Joseph Schumpeter : entrepreneur, destruction créatrice et capitalisme en mouvement
Rares sont les économistes dont un seul concept suffit à résumer une vision entière du capitalisme. Joseph Schumpeter est de ceux-là.
Lila Dumonteil Divies

Rares sont les économistes dont un seul concept suffit à résumer une vision entière du capitalisme. Joseph Schumpeter est de ceux-là. L'expression de « destruction créatrice », qu'il forge dans son grand œuvre de 1942, Capitalisme, socialisme et démocratie, a traversé les décennies pour devenir l'une des formules les plus citées et les plus mal comprises de toute la science économique. On l'invoque pour justifier les licenciements dans les industries dépassées, pour célébrer les start-ups qui bousculent les marchés établis, pour expliquer la montée en puissance de l'intelligence artificielle ou le déclin des grands groupes industriels du XXe siècle. Mais derrière cette formule devenue slogan se cache une pensée d'une complexité et d'une ambition exceptionnelles : une théorie du capitalisme comme processus historique irréductible aux équilibres statiques de la théorie néoclassique, une sociologie de l'entrepreneur comme moteur de ce processus, et une prophétie paradoxale sur l'avenir d'un système qui porterait en lui les germes de sa propre dissolution.
Pour les élèves de classes préparatoires ECG abordant les thèmes de la croissance économique, de l'innovation, du capitalisme et de la dynamique des marchés, Schumpeter est une référence incontournable. Il dialogue avec Marx, avec Keynes, avec les économistes néoclassiques, avec Weber, et ses concepts irriguent l'ensemble des débats contemporains sur l'économie numérique, les cycles d'innovation et le rôle de l'entrepreneur. Cet article propose une exploration complète de sa pensée, en suivant le fil de ses œuvres majeures depuis La Théorie du développement économique (1911) jusqu'à Capitalisme, socialisme et démocratie (1942), en passant par ses travaux sur les cycles économiques.
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Un itinéraire intellectuel hors norme : de Vienne à Harvard
La formation d'un économiste universel
Joseph Alois Schumpeter naît en 1883 à Triesch, en Moravie, alors province de l'Empire austro-hongrois, dans une famille de fabricants de tissus. Son père meurt quand il a quatre ans, et sa mère, issue d'une famille de médecins, se remarie avec un général de l'armée impériale qui lui donne accès aux cercles aristocratiques viennois. Ce parcours social atypique forge chez Schumpeter une ambition démesurée et un goût du paradoxe qui marqueront toute son œuvre. Il étudie le droit et l'économie à l'Université de Vienne, où il côtoie les grands représentants de l'École autrichienne : Eugen von Böhm-Bawerk, Friedrich von Wieser. Il lit Marx avec la même attention qu'il lit Walras, et cette double formation, à la fois dans la tradition autrichienne du marché et dans la tradition historique et sociologique de l'économie politique, lui donne d'emblée une perspective que peu d'économistes de son temps possèdent.
Sa carrière est aussi mouvementée que sa pensée. Professeur à Czernowitz puis à Graz avant la Première Guerre mondiale, il est brièvement ministre des Finances de la jeune République autrichienne en 1919, expérience qui se solde par un échec cuisant : les politiques qu'il préconise sont rejetées, l'inflation galope, il démissionne. Il devient ensuite directeur d'une banque privée viennoise qui fait faillite en 1924, laissant des dettes personnelles considérables qu'il mettra des années à rembourser. Ces échecs pratiques ne l'abattent pas. En 1932, il accepte une chaire à l'Université Harvard, où il restera jusqu'à sa mort en 1950, devenant l'un des économistes les plus influents du monde académique américain et le président de l'American Economic Association en 1948. Cet itinéraire singulier, entre l'Europe centrale de l'Empire finissant et l'Amérique du XXe siècle triomphant, donne à Schumpeter une perspective historique sur le capitalisme que peu de ses contemporains peuvent revendiquer.
Schumpeter face à ses contemporains : entre Marx, Walras et Keynes
Schumpeter se définit lui-même, avec une coquetterie assumée, comme l'homme qui voulait être le meilleur économiste du monde, le meilleur cavalier d'Autriche et le plus grand amant de Vienne, et qui n'avait jusqu'alors pleinement réussi qu'en équitation. Cette formule dit quelque chose de réel sur sa posture intellectuelle : une ambition totalisante, un refus des spécialisations étroites, une volonté de saisir le capitalisme dans toutes ses dimensions. Contre les économistes néoclassiques, Walras en tête, qui construisent des modèles d'équilibre général abstraits et atemporels, Schumpeter affirme que le capitalisme ne peut pas être compris à l'arrêt : c'est un processus en mouvement permanent, dont la dynamique est irréductible aux équilibres statiques.
Face à Marx, sa position est plus complexe. Il admire profondément Marx comme penseur du capitalisme comme système historique en évolution. Dans son essai Dix grands économistes, de Marx à Keynes (1951, publié posthumément), il écrit que Marx fut le premier à construire une théorie de l'évolution économique à partir de mécanismes endogènes au système lui-même. Mais il rejette la théorie de la valeur-travail et, surtout, le schéma marxiste de l'exploitation comme moteur de la dynamique capitaliste. Pour Schumpeter, ce qui fait avancer le capitalisme, ce n'est pas l'extraction de la plus-value sur le dos des travailleurs : c'est l'innovation portée par l'entrepreneur. Et contre Keynes, dont il est le contemporain exact et l'adversaire intellectuel le plus stimulant, il refuse de réduire la dynamique économique à des problèmes de demande agrégée à court terme. Sa célèbre boutade résume l'opposition : « Keynes est l'économiste du court terme. Moi, je suis l'économiste du long terme. »
La Théorie du développement économique (1911) : l'entrepreneur comme force motrice
Le circuit et le développement : deux économies dans une
C'est dans Theorie der wirtschaftlichen Entwicklung, publié en allemand en 1911 et traduit en anglais sous le titre The Theory of Economic Development en 1934, que Schumpeter pose les fondements de toute sa vision économique. Il commence par distinguer deux états de l'économie radicalement différents. Le premier est ce qu'il appelle le « flux circulaire » (Kreislauf) : une économie en état d'équilibre stationnaire, où les ménages, les entreprises et les marchés tournent en rond de manière prévisible et répétitive. Les facteurs de production sont alloués selon des routines établies, les prix sont stables, le profit tend vers zéro à mesure que la concurrence s'intensifie. C'est l'économie que décrivent les modèles néoclassiques, et Schumpeter reconnaît qu'ils la décrivent correctement. Mais, dit-il, cette économie n'existe qu'à l'état de cas limite. Dans la réalité, l'économie capitaliste ne tourne jamais en rond : elle se développe.
Le développement économique, pour Schumpeter, n'est pas une évolution progressive et continue. C'est une rupture. Il surgit de l'intérieur du système économique, non pas sous l'effet de modifications exogènes comme une hausse de la population ou une modification des goûts des consommateurs, mais sous l'effet de combinaisons nouvelles des facteurs de production existants. Ces combinaisons nouvelles peuvent prendre cinq formes : l'introduction d'un bien nouveau ou d'une qualité nouvelle d'un bien existant ; l'introduction d'une méthode de production nouvelle ; l'ouverture d'un débouché nouveau ; la conquête d'une nouvelle source de matières premières ou de demi-produits ; la réalisation d'une nouvelle organisation d'une industrie, comme la création ou la destruction d'une position de monopole. Cette liste, formulée en 1911, reste l'une des typologies de l'innovation les plus complètes et les plus utilisées dans la littérature économique contemporaine.
La figure de l'entrepreneur : ni capitaliste ni gestionnaire
Le concept le plus original et le plus fécond de La Théorie du développement économique est sans doute la figure de l'entrepreneur schumpétérien. Schumpeter prend soin de le distinguer de deux figures avec lesquelles on le confond souvent. L'entrepreneur n'est pas le capitaliste : celui qui fournit les fonds ne prend pas nécessairement les décisions d'innovation. Et l'entrepreneur n'est pas le manager, le gestionnaire qui administre une entreprise existante selon des routines établies. L'entrepreneur est celui qui réalise des combinaisons nouvelles, qui brise les routines, qui introduit l'innovation dans le système économique. Sa fonction est essentiellement créatrice et destructrice à la fois : en imposant ses nouveaux produits ou ses nouvelles méthodes, il rend obsolètes les produits et les méthodes existants.
Ce qui caractérise l'entrepreneur schumpétérien, c'est une psychologie particulière que Schumpeter décrit avec une précision quasi weberienne. L'entrepreneur est animé par un ensemble de motivations qui ne se réduisent pas à la maximisation du profit au sens néoclassique. Il cherche à créer un empire privé, une dynastée, à laisser une trace. Il est mû par la volonté de vaincre, par le plaisir du combat, par la joie de créer, par le goût de l'aventure économique. Et il est capable de surmonter la résistance sociale et psychologique que toute innovation rencontre : les habitudes des consommateurs, les intérêts des producteurs établis, les doutes de ses propres associés. Cette résistance à l'innovation est pour Schumpeter un fait anthropologique fondamental : les hommes préfèrent en général la routine à la nouveauté, et c'est précisément pour cela que l'entrepreneur est rare et que son rôle dans la dynamique capitaliste est irremplaçable.
Le crédit comme carburant de l'innovation
Un aspect souvent négligé de la théorie schumpétérienne de 1911 est le rôle central qu'il accorde au crédit bancaire dans le financement de l'innovation. L'entrepreneur, par définition, n'a pas encore produit les richesses qu'il compte créer : il ne peut pas financer son innovation sur ses revenus passés. Il a besoin de ressources présentes pour réaliser une combinaison nouvelle dont les fruits seront futurs. C'est le banquier qui joue ce rôle, en accordant un crédit qui n'est pas, à ce stade, adossé à une production réelle mais à une anticipation de production future. Le banquier est ainsi, dans la vision de Schumpeter, le grand facilitateur de l'innovation : il opère une sélection des projets entrepreneuriaux et, en accordant ou refusant son crédit, co-détermine quelles innovations verront le jour.
Ce rôle attribué au système bancaire et financier dans la dynamique de l'innovation est d'une modernité frappante. Les débats contemporains sur le capital-risque, sur le financement des start-ups, sur le rôle des marchés financiers dans l'allocation des ressources vers les secteurs d'avenir, tous prolongent intuitivement la problématique que Schumpeter avait posée avec une netteté remarquable dès 1911. L'idée que la finance n'est pas simplement un voile sur l'économie réelle, mais un moteur actif de la dynamique productive, est l'une de ses contributions les plus durables à la théorie économique.
Les cycles économiques (1939) : une théorie de la dynamique capitaliste
Kondratiev, Juglar, Kitchin : les trois cycles superposés
En 1939, Schumpeter publie en deux volumes Business Cycles: A Theoretical, Historical, and Statistical Analysis of the Capitalist Process, une œuvre monumentale de près de mille deux cents pages dans laquelle il tente de construire une théorie unifiée des fluctuations économiques. Son ambition est de montrer que les cycles économiques ne sont pas des accidents ou des anomalies du système capitaliste : ils sont l'expression même de sa dynamique d'innovation. Quand les entrepreneurs innovent en grappes, ils provoquent des phases d'expansion. Quand l'innovation se diffuse et que ses effets s'épuisent, l'économie ralentit. Le cycle est la forme temporelle que prend la destruction créatrice.
Pour rendre compte de la complexité des fluctuations observées, Schumpeter adopte et articule trois cycles de périodicité différente, correspondant à trois horizons temporels d'innovation. Les cycles Kitchin, d'une durée d'environ trois à quatre ans, correspondent aux variations de stocks et aux ajustements de court terme. Les cycles Juglar, d'une durée d'environ neuf à dix ans, correspondent aux cycles d'investissement en équipement et en capital fixe : c'est le cycle que l'on associe généralement aux fluctuations conjoncturelles observées depuis le XIXe siècle. Enfin, les cycles Kondratiev, d'une durée de quarante à soixante ans, correspondent aux grandes révolutions technologiques qui restructurent en profondeur l'ensemble du système productif : la révolution industrielle, la vapeur et les chemins de fer, l'électricité et la chimie, l'automobile et le pétrole.
Les grappes d'innovation et les grandes vagues technologiques
L'apport théorique le plus original des travaux de 1939 est le concept de grappe d'innovation (cluster of innovations). Schumpeter observe que les innovations ne surviennent pas de manière régulière et continue : elles se concentrent dans le temps et dans l'espace, formant des grappes qui provoquent des phases d'expansion particulièrement intenses. Cette concentration s'explique par deux mécanismes complémentaires. D'un côté, une innovation pionnière crée des effets d'entraînement sur les secteurs qui lui sont liés : l'invention de la machine à vapeur entraîne le développement de la métallurgie, des chemins de fer, du charbon. De l'autre, le succès d'une première vague d'entrepreneurs innovants attire des imitateurs qui amplifient l'expansion initiale avant d'entrer en concurrence et de comprimer les profits, déclenchant le ralentissement.
Cette vision des grandes vagues technologiques a connu une fortune considérable dans la littérature économique contemporaine. Les travaux de Carlota Perez, notamment dans Technological Revolutions and Financial Capital (2002), ont prolongé et actualisé la perspective schumpétérienne en identifiant cinq grandes révolutions technologiques depuis la Révolution industrielle : la révolution de la machine à vapeur et du textile, la révolution de la vapeur et des chemins de fer, la révolution de l'électricité et de l'acier, la révolution du pétrole, de l'automobile et de la production de masse, et la révolution des technologies de l'information et de la communication. Chaque révolution suit, selon Perez, un schéma récurrent d'installation, de bulle financière, d'effondrement puis de déploiement que Schumpeter aurait reconnu immédiatement.
Capitalisme, socialisme et démocratie (1942) : la destruction créatrice et la prophétie du déclin
La destruction créatrice : le capitalisme comme révolution permanente
C'est dans Capitalism, Socialism and Democracy, publié en 1942, que Schumpeter forge sa formule la plus célèbre et développe sa vision la plus ambitieuse et la plus sombre du capitalisme. La destruction créatrice est définie au chapitre VII avec une précision qui mérite d'être citée : « Le capitalisme est, de par sa nature, une forme ou une méthode de transformation économique, et non seulement il n'est jamais stationnaire, mais il ne peut jamais le devenir. » L'impulsion fondamentale qui met et maintient en mouvement la machine capitaliste vient des nouveaux biens de consommation, des nouvelles méthodes de production et de transport, des nouveaux marchés, des nouvelles formes d'organisation industrielle que crée l'entreprise capitaliste. Ce processus de destruction créatrice est le fait essentiel du capitalisme : c'est en quoi il consiste et c'est en quoi chaque entreprise capitaliste doit vivre.
La formule de destruction créatrice dit deux choses simultanément, et c'est dans cette simultanéité que réside sa force. Elle dit d'abord que la création économique passe nécessairement par la destruction : il ne peut pas y avoir d'innovation sans que des activités existantes soient rendues obsolètes, des emplois supprimés, des entreprises éliminées, des capitaux dépréciés. La voiture a détruit les écuries et les fabricants de calèches. Le courriel a détruit une large part de l'activité postale. L'e-commerce érode les commerces de détail. Cette dimension destructrice n'est pas un accident regrettable du processus d'innovation : elle en est la condition. Mais elle dit aussi que cette destruction est créatrice : elle libère des ressources, des capitaux, des compétences qui seront réemployés dans de nouvelles activités plus productives. C'est le mécanisme par lequel le capitalisme génère une élévation tendancielle du niveau de vie qui n'a pas d'équivalent dans l'histoire économique.
Le monopole temporaire comme récompense de l'innovateur
Un aspect particulièrement important de la théorie schumpétérienne pour comprendre la dynamique des marchés contemporains est son analyse du monopole. Contre la vision néoclassique qui voit dans le monopole une anomalie à corriger par la politique de la concurrence, Schumpeter défend une vision radicalement différente : le monopole temporaire est la récompense normale de l'innovateur et la condition de l'innovation elle-même. Si tout profit d'innovation était immédiatement absorbé par la concurrence, aucun entrepreneur rationnel n'investirait les sommes considérables que requiert le développement d'une innovation radicale. C'est la perspective d'une rente de monopole temporaire qui rend l'innovation économiquement viable.
Cette analyse a des implications directes pour la compréhension des marchés numériques contemporains. Les grandes plateformes technologiques comme Google, Amazon, Apple ou Meta occupent des positions de quasi-monopole qui, jugées à l'aune de la théorie néoclassique, devraient être combattues par les autorités de la concurrence. L'analyse schumpétérienne invite à une lecture plus nuancée : ces positions de monopole sont-elles le résultat d'une innovation authentique qui mérite une rente temporaire ? Ou sont-elles des positions de rente protégées par des barrières à l'entrée qui étouffent la concurrence future par l'innovation ? C'est précisément cette tension, entre la récompense légitime de l'innovateur et la prédation du monopoleur rentier, que les débats contemporains sur la régulation des plateformes numériques cherchent à résoudre.
La thèse du déclin : le capitalisme victime de son succès
La thèse la plus paradoxale et la plus fascinante de Capitalisme, socialisme et démocratie est celle que Schumpeter développe dans sa deuxième partie : le capitalisme est condamné, non pas parce qu'il échouera comme Marx le prédisait, mais parce qu'il réussira. Le raisonnement est d'une logique implacable. Le capitalisme, en se développant, produit trois évolutions qui minent progressivement les conditions sociologiques et institutionnelles de son propre fonctionnement.
La première évolution est la disparition progressive de la figure de l'entrepreneur individuel. Le développement du capitalisme conduit à la constitution de grandes entreprises dotées de départements de recherche et développement qui industrialisent et bureaucratisent l'innovation. L'entrepreneur héroïque du XIXe siècle, qui brise les routines par sa vision et son audace, est progressivement remplacé par des équipes de techniciens et de managers qui réduisent l'innovation à une routine. Schumpeter écrit : « L'innovation elle-même est réduite à une routine. Le progrès technique devient de plus en plus l'affaire d'équipes de spécialistes entraînés qui produisent ce qu'on leur demande de produire et font en sorte que cela fonctionne d'une manière prévisible. » Cette évolution affaiblit la dynamique entrepreneuriale qui est le moteur du système.
La deuxième évolution est la décomposition de la bourgeoisie comme classe sociale. Le capitalisme produit une intelligentsia critique, composée d'intellectuels, de journalistes et d'universitaires dont l'existence matérielle est assurée par le système capitaliste mais dont la fonction sociale est de le critiquer. Cette intelligentsia fournit aux classes moyennes et aux salariés un cadre interprétatif qui délégitimise progressivement le capitalisme, en mettant en avant ses inégalités, ses crises, ses destructions, sans attribuer de valeur positive à ses créations. La troisième évolution est la décomposition de la famille bourgeoise et l'individualisme croissant qui réduit l'horizon de calcul des entrepreneurs à leur propre vie et affaiblit les motivations dynastiques qui alimentaient l'accumulation capitaliste.
L'héritage schumpétérien dans les débats économiques contemporains
Les politiques d'innovation et la question du financement
L'héritage de Schumpeter irrigue aujourd'hui l'ensemble des politiques économiques consacrées à l'innovation. Le débat entre « schumpéterisme de marché » et « schumpéterisme d'État » structure une grande part des controverses sur la politique industrielle dans les pays développés. D'un côté, ceux qui tirent de Schumpeter la leçon libérale : l'innovation étant portée par des entrepreneurs privés animés par la perspective du profit, l'État doit se borner à créer un environnement favorable en protégeant la propriété intellectuelle, en maintenant des marchés financiers efficaces et en évitant d'allouer lui-même les ressources vers des secteurs qu'il juge prioritaires. De l'autre, ceux qui, comme l'économiste Mariana Mazzucato dans The Entrepreneurial State (2013), montrent que les grandes innovations de la révolution numérique, d'Internet au GPS en passant par l'écran tactile, ont été financées à l'origine par des investissements publics, et que l'État « entrepreneurial » est une réalité que Schumpeter avait sous-estimée.
Cette controverse est directement mobilisable dans une dissertation d'ESH sur l'innovation, le rôle de l'État dans l'économie, ou la croissance économique. Elle montre que Schumpeter n'est pas simplement une référence historique : il est un interlocuteur actif des débats les plus contemporains sur le capitalisme et sur la façon dont les sociétés organisent leur capacité à innover.
La destruction créatrice à l'ère numérique
La révolution numérique des trente dernières années est l'illustration la plus spectaculaire et la plus facilement mobilisable de la destruction créatrice schumpétérienne. Amazon a détruit une large partie du commerce de détail physique tout en créant des millions d'emplois dans la logistique, l'informatique et les services. Uber et les plateformes de transport à la demande ont déstabilisé les industries de taxi réglementées tout en offrant aux consommateurs une commodité nouvelle et une source de revenus flexible à des millions de conducteurs. Les plateformes de streaming ont anéanti l'industrie du DVD et profondément restructuré celle du cinéma et de la musique, tout en générant une offre culturelle d'une abondance sans précédent.
Mais la révolution numérique soulève aussi une question que Schumpeter n'avait pas pleinement anticipée dans sa théorie originale : la destruction créatrice est-elle toujours créatrice en termes d'emploi et de revenus pour le plus grand nombre ? Les travaux de David Autor, notamment dans The Future of Work (2014), montrent que la révolution numérique a tendance à polariser le marché du travail en éliminant préférentiellement les emplois de qualification moyenne, routiniers et facilement automatisables, tout en créant des emplois très qualifiés d'un côté et des emplois peu qualifiés dans les services à la personne de l'autre. Cette polarisation repose la question que Schumpeter avait identifiée : le capitalisme peut-il rester politiquement légitime si les bénéfices de la destruction créatrice sont très inégalement distribués ?
Schumpeter et la question de la croissance endogène
Les théories de la croissance endogène, développées à partir des années 1980 par Paul Romer, Philippe Aghion et Robert Lucas, constituent la traduction formelle la plus rigoureuse de l'intuition schumpétérienne dans le langage de l'économie mathématique contemporaine. Romer, dans son article fondateur de 1990, formalise l'idée que la croissance à long terme est endogène au système économique, produite par des investissements délibérés en recherche et développement qui génèrent des innovations. Philippe Aghion et Peter Howitt, dans leur modèle de « croissance schumpétérienne » développé à partir de 1992, modélisent explicitement la dynamique de destruction créatrice : chaque génération de produits ou de technologies est détruite et remplacée par la suivante, dans un processus de renouvellement permanent qui est le moteur de la croissance à long terme.
Ce courant de la théorie de la croissance, qui reconnaît explicitement sa dette envers Schumpeter, a des implications directes pour les politiques économiques. Si la croissance à long terme est endogène et tirée par l'innovation, alors les politiques qui augmentent la capacité d'innovation de l'économie, notamment les investissements en éducation, en recherche fondamentale et en capital humain, sont les politiques de croissance les plus efficaces sur le long terme. C'est une leçon qui irrigue aujourd'hui les stratégies économiques de l'Union européenne, des États-Unis et de la Chine dans leur compétition pour la maîtrise des technologies de l'intelligence artificielle, de la biotechnologie et des énergies renouvelables.






