« L'homme est un loup pour l'homme » : juger la nature humaine, juger la société
« Homo homini lupus » — l'homme est un loup pour l'homme. La formule, souvent attribuée à Thomas Hobbes, traverse en réalité toute l'histoire de la pensée occidentale.
Lila Dumonteil Divies

« Homo homini lupus » — l'homme est un loup pour l'homme. La formule, souvent attribuée à Thomas Hobbes, traverse en réalité toute l'histoire de la pensée occidentale. On la trouve d'abord chez le poète latin Plaute (Asinaria, IIIe siècle av. J.-C.) puis chez Érasme dans ses Adages (1500), avant que Hobbes ne lui donne sa dimension philosophique et politique dans le De Cive (1642) et le Léviathan (1651). Sa longévité tient à sa force de provocation : elle porte un jugement radical sur la nature humaine, affirme que l'homme est fondamentalement dangereux pour son semblable, et en tire des conséquences politiques et morales considérables. Pour le thème « Juger » en prépa ECG, cette formule constitue un point d'entrée exceptionnel : elle interroge à la fois les fondements du jugement sur la nature humaine, la légitimité des institutions chargées de juger et de punir, et la tension entre pessimisme anthropologique et exigence morale.
Les origines de la formule : de Plaute à Hobbes
Plaute et Érasme : l'homme ennemi de l'homme
Chez Plaute, homo homini lupus désigne simplement la méfiance qui doit régner entre inconnus dans les rapports commerciaux : l'étranger est potentiellement un prédateur. L'usage est encore empirique, circonstanciel, dépourvu de portée philosophique générale. C'est Érasme qui lui confère une dimension morale plus large en l'intégrant à ses Adages, recueil de sagesses antiques destiné à l'éducation humaniste. Pour Érasme, la formule illustre la corruption des mœurs et appelle à un retour à la douceur chrétienne : si l'homme peut se montrer loup pour son semblable, c'est qu'il a trahi sa véritable nature, qui est celle d'un être sociable et raisonnable créé à l'image de Dieu.
Cette lecture érasmienne est importante car elle révèle d'emblée l'ambivalence du jugement que porte la formule : elle peut être lue comme un constat descriptif (voilà ce que l'homme est en réalité) ou comme un jugement normatif (voilà ce que l'homme devient quand il déroge à sa nature véritable). Selon que l'on adopte l'une ou l'autre lecture, les conséquences politiques et morales divergent radicalement.
Hobbes : la guerre de tous contre tous
C'est Hobbes qui donne à la formule son sens philosophique le plus radical et le plus influent. Dans le Léviathan (1651), il développe l'hypothèse de l'état de nature : un état supposé antérieur à toute organisation politique, dans lequel les hommes vivent sans loi commune ni pouvoir coercitif. Dans cet état, écrit Hobbes, règne une « guerre de chacun contre chacun, dans laquelle chacun est gouverné par sa propre raison et ne trouve rien dont il ne puisse se servir comme moyen de défendre sa vie contre ses ennemis. » — Léviathan, chapitre XIV
Cette guerre généralisée ne résulte pas de la méchanceté innée des hommes, mais de leur égalité naturelle et de leur raison instrumentale. Comme les hommes sont à peu près égaux en force et en intelligence, chacun peut légitimement craindre d'être tué ou dépossédé par n'importe quel autre. Cette crainte rationnelle conduit à une logique préventive d'agression : il vaut mieux frapper le premier que d'attendre d'être frappé. L'état de nature hobbesien n'est donc pas une jungle où les forts écrasent les faibles, mais un monde de terreur mutuelle où même les plus forts ne sont jamais en sécurité.
La conséquence politique est célèbre : pour sortir de cet état de guerre permanente, les hommes doivent conclure un contrat social par lequel ils abandonnent leur liberté naturelle à un souverain absolu — le Léviathan — qui détiendra le monopole de la violence légale. Le jugement que porte Hobbes sur la nature humaine fonde ainsi directement une théorie de l'État et de la justice : parce que l'homme est un loup pour l'homme, il faut un État fort, un pouvoir de juger et de punir concentré entre les mains d'une autorité souveraine.
Réfutations classiques : Rousseau, Locke, Kropotkine
La thèse hobbesienne a suscité des réfutations de poids. Rousseau, dans le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes (1755), oppose au loup hobbesien le bon sauvage : l'homme à l'état de nature est naturellement bon, pacifique et solitaire. C'est la société qui le corrompt en créant la propriété, la compétition et l'inégalité. Si l'homme est un loup pour l'homme, c'est donc la société — et non la nature — qu'il faut juger et réformer. Locke, dans le Second Traité du gouvernement civil (1689), conteste l'idée d'un état de nature nécessairement guerrier et défend l'existence d'une loi naturelle fondée sur la raison qui oblige les hommes à respecter la vie, la liberté et la propriété d'autrui. Plus tardivement, Kropotkine dans L'Entraide (1902) s'appuie sur des observations naturalistes pour montrer que la coopération, bien plus que la compétition, est le ressort évolutif dominant dans le monde animal comme dans les sociétés humaines.
Ces débats ne sont pas purement académiques : le jugement que l'on porte sur la nature humaine détermine directement la conception que l'on a de la politique, de la justice et des institutions. Un hobbesien justifiera un État fort et un pouvoir de juger concentré ; un rousseauiste cherchera à transformer les structures sociales qui corrompent l'homme naturellement bon ; un libéral lockéen défendra des droits naturels que l'État doit protéger sans écraser.
Juger la nature humaine : le problème du fondement
La nature humaine comme objet de jugement : entre empirisme et essentialisme
Affirmer que « l'homme est un loup pour l'homme », c'est porter un jugement sur la nature humaine — un jugement qui prétend saisir ce que l'être humain est essentiellement, au-delà de ses variations historiques et culturelles. Mais sur quel fondement un tel jugement peut-il reposer ? La question est d'une complexité redoutable.
Une première approche est empiriste : on observe les comportements humains à travers l'histoire et on en tire une conclusion sur leur nature. Cette démarche est celle que mobilise Hobbes lorsqu'il note que les hommes « ferment leurs maisons à clé » et « barricadent leurs coffres », même dans une société policée — preuve que la méfiance envers les autres est un fait anthropologique constant. Mais cette induction à partir de comportements observables est fragile : elle confond la nature humaine avec les comportements produits par des conditions sociales et historiques particulières. Les crimes, les guerres et les trahisons que l'on observe dans l'histoire sont-ils le reflet d'une nature immuable, ou le produit de structures économiques, politiques et culturelles contingentes ?
Une seconde approche est essentialiste : on postule une nature humaine fixe — bonne ou mauvaise — dont les comportements observables sont des expressions ou des déviations. Cette approche a l'avantage de la cohérence logique, mais elle bute sur un problème épistémologique majeur : comment accéder à cette nature « en soi » indépendamment de toute observation empirique ? L'état de nature hobbesien est une construction hypothétique, une fiction théorique qui permet de raisonner sur les conditions de possibilité de l'ordre politique — non une réalité historique que l'on pourrait observer directement.
Le mal radical et la question du jugement moral
La thèse « l'homme est un loup pour l'homme » pose de manière aiguë la question du mal radical dans la nature humaine — question que Kant avait formulée dans La Religion dans les limites de la simple raison(1793). Kant reconnaît la présence en l'homme d'une « propension au mal » qui n'est pas un défaut de sa constitution naturelle mais une perversion de sa volonté libre : l'homme tend à faire passer ses inclinations sensibles avant la loi morale qu'il connaît pourtant. Ce mal n'est pas une fatalité naturaliste mais une responsabilité morale : l'homme choisit de mal agir, même s'il en a la tendance. Ce déplacement kantien est décisif pour la question du jugement : si l'homme est un loup pour l'homme par nature (au sens hobbesien), il n'est pas moralement responsable de sa prédation — on ne juge pas un loup. Mais si cette prédation est le résultat d'un choix libre (au sens kantien), le jugement moral retrouve toute sa légitimité.
Freud apporte une contribution décisive à ce débat dans Malaise dans la civilisation (1930). Il y affirme que l'agressivité est une pulsion fondamentale — l'instinct de mort (Thanatos) — que la civilisation s'efforce de refouler et de canaliser, mais ne peut jamais totalement éradiquer. La formule hobbesienne trouve ainsi une justification psychanalytique : l'homme est effectivement porteur d'une violence originaire que la culture domestique sans la supprimer. Mais Freud, comme Kant, refuse le fatalisme : la civilisation, quoique génératrice de malaise par son travail de refoulement, constitue le seul processus par lequel cette violence peut être suffisamment contrôlée pour que la vie sociale soit possible.
Les institutions comme réponse au jugement sur la nature humaine
Le droit comme organisateur du jugement collectif
Si l'homme est un loup pour l'homme, alors le droit et les institutions de justice apparaissent comme une réponse nécessaire à cette violence fondamentale. Le pouvoir de juger — de déterminer qui a tort, qui a raison, qui mérite punition ou réparation — devient une fonction sociale essentielle. Toute la tradition contractualiste, de Hobbes à Rawls, repose sur cette idée : les hommes instituent un pouvoir commun de juger précisément parce qu'ils ne peuvent pas se faire confiance les uns les autres pour régler spontanément leurs conflits.
Mais cette réponse institutionnelle soulève à son tour des problèmes profonds pour l'acte de juger. Si le juge est lui-même un homme — et donc potentiellement un loup — sur quelle base peut-il prétendre juger impartialement ? La réponse classique du droit moderne est celle de l'impartialité procédurale : ce n'est pas la vertu personnelle du juge qui garantit la justice du jugement, mais le respect de procédures formelles (présomption d'innocence, droit à la défense, motivation des décisions, possibilité d'appel). Hobbes lui-même ne prétend pas que le souverain est moralement supérieur à ses sujets — il est simplement placé dans une position institutionnelle qui le rend capable de trancher les conflits avec une autorité reconnue de tous.
La peine comme jugement : rétribution, dissuasion, réhabilitation
La formule « l'homme est un loup pour l'homme » nourrit trois conceptions différentes de la peine, qui correspondent à trois manières de juger le criminel.
La conception rétributive (Kant) affirme que le criminel mérite d'être puni en proportion de sa faute, indépendamment de tout calcul d'utilité sociale. Le jugement pénal est un acte de justice qui restaure l'ordre moral violé. Cette conception présuppose la liberté et la responsabilité morale du criminel : on ne punit que celui qui pouvait agir autrement et a librement choisi le mal. Si l'homme est un loup par nature, cette conception perd sa base — on ne punit pas un loup pour avoir mangé un mouton.
La conception utilitaire (Bentham, Beccaria) fait de la peine un instrument de dissuasion : on punit non pour rendre le mal pour le mal, mais pour décourager les comportements criminels futurs. Cette conception s'accommode mieux d'un pessimisme anthropologique hobbesien : précisément parce que les hommes sont des loups, il faut des sanctions suffisamment dissuasives pour inhiber leurs pulsions prédatrices. Le jugement pénal devient ici un calcul coûts-bénéfices : la peine doit être suffisante pour que le crime ne « paie pas ».
La conception réhabilitatrice (Foucault en négatif dans Surveiller et Punir, 1975) vise la transformation du criminel plutôt que sa punition. Elle présuppose que le comportement violent ou criminel n'est pas une expression de la nature immuable de l'homme mais le produit de conditions sociales, psychologiques ou éducatives qui peuvent être modifiées. Cette conception optimiste est en tension directe avec la thèse hobbesienne : si l'on croit que l'homme est fondamentalement un loup, la réhabilitation paraît vaine ou naïve.
L'homme est-il vraiment un loup ? Contre-arguments et nuances
La coopération comme fait anthropologique fondamental
La biologie évolutive et l'anthropologie contemporaines invitent à nuancer considérablement la thèse hobbesienne. Les travaux de Frans de Waal (L'Âge de l'empathie, 2010) montrent que les primates — et notamment les chimpanzés et les bonobos — manifestent des comportements d'empathie, de réciprocité et de fairness qui constituent les bases neurobiologiques de la moralité. L'agressivité n'est qu'une dimension parmi d'autres d'un répertoire comportemental complexe. De même, les travaux d'anthropologie sur les sociétés de chasseurs-cueilleurs (Pierre Clastres, La Société contre l'État, 1974) montrent que des sociétés humaines peuvent fonctionner sans État coercitif et sans guerre systématique, sur la base de mécanismes de réciprocité et d'égalité.
Ces données empiriques ne réfutent pas définitivement Hobbes — les sociétés sans État ne sont pas exemptes de violence — mais elles complexifient le jugement que l'on peut porter sur la nature humaine. L'être humain n'est pas simplement un loup : il est simultanément capable de violence prédatrice et de coopération empathique, de compétition et de solidarité. La question pertinente devient alors : quelles conditions sociales, institutionnelles et culturelles favorisent l'expression de l'une ou l'autre de ces dimensions ?
Arendt et la banalité du mal : ni loup ni saint
Hannah Arendt, dans Eichmann à Jérusalem (1963), formule une thèse qui déplace le problème de manière décisive. En observant le procès d'Adolf Eichmann, responsable logistique de la Shoah, Arendt est frappée non par la monstruosité de cet homme, mais par sa banalité. Eichmann n'est pas un loup : c'est un fonctionnaire médiocre, dénué de toute réflexion morale autonome, qui a obéi aux ordres et suivi les procédures sans jamais se demander ce qu'il faisait. Son crime n'est pas le fruit d'une nature prédatrice mais d'une absence de pensée — d'une incapacité à exercer le jugement moral.
Cette analyse transforme radicalement la question posée par la formule hobbesienne. Le danger ne vient pas de l'homme-loup, conscient de sa violence et la revendiquant, mais de l'homme-fonctionnaire, qui accomplit mécaniquement des actes terribles sans jamais les soumettre au jugement. La condition d'Eichmann illustre ce qu'Arendt appelle la « banalité du mal » : le mal le plus massif n'est pas nécessairement le produit d'une nature corrompue, mais de la suspension du jugement. Paradoxalement, c'est donc l'absence de jugement — et non une nature fondamentalement mauvaise — qui constitue la véritable menace pour l'humanité.
« L'homme est un loup pour l'homme » et Le Prince de Machiavel : le réalisme comme jugement
La formule hobbesienne entre en résonance profonde avec la pensée de Machiavel, dont Le Prince (1513) propose une anthropologie politique qui partage le même pessimisme fondamental sur la nature humaine. Machiavel écrit que « les hommes sont ingrats, volages, simulateurs et dissimulateurs, fuyant les dangers, avides de gain » — portrait qui fait écho à la guerre de tous contre tous que décrit Hobbes. Cette convergence n'est pas fortuite : les deux penseurs partagent une même méthode, celle de la vérité effective (verità effettuale), qui consiste à juger les hommes tels qu'ils sont et non tels qu'ils devraient être.
Mais le rapport entre les deux pensées révèle aussi une divergence fondamentale dans les conséquences tirées du même jugement sur la nature humaine. Hobbes conclut à la nécessité d'un souverain absolu qui concentre le monopole du jugement et de la violence : parce que les hommes sont des loups, il faut une autorité capable de les tenir en respect. Machiavel, lui, tire une leçon différente : parce que les hommes sont des loups, le prince doit lui-même savoir « entrer dans le mal quand la nécessité le commande ». Le jugement politique ne peut pas se satisfaire de l'idéal moral — il doit s'adapter à la réalité prédatrice des rapports de force. Ce déplacement est capital pour le thème Juger : là où Hobbes institutionnalise le jugement (en le confiant à un souverain), Machiavel le personnalise (en faisant du prince un juge situationnel qui adapte ses critères aux circonstances). Le pessimisme anthropologique conduit chez l'un à un État fort et chez l'autre à un Prince rusé — deux réponses radicalement différentes à la même conviction que l'homme est un loup pour l'homme, et deux conceptions opposées de ce que signifie juger justement dans un monde imparfait. Pour aller plus loin dans l’analyse, lisez notre article sur Le Prince de Machiavel !
« L'homme est un loup pour l'homme » et Les Frères Karamazov : juger le mal sans perdre la foi en l'homme
Dostoïevski, dans Les Frères Karamazov (1880), affronte directement la question de la prédation humaine, mais depuis une perspective radicalement différente de celle de Hobbes. Le roman met en scène une famille où le père, Fiodor Karamazov, incarne une forme de lupus domestique : débauché, égoïste, indifférent à ses enfants, il est littéralement haï par tous ses fils. La formule « l'homme est un loup pour l'homme » pourrait servir d'épigraphe à ce tableau familial : le foyer Karamazov est un microcosme de la guerre de chacun contre chacun, où les liens du sang n'empêchent pas la violence, le mépris et le désir de mort.
Mais ce qui intéresse Dostoïevski n'est pas le constat hobbesien de cette violence — il le prend comme point de départ, non comme conclusion. La véritable question du roman est celle du jugement que l'on porte sur cette violence et sur ceux qui l'exercent ou la subissent. Ivan Karamazov incarne une réponse qui prolonge la thèse de Hobbes dans sa dimension morale : si l'homme est un loup pour l'homme — si des adultes torturent des enfants innocents, comme dans les cas atroces qu'Ivan rapporte à Aliocha — alors il faut juger Dieu lui-même pour avoir créé un tel monde. Ivan formule un jugement sans appel contre la providence divine au nom de la souffrance des innocents. Mais Dostoïevski montre que ce jugement absolu, aussi moralement exigeant soit-il, conduit à l'impasse : en niant Dieu, Ivan sape le fondement même de sa propre exigence morale, et sa thèse du « tout est permis » fournit à Smerdiakov la justification intellectuelle du parricide. Le jugement radical sur la nature humaine — reconnaître que l'homme peut être un loup — débouche, lorsqu'il est privé de tout fondement transcendant, sur le relativisme moral et la violence qu'il prétendait condamner. C'est la leçon tragique que tire Dostoïevski de la formule hobbesienne : juger la prédation humaine avec lucidité est nécessaire, mais ce jugement doit s'accompagner d'un fondement — foi, compassion, responsabilité universelle — sans lequel il se retourne en nihilisme. Retrouvez notre article sur les Frères Karamazov pour aller plus loin dans l’analyse !






