Des souris et des hommes : juger, condamner, comprendre

Il existe des romans qui tiennent en moins de cent pages et qui posent pourtant les questions les plus lourdes de l'existence humaine.

Lila Dumonteil Divies

Il existe des romans qui tiennent en moins de cent pages et qui posent pourtant les questions les plus lourdes de l'existence humaine. Des souris et des hommes de John Steinbeck, publié en 1937, est de ceux-là. L'histoire est simple en apparence : deux travailleurs agricoles migrants, George Milton et Lennie Small, parcourent ensemble la Californie de la Grande Dépression à la recherche d'un emploi et d'un rêve. George est petit, vif, lucide. Lennie est immense, d'une force physique hors du commun et d'un esprit fragile, celui d'un enfant dans le corps d'un géant. Leur lien est une amitié totale et asymétrique : George pense pour deux, Lennie obéit et aime. Et leur rêve commun, posséder un jour un lopin de terre à eux où Lennie pourra élever des lapins, est la lumière qui maintient en vie leur marche épuisante.

Mais ce roman sur l'amitié et le rêve américain est surtout, en profondeur, un roman sur le jugement. Qui a le droit de juger Lennie, qui tue sans comprendre ce qu'il fait ? Qui a le droit de décider de sa mort ? Comment se juge un acte commis sans intention criminelle, par quelqu'un que sa propre nature rend inaccessible à la culpabilité ordinaire ? Et comment George, qui aime Lennie plus qu'il n'aime tout autre chose en ce monde, peut-il devenir, à la fin du livre, son exécuteur ? Ces questions traversent de part en part le thème Juger du programme de culture générale en prépa ECG et font de Des souris et des hommes un texte incontournable pour y répondre.

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L'œuvre et son contexte : l'Amérique de la Grande Dépression

Steinbeck et le réalisme social

John Steinbeck (1902-1968) est l'écrivain américain qui a le mieux rendu compte de la misère des travailleurs agricoles de la Californie dans les années 1930. Né à Salinas, dans la vallée centrale de Californie, il connaît de première main le monde des fermes, des migrants et des journaliers. Son œuvre majeure, Les Raisins de la colère (1939), remportera le prix Pulitzer et contribuera directement à sa récompense du prix Nobel de littérature en 1962. Mais c'est Des souris et des hommes, paru deux ans auparavant, qui pose les fondements philosophiques les plus profonds de sa vision de l'humanité.

L'œuvre naît dans le contexte de la Grande Dépression américaine (1929-1939). Le krach boursier d'octobre 1929 a plongé les États-Unis dans une crise économique sans précédent : le chômage atteint 25 % de la population active en 1933, des millions d'Américains se retrouvent sans terre, sans logement, errant à la recherche d'un travail précaire. En Californie, des milliers de travailleurs migrants, appelés les bindlestiffs, sillonnent les routes pour travailler dans les fermes et les ranchs. Steinbeck a lui-même été l'un d'eux pendant un temps. Ce sont ces hommes que Georges et Lennie incarnent : des êtres sans attaches, sans passé documenté, sans avenir garanti, dont la seule richesse est le rêve et la camaraderie.

Le titre et l'épigraphe : le destin contre le rêve

Le titre Of Mice and Men (traduit en français sous plusieurs titres dont Des souris et des hommes ou Of Mice and Men) est emprunté à un poème de Robert Burns, To a Mouse (À une souris, 1785). Le poème raconte comment Burns, en labourant un champ, détruit accidentellement le nid d'une souris. Il lui présente ses excuses et tire une réflexion sur la condition des êtres vivants face à la brutalité du destin : "The best-laid schemes o' mice an' men / Gang aft agley" (les meilleurs projets des souris et des hommes / tournent souvent de travers). L'emprunt est délibérément programmatique : le roman de Steinbeck raconte lui aussi comment les meilleurs projets des êtres les plus vulnérables sont brisés par un destin qui ne tient aucun compte de leurs désirs. George et Lennie auront beau rêver, planifier, espérer : la réalité du monde aura le dernier mot.

Ce motif, le conflit entre le rêve et la réalité, entre la planification humaine et le chaos du monde, est directement relié à la question du jugement. Car juger un acte ou un être, c'est toujours le faire dans un monde où les intentions ne correspondent pas toujours aux conséquences, où les êtres sont pris dans des forces qui les dépassent, où la liberté est toujours contrainte par la nécessité. Lennie tue sans le vouloir. George tue par amour. Peut-on les juger comme s'ils étaient entièrement libres et conscients de leurs actes ? C'est la question que Steinbeck pose sans jamais la résoudre, laissant au lecteur la charge d'un jugement que le texte lui-même rend impossible à prononcer sereinement.

Les personnages : portraits de la vulnérabilité et du jugement impossible

Lennie Small : le jugement face à la différence

Lennie Small est l'un des personnages les plus troublants de la littérature américaine du XXe siècle, précisément parce qu'il rend le jugement ordinaire inapplicable. Il est décrit dès les premières pages par une série d'images animales : il marche "comme un ours", il boit comme "un cheval plongeant son museau dans l'eau", il tient les petits animaux qu'il aime comme un enfant tient un jouet, jusqu'à les écraser sans s'en rendre compte. Cette animalisation n'est pas une dégradation morale : elle est la marque d'une nature qui échappe au régime ordinaire de la culpabilité et de la responsabilité.

Lennie tue. Il tue les souris et les chiots qu'il voulait caresser. Il tue Curley, le mari jaloux du patron, en lui broyant la main dans une crise de panique. Il tue surtout Curley's Wife (la femme de Curley, à qui Steinbeck ne donne pas de prénom, effacement révélateur), en lui brisant le cou alors qu'il s'affolait parce qu'elle criait et qu'il ne voulait pas avoir d'ennuis. Chaque mort est le résultat d'une même structure : Lennie veut toucher ce qu'il aime, la peur l'envahit quand les choses tournent mal, et sa force physique fait le reste sans que sa conscience en ait jamais vraiment la mesure.

La question que pose Steinbeck est donc : peut-on juger Lennie ? Le droit pénal américain de l'époque, comme aujourd'hui, reconnaît l'irresponsabilité pénale pour les personnes qui ne peuvent pas comprendre la nature de leurs actes ou en évaluer les conséquences. Lennie, cliniquement, ne pourrait pas être condamné par un tribunal modern. Mais le ranch n'est pas un tribunal. Et dans le monde que décrit Steinbeck, la justice institutionnelle n'existe pas pour les travailleurs sans papiers, sans voix, sans défenseurs. La seule justice possible est celle que George s'arroge lui-même, et c'est une justice d'amour autant que d'exécution.

George Milton : le juge malgré lui

George Milton est l'autre face du diptyque. Petit, maigre, pragmatique, il pense pour deux depuis que Lennie et lui sont ensemble. Il connaît parfaitement les limites et les dangers de Lennie, et pourtant il le garde près de lui. Cette fidélité est à la fois la marque de sa bonté et la source de sa tragédie : il sait, depuis le début, que Lennie finira par causer une catastrophe qu'il ne pourra pas réparer. Les incidents se répètent de ville en ville (à Weed, Lennie avait touché la robe d'une femme et ils avaient dû fuir), et chaque fois George protège Lennie, ment pour lui, l'emmène plus loin.

La décision finale de George est l'acte le plus ambigu moralement du roman. Quand il apprend que Curley rassemble ses hommes pour lyncher Lennie, il prend le pistolet de Carlson, rejoint Lennie au bord de la rivière où il lui a dit de se réfugier en cas de problème, lui raconte une dernière fois leur rêve (la petite ferme, les lapins, la vie à eux), et le tue d'une balle dans la nuque au moment précis où Lennie est le plus heureux, perdu dans le rêve. George épargne à Lennie la terreur d'une mort par lynchage. Mais il lui prend aussi la seule chose qui lui restait : la vie.

George juge donc. Il juge que la mort par ses mains vaut mieux que la mort par celles de Curley. Il juge que la vie de Lennie libre mais en danger perpétuel est moins digne que la mort douce dans le rêve. Ces jugements, personne ne les lui a demandés. Il se les arroge lui-même, dans une solitude morale absolue. Et la question que le roman laisse ouverte est celle que tout lecteur doit affronter : George a-t-il le droit de juger ainsi ? A-t-il eu raison ? Ou a-t-il commis lui-même un acte irréparable au nom d'une bonté qui porte les traits de la violence ?

Les personnages secondaires : une galerie de jugements sociaux

Le ranch où se déroule la majeure partie du roman est un microcosme social qui met en scène plusieurs formes de jugement et de rejet. Candy, le vieux balayeur unijambiste qui a perdu sa main dans un accident de travail, vit dans la terreur d'être renvoyé quand il ne servira plus à rien : il sera "jugé" non pas sur sa valeur humaine mais sur sa productivité. Il tente de s'accrocher au rêve de George et Lennie, proposant ses économies pour participer à l'achat de la ferme, parce que ce rêve est la seule alternative au jugement d'utilité qui le condamne.

Crooks, le palefrenier noir, vit dans une chambre séparée, interdit de partager le dortoir des hommes blancs. Son existence entière est définie par le jugement racial de la société de Jim Crow : il est jugé inférieur, séparé, exclu, avant même d'avoir dit ou fait quoi que ce soit. La scène où Lennie entre naïvement dans sa chambre, sans comprendre qu'il transgresse une règle absolue, est l'une des plus poignantes du roman : Lennie ne juge pas Crooks parce qu'il n'a pas la capacité de percevoir les hiérarchies sociales que les autres intègrent immédiatement. Son innocence devient une forme de justice involontaire.

Curley's Wife est jugée de façon encore plus radicale : elle n'a pas de prénom dans le roman, elle n'est que l'extension de son mari, "la femme de". Les ouvriers la fuient et l'évitent, la traitant de "putain" et de "ragasse", alors qu'elle n'est qu'une jeune femme seule, mal mariée, qui cherche un peu d'attention et de conversation. Son jugement par le groupe est entièrement conditionné par la norme sociale de genre : elle est femme, donc suspecte, dangereuse, à éviter. Ce jugement collectif aveugle est l'un des moteurs de sa mort : si les hommes lui avaient parlé comme à un être humain, elle ne se serait pas retrouvée seule avec Lennie.

Les formes du jugement dans le roman : de l'acte privé au verdict collectif

Le verdict sur le chien de Candy : une répétition du final

L'une des scènes les plus discutées du roman est celle où Carlson, un ouvrier brutal et sans sentiment, convainc le groupe de tuer le vieux chien de Candy. Le chien est vieux, infirme, il sent mauvais. Il ne sert plus à rien. Carlson plaide pour son exécution avec la logique froide de l'utilité : autant le tuer maintenant que le laisser souffrir. Candy résiste, s'accroche à son chien avec la même tendresse désespérée que celle qui lie George à Lennie, mais finit par céder sous la pression du groupe. Carlson emmène le chien dehors. On entend la détonation. Candy reste allongée, la tête tournée vers le mur, muet.

Cette scène est une préfiguration directe et délibérée du meurtre final. Dans les deux cas, c'est un être affaibli, devenu "dangereux" ou "inutile" selon les normes sociales du groupe, qui est condamné à mort par un jugement collectif ou individuel. Dans les deux cas, la mort est administrée par une balle dans la nuque. Mais là s'arrête la ressemblance : Carlson tue par commodité et indifférence, sans l'ombre d'une émotion. George tue par amour et désespoir, dans un acte qui le détruira probablement lui-même. Steinbeck construit ce parallèle pour forcer le lecteur à distinguer deux formes de jugement qui empruntent les mêmes formes extérieures mais reposent sur des intentions et des sentiments radicalement opposés. La question de la valeur morale d'un acte peut-elle se réduire à ses conséquences matérielles ? Ou faut-il aussi, pour bien juger, regarder les intentions, les émotions, le contexte ?

Le jugement collectif : la loi de la foule contre la conscience individuelle

Quand Curley découvre que sa femme est morte et que Lennie est l'auteur de sa mort, sa réaction est instantanée et sans nuance : "Je vais le choper. Je vais lui faire mal, je vais lui faire tellement mal." Il rassemble les hommes. Tous suivent, sauf Slim, le seul personnage du roman à qui Steinbeck confère une sagesse morale réelle. Slim seul comprend que la situation est plus complexe que Curley ne le dit, que Lennie n'est pas un criminel au sens ordinaire du terme. Mais Slim n'a pas le pouvoir d'arrêter le groupe.

Cette dynamique de foule, qui transforme un groupe d'individus en machine à punir, est l'une des illustrations les plus saisissantes de ce que le thème Juger implique sur le plan collectif. Le jugement de la foule n'est pas un jugement au sens plein du terme : c'est une réaction, une émotion, une simplification violente d'une situation complexe. Il ne distingue pas l'intention de l'acte, la pathologie de la volonté criminelle, la souffrance de la culpabilité. Il voit un mort et cherche un coupable à punir, immédiatement, sans procédure ni délibération. Face à ce verdict collectif et irréfléchi, la décision de George de tuer Lennie lui-même peut être relue comme une tentative de substituer un jugement individuel, informé par la connaissance intime et la tendresse, à la brutalité de la foule. C'est un acte de justice privée, certes illégal et moralement ambigu, mais qui refuse de livrer Lennie à des bourreaux qui ne le connaissent pas et ne peuvent pas le comprendre.

Des souris et des hommes et le thème Juger : axes d'analyse pour les concours

Peut-on juger sans comprendre ? La nécessité de la connaissance

La première leçon philosophique que le roman offre pour le thème Juger est que le jugement valide requiert la connaissance. Curley juge Lennie coupable parce qu'il ne sait pas qui il est. Les ouvriers jugent Curley's Wife parce qu'ils ne la connaissent pas. Carlson tue le chien de Candy parce qu'il est incapable de percevoir le lien affectif qui unit l'homme à l'animal. À chaque fois, l'injustice du jugement est directement proportionnelle à l'ignorance de celui qui juge.

Cette idée rejoint la formule de Spinoza : "Ne pas se moquer, ne pas se lamenter, ne pas détester, mais comprendre". Juger sans comprendre, c'est condamner sans avoir instruit le dossier. C'est exactement ce que fait le jury populaire qui se forme spontanément au ranch quand Curley's Wife est retrouvée morte. Ce que Steinbeck montre, c'est qu'une société qui ne se dote pas d'institutions capables de distinguer la folie de la malice, l'accident de l'intention, produit nécessairement des injustices. Lennie n'a pas de défenseur. Il n'a que George, qui le comprend mais n'a aucun pouvoir institutionnel pour le protéger. Et c'est cette impasse qui rend la fin du roman aussi douloureuse.

Juger la faiblesse : entre pitié et responsabilité

Le roman pose aussi une question que la philosophie morale a longuement débattue : comment juger un être qui n'est pas entièrement libre ? Lennie est-il responsable de ses actes ? Au sens strict de la responsabilité pénale classique, non : il ne comprend pas la portée de ce qu'il fait, ne peut pas relier ses actes à leurs conséquences, n'est pas capable de calcul moral. Mais au sens plus large de la réalité des actes et de leurs effets sur les autres, il tue bien, et ses victimes sont bien mortes.

Cette tension entre la dimension subjective du jugement moral (qui requiert la liberté et la conscience) et sa dimension objective (qui constate les faits et leurs conséquences) est l'une des plus profondes de la philosophie du droit. Kant avait insisté sur la première : seul un être libre et rationnel peut être tenu moralement responsable. Hegel avait nuancé en montrant que la responsabilité sociale s'exerce aussi sur des êtres partiellement déterminés par leurs conditions d'existence. Et les utilitaristes, de Bentham à Mill, auraient évalué la situation de Lennie non pas par ses intentions mais par les conséquences de ses actes sur le bien-être collectif. Steinbeck n'est pas philosophe, mais son roman met en scène ces tensions avec une précision remarquable.

Le jugement de soi : George après la dernière balle

La dimension la plus profonde du roman pour le thème Juger est peut-être celle que Steinbeck laisse dans l'ombre après la dernière page : comment George va-t-il se juger lui-même ? Il a tué son meilleur ami, celui pour qui il avait construit toute sa vie depuis des années. Il a agi par amour, par protection, par refus de la brutalité de Curley. Mais il a quand même appuyé sur la gâchette. Et Slim, qui arrive le premier après la détonation, comprend immédiatement ce qui s'est passé. "Ne t'en fais pas, tu avais à le faire", dit-il simplement.

Cette phrase de Slim est l'absolution que le roman offre à George, mais c'est une absolution fragile. "Tu avais à le faire" n'est pas la même chose que "tu as bien fait". C'est la reconnaissance de la nécessité sans la sanction morale. Et c'est précisément ce que le thème Juger explore dans sa dimension la plus difficile : les situations où toutes les options disponibles sont mauvaises, où le jugement ne peut pas produire de verdict propre et où l'acteur doit vivre avec le poids d'une décision qui ne peut être ni entièrement justifiée ni entièrement condamnée. C'est ce que Hannah Arendt appelait, dans un tout autre contexte, la capacité à "penser ce qu'on fait" : non pas trouver une règle générale qui absout, mais accepter la singularité irréductible de la situation et en assumer la responsabilité.

Des souris et des hommes et l'expérience de Milgram : l'obéissance contre le jugement moral

Le rapprochement entre Des souris et des hommes et l'expérience de Stanley Milgram (1961-1963) éclaire d'un jour inattendu la figure de Lennie Small et, plus encore, celle de George. Milgram a démontré que soixante-cinq pour cent d'individus ordinaires, placés sous l'autorité d'un expérimentateur en blouse blanche, sont capables d'administrer des chocs électriques potentiellement mortels à un inconnu en souffrance, simplement parce qu'une figure d'autorité leur dit de continuer. Ce qu'il appelle l'état agentique est précisément cet état dans lequel l'individu suspend son jugement moral propre et se définit comme l'exécutant d'une volonté extérieure jugée légitime. Il n'est plus l'auteur de ses actes : il en est l'instrument.

Lennie incarne, dans sa logique propre et sans en avoir conscience, une forme radicale de cet état agentique. Il ne juge jamais ses actes parce qu'il n'en est jamais vraiment l'auteur au sens moral du terme. Il obéit à ses impulsions, à ses peurs, à ses désirs immédiats, exactement comme les participants de Milgram obéissent à la voix de l'expérimentateur. Il n'y a pas chez lui de délibération, pas de mise en balance entre l'acte et ses conséquences, pas de tribunal intérieur. Ce que Milgram a montré être le résultat d'une pression sociale extérieure (l'autorité du scientifique), Steinbeck le montre comme une condition intérieure constitutive : Lennie est structurellement hors du régime du jugement moral, non parce qu'il est contraint par l'extérieur mais parce qu'il manque des capacités cognitives qui rendent ce régime possible.

Mais la connexion la plus troublante s'établit autour de George. Car George, lui, a toutes ses capacités morales. Et pourtant, au moment crucial, il agit en suivant une logique qui ressemble étrangement à celle que Milgram a observée : il doit tuer Lennie parce que la situation l'exige, parce que les forces en présence ne laissent pas d'autre issue, parce que quelqu'un qui a autorité morale sur lui (Slim, la voix du groupe, la réalité des faits) lui a dit implicitement que c'est nécessaire. Sa décision n'est pas entièrement libre, pas plus que celle des participants de Milgram : elle est prise dans un filet de contraintes sociales, affectives et circonstancielles qui réduisent considérablement l'espace de délibération réelle. Ce que Milgram appelle "l'anxiété comme soupape de sécurité", le fait de manifester émotionnellement son désaccord tout en continuant d'obéir, George le vit dans la scène finale : il tremble, il pleure peut-être, mais il appuie sur la gâchette. Retrouvez notre article complet sur l'expérience de Milgram pour aller plus loin dans l'analyse de ces mécanismes d'obéissance et de suspension du jugement : cliquez ici.

Des souris et des hommes et Raymond Aron : juger dans un monde sans justice

Le rapprochement entre Des souris et des hommes et la pensée de Raymond Aron est moins immédiat que celui avec Milgram, mais il touche peut-être à une question encore plus fondamentale pour le thème Juger : celle des conditions sociales et institutionnelles qui rendent un jugement juste possible. Aron, dans L'Opium des intellectuels (1955) et dans toute son œuvre de politologue, a analysé les mécanismes par lesquels les sociétés substituent le jugement idéologique au jugement rationnel fondé sur les faits : on juge un acte non pas pour ce qu'il est mais pour ce qu'il représente dans un schème préconçu, non pas en regardant la réalité mais en appliquant une grille de lecture qui la précède. Le ranch de Steinbeck fonctionne selon exactement ce même mécanisme : Curley's Wife est jugée coupable avant d'avoir rien fait, parce que la norme sociale de genre préexiste à toute observation de sa personne réelle. Crooks est jugé inférieur avant d'avoir prononcé un mot, parce que la norme raciale préexiste à toute rencontre. Et Lennie est jugé criminel sans examen de sa situation, parce que le verdict de Curley précède et remplace tout jugement informé.

Aron défendait ce qu'il appelait la posture du "spectateur engagé" : l'intellectuel qui refuse de laisser son engagement idéologique précéder et contaminer son jugement sur les faits, qui "voit d'abord" avant de "choisir". Cette exigence de voir avant de juger est précisément ce qui manque aux personnages du ranch de Steinbeck. Personne ne voit vraiment Lennie, personne ne voit vraiment Curley's Wife, personne ne voit vraiment Crooks. Tous sont jugés à travers le filtre de catégories préexistantes (le débile dangereux, la femme légère, le nègre) qui les rendent invisibles dans leur singularité. Seuls Slim et George voient Lennie pour ce qu'il est, et c'est précisément parce qu'ils le voient qu'ils sont les seuls à formuler quelque chose qui ressemble à un jugement juste sur sa situation. La leçon de méthode que Steinbeck transmet à travers son roman est très proche de celle qu'Aron formulait en termes philosophiques et politiques : la première condition d'un jugement honnête est de regarder la réalité telle qu'elle est, non telle qu'on voudrait qu'elle soit. Retrouvez notre article complet sur Raymond Aron et le courage de juger pour approfondir cette réflexion sur le jugement comme vertu intellectuelle et morale : cliquez ici.

Axes de dissertation et citations pour les concours

Juger sans comprendre est-il encore juger ? Le roman montre que la plupart des jugements portés sur les personnages (Lennie, Curley's Wife, Crooks) sont des verdicts prononcés en l'absence de toute compréhension réelle. Ces jugements sont socialement efficaces (ils organisent les rapports de pouvoir dans le groupe) mais moralement vides. Peut-on appeler jugement ce qui n'est qu'une réaction conditionnée par des normes préexistantes ? Cette question renvoie à la distinction kantienne entre le jugement déterminant (qui subsume un cas sous une règle préexistante) et le jugement réfléchissant (qui cherche la règle à partir du cas singulier). Le roman de Steinbeck illustre l'insuffisance du premier et la nécessité du second.

La responsabilité sans liberté : peut-on juger celui qui ne peut pas faire autrement ? Lennie tue parce qu'il est ainsi fait. Il n'a pas la liberté que suppose la responsabilité morale ordinaire. Cette situation soulève la question classique du déterminisme et de la responsabilité, que Kant avait posée dans la Critique de la raison pure et qu'il avait résolue par la distinction entre l'ordre phénoménal (où tout est déterminé) et l'ordre nouménal (où la liberté est postulée). Mais dans le monde concret de Steinbeck, cette distinction philosophique ne résout rien : Lennie tue bien, et ses victimes ne sont pas moins mortes pour autant. Le roman force à affronter l'impossibilité de faire coïncider le jugement moral et le jugement légal dans certaines situations.

Le jugement comme acte d'amour : George et la limite de la bienveillance L'acte final de George soulève une question éthique fondamentale : peut-on tuer par amour ? C'est la question de l'euthanasie dans sa version la plus nue et la plus tragique. George ne met pas fin à la souffrance de Lennie (qui n'en souffre pas encore) mais à sa vie, pour lui épargner une mort pire. Ce jugement, qui se prend seul, sans consultation, sans procédure, est un acte de souveraineté sur la vie d'autrui dont aucune institution ne lui a confié le pouvoir. C'est à la fois un geste d'amour absolu et une transgression absolue. Ce paradoxe est l'une des ressources les plus riches du roman pour toute dissertation sur les limites du jugement individuel.

Les auteurs à croiser avec Steinbeck : John Rawls (Théorie de la justice, 1971) pour la question de la justice comme équité et les conditions institutionnelles d'un jugement juste. Hannah Arendt (La condition de l'homme moderne, 1958 ; Eichmann à Jérusalem, 1963) pour la banalité du mal et la nécessité de penser ce qu'on fait. Spinoza (Éthique) pour la formule "comprendre plutôt que condamner". Albert Camus (L'Étranger, 1942) pour un autre portrait de jugement social aveugle face à un être qui échappe aux normes ordinaires. Et Victor Hugo (Les Misérables) pour la question du jugement social sur les plus faibles et la tension entre la lettre de la loi et sa finalité morale.

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