires de guerre et de transport, 28 000 hommes et environ 100 aéronefs vers le Pacifique Sud. Cette flotte doit traverser 12 000 km sans base de ravitaillement intermédiaire (l’île de l’Ascension, possession britannique, servira de base avanceée), opérer dans des eaux hostiles et sous le couvert aérien argentin à partir de deux porte-avions de taille modeste (HMS Hermes et HMS Invincible). La réquisition de navires civils — dont le paquebot QE2 et le Canberra convertés en transports de troupes — est un élément spectaculaire qui frappe les imaginations.

Le conf lit est marqué par plusieurs engagements décisifs qui témoignent des mutations technologiques de la guerre moderne. Le 2 mai 1982, le sous-marin nucléaire britannique HMS Conqueror coule le croiseur argentin General Belgrano alors que ce dernier naviguait hors de la zone d’exclusion de 200 milles déclarée par Londres. Avec 323 victimes, c’est l’événement le plus meurtrier du conf lit. Sa légalité au regard du droit de la guerre reste contestée (le navire semblait s’éloigner de la zone d’exclusion au moment de l’attaque). Deux jours plus tard, le 4 mai, un avion argentin Super-Étendard équipé d’un missile français Exocet AM39 coule le destroyer britannique HMS Sheffield : c’est la première fois qu’un navire de guerre est coulé au combat par un missile mer-mer depuis la Seconde Guerre mondiale. Cette démonstration dramatique des capacités offensives des missiles antinavires révolutionne les doctrines navales mondiales.

Le rôle de la France et la controverse Exocet

La guerre des Malouines a créé une tension diplomatique significative entre la France et le Royaume-Uni. Avant le conf lit, la France avait vendu à l’Argentine 5 missiles Exocet AM39 et les aéronefs Super-Étendard nécessaires pour les emporter, dans le cadre d’un contrat d’armement parfaitement légal. Une fois le conf lit éclaté, la France a appliqué l’embargo décidé par la Communauté économique européenne (CEE) et a refusé de livrer les 9 missiles Exocet supplémentaires commandés par l’Argentine. Mieux, selon des témoignages ultérieurs (notamment celui de l’amiral Pierre Lacoste, chef de la DGSE), des techniciens français ont aidé les Britanniques à comprendre les trajectoires d’attaque des Exocet pour améliorer leurs défenses. Cette coopération discrète illustre les solidarités atlantiques qui structurent les alliances occidentales pendant la Guerre froide, même entre partenaires parfois rivaux.

Le débarquement britannique à San Carlos (21 mai) est suivi de combats terrestres intenses dans les landes de la Grande Malouine. Les batailles de Goose Green (28-29 mai), de Mount Longdon, de Wireless Ridge et de Mount Tumbledown révèlent à la fois la valeur combative des Paras et des commandos de la Royal Marines, et la désorganisation croissante des forces argentines, dont beaucoup sont des conscrits mal formés, mal équipés et mal commandés. La capitulation argentine est signée le 14 juin 1982.

Les répercussions géopolitiques : un conf lit aux effets multiples

La chute de la junte et la transition démocratique argentine

La défaite militaire déclenche immédiatement l’effondrement de la junte. Le général Galtieri démissionne le 17 juin 1982, trois jours après la capitulation. La junte, qui avait espéré que la victoire aux Malouines lui permettrait de se maintenir au pouvoir, a in fine accéléré sa propre chute. La défaite délégitime irrémédiablement le régime militaire : elle démontre à la fois l’incompétence stratégique des généraux et l’absurdité de leur projet de "guerre sale". Les premières élections libres depuis 1973 sont organisées en octobre 1983 : Raul Alfonsin, candidat de l’Union Civique Radicale, l’emporte avec 52 % des voix. C’est le début de la longue transition démocratique argentine, qui sera notamment marquée par le procès historique de la junte (1985) devant la Chambre fédérale pénale. La guerre des Malouines a ainsi fonctionné comme un accélérateur de la démocratisation en Argentine.

Pour le mouvement des droits de l’homme, la défaite militaire permet une prise de parole qui était jusqu’alors étouffée. Les Madres de la Plaza de Mayo, symbole mondial de la résistance non-violente à la dictature, peuvent enfin être entendues dans leur pays. Le journaliste et essayiste argentin Horacio Verbitsky documente avec rigueur les crimes de la junte dans des ouvrages comme El Vuelo (1995), qui révèle l’existence des "vols de la mort" pendant lesquels des prisonniers politiques étaient jetés vivants en mer depuis des avions militaires. Cette littérature de témoignage nourrit le travail historiographique et juridique qui aboutit, des décennies plus tard, aux condamnations de centaines d’anciens officiers de la junte.

La résurgence du prestige britannique et le théatcherisme

Pour Margaret Thatcher, la victoire aux Malouines est une transformation politique décisive. En 1982, le gouvernement conservateur, élu en 1979 sur un programme de réforme économique libérale, connaît des difficultés sérieuses : le chômage a doublé, l’économie est en récession, et la cote de popularité de Thatcher est à son plus bas niveau. La victoire aux Malouines provoque un retournement spectaculaire de l’opinion : le "Falklands factor" permet à Thatcher de remporter les élections générales de juin 1983 avec une majorité écrasante, et de mettre en œuvre la suite de son programme de réforme (privatisations, réforme des syndicats, réduction de l’État-providence). L’historien John Nott, alors ministre de la Défense, écrira dans ses mémoires que sans les Malouines, le gouvernement Thatcher aurait probablement été battu en 1983.

La victoire restaure aussi le prestige international de la Grande-Bretagne, soumis depuis les années 1960 à une série de défaites symboliques (Suez 1956, décolonisation, déclin économique relatif). Elle démontre que la Grande-Bretagne est encore une puissance militaire capable de projeter une force armée significative à grande distance et d’en découdre. Ce succès conf irme le choix britannique de maintenir ses capacités de projection de puissance (porte-avions, marines de guerre), capacités qui semblaient devenir superflues dans le contexte de la défense européenne OTAN-centrée.

Les dimensions géopolitiques régionales : l’Amérique latine et la Guerre froide

Le conf lit des Malouines révèle les tensions et les solidarités au sein du continent latino-américain. La plupart des pays de la région soutiennent verbalement la revendication argentine (en vertu du principe de solidarité anticolonialiste et du soutien à l’intégrité territoriale), mais refusent de s’engager militairement aux côtés de Buenos Aires. Le Chili de Pinochet, par ailleurs en dispute territoriale avec l’Argentine pour le contrôle du canal de Beagle, coopère discrètement avec les Britanniques : il accueille des vols de reconnaissance de la Royal Air Force et fournit des informations sur les mouvements de la marine argentine. Cette coopération chilo-britannique, longtemps niée, a été confirmée par des sources officielles britanniques déclassifiées dans les années 2000. Le Traité interaméricain d’assistance réciproque (TIAR/TIAR) de 1947, l’équivalent américain de l’OTAN, est invoqué par l’Argentine mais se révèle inapplicable : le traité vise les agressions extracontinentales, mais les États-Unis, membre signataire, se rangent du côté britannique.

La Guerre froide constitue le cadre dans lequel toutes les puissances évaluent le conf lit. Washington hésite initialement entre son allée britannique (partenaire privilégié de l’OTAN) et la junte argentine (allouée dans la lutte anti-communiste en Amérique du Sud). La médiation d’Alexander Haig (août 1982) échoue, et Reagan finit par soutenir clairement Thatcher. L’URSS, pour sa part, apporte un soutien discret à l’Argentine (fourniture d’informations satellitaires sur les mouvements de la flotte britannique), mais refuse tout engagement direct dans un conf lit que Moscou considère comme secondaire et dangereux.

Le conflit dans la durée : revendications persistantes et enjeux contemporains

La question toujours ouverte de la souveraineté

La guerre des Malouines n’a pas résolu la dispute de souveraineté : elle l’a gelée dans un rapport de forces militaire et politique défavorable à l’Argentine. Depuis 1982, la Grande-Bretagne a massivement renforcé ses défenses dans l’archipel : la base de Mount Pleasant, construite entre 1983 et 1985, peut accueillir des avions de combat modernes (Typhoon depuis 2009), des sous-marins et plusieurs milliers de soldats. Le référendum organisé par la Grande-Bretagne en mars 2013 voit 99,8 % des Kelpers se prononcer en faveur du maintien du statut de territoire britannique d’outre-mer. L’Argentine refuse de reconnaître ce scrutin, considérant que la population des îles est le résultat d’une implantation coloniale et qu’elle ne peut donc pas bénéficier du droit à l’autodétermination. La référence à la situation des îles Canaries (espagnoles) ou de Gibraltar (sous administration britannique) montre que ce débat de principe touche à des ambiguïtés fondamentales du droit international : où s’arrête la décolonisation et où commence l’autodétermination ?

La Constitution argentine de 1994 inscrit dans son préambule la revendication de souveraineté sur les "Islas Malvinas, Georgias del Sur y Sandwich del Sur" comme un objectif permanent et irrenonçable de la politique étrangère. Tous les gouvernements argentins, de droite comme de gauche, maintiennent cette revendication, qui fait l’objet d’un consensus politique rare. La période kirchnériste (2003-2015) se distingue par une rhétorique particulièrement agressive : Nestor Kirchner puis Cristina Fernández de Kirchner utilisent la cause malvinienne comme instrument de mobilisation nationaliste. Le 24 mars 2012, les 30 ans du début de la guerre, est l’occasion de grandes cérémonies de commémoration en Argentine. Depuis lors, les négociations restent bloquées, la Grande-Bretagne refusant tout dialogue sur la souveraineté tant que les Kelpers s’y opposeront.

Les enjeux économiques et écologiques : hydrocarbures et pêches

La dispute des Malouines a pris une dimension économique supplémentaire depuis les années 1990. La zone économique exclusive (ZEE) de 200 milles autour des îles représente d’importants intérêts économiques : de très importantes stocks halieutiques, exploités par des navires européens et asiatiques sous licence britannique, et surtout des réserves potentielles d’hydrocarbures estimées entre 200 millions et 60 milliards de barils selon les sources (les estimations varient très largement). Les premières forages d’exploration pétrolière débutèrent en 2010 avec la compagnie Rockhopper Exploration, ce qui provoque des protestations vives de Buenos Aires. L’Argentine a répondu en imposant des restrictions à la navigation entre l’archipel et les ports d’Amérique du Sud et en tentant de convaincre ses partenaires régionaux (Mercosur, CELAC) de refuser l’entrée des navires battant pavillon des Falkland dans leurs ports.

Le contexte géopolitique global renforce l’importance stratégique des Malouines. L’Atlantique Sud, longtemps considéré comme un espace périphérique, devient un espace de compétition accrue avec la montée en puissance de la Chine (qui investit massivement en Amérique latine) et la question des routes maritimes circumpolaires rendues accessibles par le réchauffement climatique. La revendication de la base Drake et du passage entre l’Atlantique Sud et le Pacifique constitue un enjeu géostratégique croissant qui explique l’attention portée à cet archipel par des puissances qui semblent a priori éloignées de la dispute.

Mémoires plurielles : représentations littéraires et historiographiques du conflit

La guerre des Malouines a généré une littérature de témoignage et une production historiographique riches des deux côtés de l’Atlantique. Côté britannique, les mémoires de combattants comme Tumbledown de Robert Lawrence (adapté en téléfilm par la BBC, 1988) témoignent du traumatisme durable des blessés physiques et psychologiques, et d’un sentiment d’abandon par les institutions après la victoire. Du côté argentin, la guerre des Malouines a produit une littérature sur le sort des conscrits — comme le roman Los Pichiciegos de Rodolfo Fogwill (1983), écrit en trois jours pendant le conf lit lui-même — et sur le traitement traumatique des vétérans, longtemps négligés par l’État argentin. Les historiens Lawrence Freedman (The Official History of the Falklands Campaign, 2005, 2 volumes) et Max Hastings (avec Simon Jenkins, The Battle for the Falklands, 1983) ont fourni les récits de référence du conf lit.

L’anthropologue Daniel Michièle Soux et le sociologue Federico Lorenz (Las guerras por Malvinas, 2006) ont avancé l’idée que les Malouines constituent un lieu de mémoire au sens de Pierre Nora : un espace symbolique où se cristallisent les angoisses identitaires et les débats sur la nation argentine. Cette mémoire est instrumentalisée alternativement par des gouvernements de droite (qui en font un symbole du nationalisme militaire) et de gauche (qui en font un symbole de la résistance anti-impérialiste). Dans les deux cas, les soldats argentins — souvent des conscrits de 18 ans envoyés se battre dans des conditions infernales par une dictature criminelle — sont utilisés comme matière première d’un discours politique qui leur est étranger.

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