L’hégémonie : définition et cadre théorique d’un concept central des relations internationales

Le terme hégémonie désigne une situation dans laquelle un acteur - le plus souvent un État - exerce une prééminence durable sur un ensemble d’autres acteurs, non seulement par la contrainte, mais aussi par sa capacité à structurer les règles, les normes et les représentations dominantes d’un système.

Dumonteil Divies Lila

Le terme hégémonie désigne une situation dans laquelle un acteur — le plus souvent un État — exerce une prééminence durable sur un ensemble d’autres acteurs, non seulement par la contrainte, mais aussi par sa capacité à structurer les règles, les normes et les représentations dominantes d’un système. L’hégémonie ne se réduit donc pas à une domination militaire ou économique brute : elle implique une forme de leadership accepté, fondé sur un mélange de puissance matérielle et d’influence idéologique.

Dans cette perspective, l’hégémonie se distingue de l’empire. Là où l’empire repose principalement sur la coercition directe, l’hégémonie fonctionne par l’adhésion relative des dominés, qui perçoivent l’ordre imposé comme légitime ou bénéfique. Le pouvoir hégémonique parvient ainsi à stabiliser un système en faisant apparaître ses intérêts particuliers comme des intérêts généraux.

L’hégémonie comme domination culturelle et idéologique

La conception la plus influente de l’hégémonie est formulée par A. Gramsci dans ses Cahiers de prison (écrits entre 1929 et 1935). Pour Gramsci, l’hégémonie ne repose pas prioritairement sur la force, mais sur la capacité d’une classe dominante à imposer sa vision du monde comme universelle. Les dominés acceptent alors l’ordre social non par peur, mais parce qu’ils en intériorisent les normes, les valeurs et les catégories de pensée.

Transposée aux relations internationales, cette approche permet de comprendre comment une puissance peut façonner les cadres idéologiques du système mondial : conception du marché, normes juridiques, modèles politiques ou discours sur la modernité et le progrès. L’hégémonie devient ainsi un pouvoir diffus, inscrit dans les institutions, les discours et les pratiques quotidiennes, bien au-delà de la seule sphère militaire.

L’hégémonie dans la théorie réaliste et néoréaliste

L’hégémonie comme domination structurelle du système international

Dans l’approche réaliste, l’hégémonie désigne avant tout une supériorité matérielle durable permettant à un État d’organiser le système international à son avantage. Elle repose sur l’écart de puissance militaire, économique et stratégique entre la puissance dominante et ses concurrents. L’ordre international apparaît ainsi comme le reflet d’un rapport de forces asymétrique.

Cette conception est centrale chez R. Gilpin dans War and Change in World Politics (1981). Pour Gilpin, l’hégémon est l’État capable de définir et de faire respecter les règles du jeu international, notamment dans les domaines économique et sécuritaire, tout en captant l’essentiel des bénéfices du système.

Hégémonie et stabilité internationale

Selon Gilpin, la présence d’une puissance hégémonique constitue un facteur de stabilité. L’hégémon limite l’anarchie internationale en imposant des règles claires et en dissuadant les contestations majeures. La stabilité ne repose donc pas sur l’égalité des États, mais sur la capacité de la puissance dominante à maintenir l’ordre par sa supériorité.

Cette vision explique les périodes de relative stabilité associées à certaines puissances dominantes, comme la Pax Britannica au XIXᵉ siècle ou la Pax Americana après 1945. La stabilité est ici le produit de la domination, non d’une coopération équilibrée.

Le déclin hégémonique et les rivalités systémiques

Pour les réalistes, toute hégémonie est temporaire. Avec le temps, les coûts du maintien de l’ordre augmentent, tandis que des puissances émergentes profitent du système pour renforcer leurs capacités. Le décalage entre la hiérarchie réelle des puissances et l’ordre institutionnel existant crée des tensions croissantes.

Gilpin considère que ces déséquilibres conduisent à des rivalités systémiques, voire à des conflits majeurs, qui permettent de redéfinir un nouvel ordre international. Le changement d’hégémonie devient ainsi un moteur central de l’instabilité et de la recomposition du système mondial.

Une lecture réaliste et conflictuelle de l’ordre mondial

L’approche réaliste de l’hégémonie repose sur une vision pessimiste des relations internationales : les États cherchent avant tout à maximiser leur puissance et leur sécurité dans un système anarchique. Les institutions et les règles internationales ne sont que des instruments au service de la puissance dominante et perdent leur efficacité lorsque celle-ci décline.

L’hégémonie apparaît donc comme une relation de force structurante, indispensable à la stabilité mais porteuse, à terme, de conflits et de transitions violentes.

La théorie de la stabilité hégémonique

Un problème de coordination à l’échelle internationale

La théorie de la stabilité hégémonique part du constat que l’économie mondiale est confrontée à un problème de coordination : chaque État a intérêt à bénéficier d’un système ouvert et stable, mais aucun n’a intérêt à en supporter seul les coûts. Sans acteur dominant, les comportements de passager clandestin se multiplient, fragilisant l’ensemble du système.

L’hégémon comme garant du système

Dans cette perspective, l’hégémon agit comme un acteur pivot capable d’imposer des règles communes et d’en garantir le respect. Il joue un rôle d’arbitre économique et financier, en limitant les dérives protectionnistes et en évitant la fragmentation du système international. La stabilité ne repose donc pas sur l’égalité entre États, mais sur une asymétrie fonctionnelle.

Une lecture institutionnelle du leadership économique

Chez C. Kindleberger, l’hégémonie n’est pas seulement une supériorité de puissance, mais une capacité à structurer durablement des institutions économiques internationales. La stabilité dépend alors moins de la croissance globale que de l’existence d’un cadre institutionnel cohérent, porté et défendu par une puissance centrale.

Une théorie éclairant les transitions de l’ordre économique

La théorie de la stabilité hégémonique permet enfin de comprendre pourquoi les périodes de transition entre deux puissances dominantes sont souvent marquées par des déséquilibres économiques majeurs. L’incertitude sur le leadership affaiblit les règles communes et favorise les stratégies nationales, au détriment de la stabilité globale.

Hégémonie et ordre international contemporain

Dans le monde contemporain, la notion d’hégémonie permet d’analyser les tensions liées au déclin relatif de l’hégémon américain et à la montée de nouvelles puissances, notamment la Chine. L’ordre international libéral, longtemps structuré par les États-Unis, repose sur un ensemble de normes, d’institutions et de valeurs qui sont aujourd’hui contestées ou réinterprétées.

L’hégémonie apparaît alors comme un équilibre instable entre puissance matérielle, capacité normative et légitimité. Lorsqu’une puissance hégémonique n’est plus en mesure d’imposer ses règles ou de convaincre de leur bien-fondé, l’ordre qu’elle soutient devient fragile, ouvrant la voie à des stratégies de contournement, de fragmentation ou de rivalité systémique.

Comprenez pourquoi les meilleurs étudiants choisissent ViragePrépa

N’hésitez pas à nous adresser vos demandes à l'aide de ce formulaire de contact. Nous vous répondrons dans les plus brefs délais.

Comprenez pourquoi les meilleurs étudiants choisissent ViragePrépa

N’hésitez pas à nous adresser vos demandes à l'aide de ce formulaire de contact. Nous vous répondrons dans les plus brefs délais.